6.
On attendit très longtemps qu’on vînt s’occuper de nous. Mon bébé pleurait de toute la force de sa petite voix, la langue dehors comme un oisillon affamé. Le soldat maçon continuait de manier sa truelle devant nous. Au bout d’un instant, il grimpa à l’échelle qui était à proximité et disparut dans un trou du plafond. Un long moment s’écoula. La chaleur étouffante m’obligea à déposer ma fille. Que pou-vais-je faire? J’étais résignée à la voir mourir là, sous mes yeux. D’ailleurs, j’ai failli la laisser mourir plus d’une fois lorsque, pour fuir les bombes, nous nous couchions dans les ruisseaux et que la vieille tante me demandait de l’enterrer plutôt que de la trimbaler ainsi sans nourriture.
Mais voilà que le soldat maçon redescend par son échelle portant un morceau de pastèque, du chocolat, quelques
petits morceaux de pain et un bout de fromage. Il avait ras-semblé les restes de son repas pour nous les porter. Il prit un bout de pastèque entre les doigts et le passa sur les lèvres de ma fille pour les humidifier. La vieille tante Fatima me fit remarquer:
- Regarde, ma fille! Ce sont des élus de Dieu! Ceux qui gagneront le Paradis ce sont eux, non les vandales des montagnes! Tu as vu comme il a été sensible aux cris de ta petite, eux sont encore sensibles aux cris des enfants, le Ciel leur est ouvert! On nous dit que ce sont des mécréants et
148 L’honneur et l’amertume
que leur place serait en enfer! Mensonge que tout cela! Un vandale des montagnes aurait achevé ton bébé, il ne serait pas allé lui chercher à manger!
Elle disait cela en secouant la tête, calmement, comme si ces mots émanaient d’une conviction profonde. Ses paroles
me troublèrent et je restai là, à réfléchir. Pendant qu’elle parlait, le soldat maçon, patient, continuait de m’offrir le chocolat quand la tante, d’un coup de coude, me tira de mes pensées:
- Prends donc, grosse gourde, en de telles circonstances, l’honneur n’a plus lieu d’être, plus de nif* aujourd’hui! Il
me demanderait d’aller coucher avec lui que je le ferais! Que reste-t-il en ce monde?
Je pris le chocolat et le déposai sur le sol sans mot dire. Lorsque le soldat maçon nous tourna le dos et reprit sa truelle et son travail, tous les enfants, qui n’avaient pas bronché en sa présence, se précipitèrent sur la pitance
comme des petits sauvages. Ma fille s’était tue et le calme était revenu.
L’attente se faisait de plus en plus longue et le
soleil commençait à rougir le ciel; c’était la fin de la
journée et nous avions terriblement soif. Je dis à mon fils
d’aller demander de l’eau au soldat maçon qui continuait de
siffloter en empilant les briques près d’un robinet. Mon
petit Saïd s’approcha de lui sans rien dire et resta planté
là. Lorsqu’il le vit, il prit sa timbale métallique, la
remplit d’eau et la lui tendit. Mon fils but et le soldat la
remplit de nouveau pour chacun de nous. Il la remplit une
vingtaine de fois. Après cela, il but à son tour sans le
moindre signe de dégoût. Voir ainsi qu’un soldat français
pouvait être d’une si grande bonté et d’une telle simplicité
nous toucha profondément, nous qui avions pris l’habitude
d’employer la formule tasa urumi. « le foie du Roumi », pour dire que les Français n’ont pas de cœur!
On vint nous trouver à la tombée de la nuit; plusieurs - L’amour-propre, l’honneur.
L’honneur et l’amertume 149
hommes, gradés et moins gradés, harkis, se postèrent
devant nous. Le vieux Kaci répondit à leurs questions; il parlait bien le français, embauché depuis longtemps dans
une ferme coloniale. Le plus gradé lui tapota l’épaule en s’excusant au nom des autres de nous avoir traités comme nous l’avions été, puis sortit de sous son bras un gros dossier. Il demanda de lui énoncer tout ce que nous avions perdu dans l’affaire. Nous pensions sincèrement qu’on nous rendrait tout : maison, bêtes, provisions, couvertures, etc. Quelle naïveté! Nous ne reverrons jamais rien. Je m’avançai et dis :
- Qu’avez-vous fait du jeune homme que vous avez pris en même temps que nous?
Kaci traduisit. Le gradé répondit que nous n’avions pas d’inquiétude à avoir à son sujet, qu’il travaillait et que nous le reverrions si nous savions patienter.
On nous débarqua ensuite au village de Ihma où nous
nous installâmes dans une maison inoccupée que ses propriétaires avaient abandonnée au profit de la plaine, pour aller vivre chez le colon.
Comme nous étions totalement démunis, les villageois nous fournirent comme ils purent … Nous retrouvâmes
l’autre partie des Iflanen, celle qui demeurait à Massina et qui maintenant s’était réfugiée là aussi. Mais, chose extra-ordinaire, elle ne nous aida d’aucune manière: seau, natte, couvertures, pots à eau nous furent offerts par les seuls habitants. Je questionnai ma belle-mère sur cette curieuse indifférence, elle me répondit sur un ton dépité : - Les Iflanen ont du bien mais pas de manières! D’ail-leurs, comment pourraient-ils en avoir, élevés qu’ils sont à la courge et aux navets!
Trois mois se passèrent ainsi, à vivoter avec peu de chose. Un jour, Amara dit à sa mère qu’il avait des nouvelles de Salem par un certain Hocine qui lui avait décrété le voir régulièrement. Cet homme, après une dispute avec ses
150 L’honneur et l’amertume
parents avait été banni et s’était fait harki. La nouvelle nous combla de bonheur et le soir même chacun prépara quelque chose à faire porter à notre cher Salem, même les femmes
de mes deux frères y participèrent. Le lendemain matin,
Amara se chargea du tout pour le remettre au fameux
Hocine.
Il revint une semaine plus tard, puisqu’il demeurait
toujours à Izerman avec sa belle-famille. On l’interrogea
pour savoir si les provisions étaient bien parvenues à Salem. Il répondit que, n’ayant pas trouvé Hocine, il avait
poursuivi son chemin et les avait remises à sa femme. La nouvelle nous remplit de fureur. Durant au moins quinze jours, je fis la tête tandis que ma belle-mère répétait sans cesse
que sa belle-fille se repaissait de la sueur et de la générosité des Azzizen, qu’elle ne pardonnerait jamais le
geste de son fils, etc.
Nous ne parlions plus de Salem depuis plusieurs
semaines, l’attente était devenue trop longue. Lors d’une journée comme les autres, ma belle-mère se rendit chez une voisine pour l’aider dans l’ourdissage de son métier à tisser. Je me trouvais donc seule avec Malha lorsque Salem entra, simplement. Nous n’en crûmes pas nos yeux, et notre stupéfaction nous empêcha d’ouvrir la bouche. Nous regardions son visage, appréhendant quelque trace de mauvais
traitements, croyant stupidement que cela se verrait sur la figure, car notre mémoire s’était figée à l’instant du « supplice de la baignoire». Il ne semblait pas avoir subi de tourments. Sa physionomie demeurait la même. Je cherchai précipitamment un enfant pour prévenir ma belle-mère mais
tous refusèrent et poursuivirent leurs jeux. J’appelai une voisine par-delà le mur d’enceinte de la maison, lui dis d’envoyer sa fille chercher ma belle-mère dont le fils venait de rentrer de prison. A ces mots, elle poussa un long you-you, repris par une autre voisine, puis une autre et une autre encore … Il est vrai que ma belle-famille bénéficiait d’un grand prestige, car le patriarche offrait généreusement
denrées et terres en pacage.
L’honneur et l’amertume 151
Quelques minutes plus tard, ma belle-mère arriva accompagnée de plusieurs femmes. Même la femme de
Dadda était venue sans demander la permission ni attendre
que son mari soit rentré de son travail. En un instant, la maison fut pleine, mon beau-père et moi nous nous
regardions en pensant qu’il n’y avait pas de café dans la maison. Ma belle-sœur sortit en chercher une boîte chez elle. Malha et moi passâmes l’après-midi à préparer la précieuse boisson, encore et encore. Tous étaient suspendus aux lèvres de Salem. Lorsqu’on l’interrogea pour savoir s’il avait bien vu Hocine durant sa détention, il nous apprit qu’il était aux cuisines et qu’il ne pouvait voir personne, pas plus Hocine que quiconque. Plus tard, lorsqu’on lui raconta en famille que son frère avait fait profiter sa belle-mère et sa femme en son nom, il jura par tous les dieux qu’Amara avait dû raconter cette histoire dans l’unique but de bien nourrir sa femme.
Peu après, Amara vint seul. Ni sa femme ni sa belle-mère
ne l’avaient accompagné pour représenter la belle-famille, c’était incroyable! Un membre de la famille revenait de la mort, et personne pour aller le voir et le saluer! Dépitée, ma belle-mère jura de ne plus leur rendre visite, même s’ils venaient à disparaître tous en même temps!
Après son retour, le pauvre Salem ne trouva rien à faire d’autre que de ramasser les fagots pour le feu. Il s’ennuyait mortellement. Son grand-père le prit avec lui car, bien que demeurant ã lhma, il continuait de travailler la terre de Massina avec deux de ses fils.
Lors de la première récolte d’olives, le patriarche nous donna un bidon d’huile, mais quelle ne fut pas notre
déception de découvrir qu’il ne contenait que du marc! On se plaignit au patriarche. Il répondit que ce n’était pas le travail de Salem seul qui pouvait nous procurer mieux, et que, de toute façon, le marc suffisait bien pour nourrir les
femmes et les enfants! Salem, vexé, considéra que si son
152 L’honneur et l’amertume
grand-père le payait de cette façon il ne lui restait plus qu’une solution : le chemin de la France. Le patriarche
somma son fils de retenir le petit en cette période troublée, ce à quoi mon beau-père répondit que son fils. était un
homme et qu’il ne pouvait pas l’empêcher de faire ce qu’il voulait. Le patriarche pesta:
- Tu es un crétin, et tes enfants aussi!
Salem eut beaucoup de peine à se faire faire un laissez-passer. Un ami de mon beau-père assura qu’il l’emmènerait jusqu’à Alger caché dans son camion, mais qu’au-delà il ne pouvait rien garantir.
Salem partit, caché dans les bottes de paille. Mon fils s’était accroché désespérément à ses jambes, pleurant toutes les larmes de son corps; il savait que le plus jeune de ses oncles paternels était son seul allié; une fois parti il se retrouverait sous la domination d’Amara qui ne le traitait qu’à coups de trique. Il resta prostré durant les quelques jours qui suivirent, sans boire ni manger. Son grand-père s’étonna d’une telle réaction car mon fils n’avait pas versé une larme lors du départ de son père.
Un après-midi, alors que ma belle-mère était partie dans
un autre village, chez ma sœur Adouda qui venait de
décéder, je demeurai seule à pleurer avec mon fils. Tout à coup, une voix masculine résonna dans la cour : - Pourquoi pleurez-vous? Vous pleurez lorsque je pars,
vous pleurez lorsque je reviens. Vos larmes me portent mal-heur!
C’était Salem. · - Que s’est-il passé? Pourquoi reviens-tu si vite? ·
- Parvenu à El-Kseur, j’ai mis ma main dans ma poche
pour prendre mes papiers, elle était vide. C’est à cause de vos lamentations que je les ai oubliés! Vite, mes papiers, je repars immédiatement!
Il s’en alla dans la précipitation. Nous attendîmes long-temps dans l’angoisse un signe de vie. Un bon mois plus
tard, nous reçûmes la première lettre; je me souviendrai toujours de l’apaisement qu’elle avait apporté avec elle.
L’honneur et l’amertume 153
Aussitôt Amara décida de ramener, sa femme et ses filles parmi nous, ce qui ne présageait rien de bon. Vue la saison, mon fils participa à la cueillette de la caroube. chez le grand-beau-père. Chaque soir il rapportait une certaine quantité, jusqu’à obtenir environ un quintal et demi; le quintal valant sept mille francs, il devait donc recueillir une somme rondelette. Mais le problème était de l’emporter au souk pour le vendre. Je suggérai à mon fils de voir Dadda pour lui demander de lui prêter son âne. Dadda lui proposa mieux : attendre le samedi matin afin qu’il vienne lui-même avec son âne pour le charger.
Le jour venu, il fit ce qu’il avait dit et partit avec mon petit Saïd, Ce même jour, comme par hasard le beau-père
avait décidé lui aussi d’aller au marché, ainsi qu’Amara.
Lorsqu’ils trouvèrent mon fils avec Dadda, des étoiles leur tombèrent dans les yeux*! Furieux, ils jugèrent bien sûr
que je n’aurais pas dû faire appel à mon frère, mais à eux, pour emmener mon fils.
J’avais chargé Saïd d’acheter de l’alfa avec l’argent de la vente car ma belle-sœur m’avait donné des sacs de toile de jute que j’avais décidé de garnir en guise de paillasses pour les enfants. Malheureusement, il manquait cinquante francs
à mon fils qui fut obligé de les demander à Dadda Slimane rencontré au souk.
Lorsque mon beau-père rentra, je le saluai, mais il ne me répondit pas. Je ne fis pas cas de son silence, car j’étais loin de me douter de ce qui s’était passé. Après lui, Dadda Slimane arriva avec mon fils, l’alfa chargé sur son âne. Il repartit aussitôt.
Tout l’après-midi, un lourd silence emplit la maison. D’habitude, le retour du souk excitait la curiosité de tous, chacun attendant que le chef daigne ouvrir les couffins pour en sortir les précieuses denrées dont la seule idée nous ren-
- Dans les croyances populaires, les étoiles peuvent être responsables de maladies ophtalmiques graves. Du fait de leur « mobilité », elles risquent de tomber dans les yeux et de rendre aveugle si l’on s’expose dehors la nuit. La narratrice compare la douleur psycho- logique d’Amara à celle d’une victime de ce mal stellaire.
154 L’honneur et l’amertume
dait heureux. Ce fut seulement en fin de journée qu’il demanda à sa fille de lui passer le pain français qui se trouvait dans l’un des deux couffins. Tout en coupant des tranches; il me dit, menaçant : - Souviens-toi de ce jour! Lorsque le Juif que tu as
épousé sera de retour, nous réglerons nos comptes! Depuis
que nous sommes à Ihma, tu as changé de visage. J’allais au souk, pourquoi ne m’as-tu pas dit que ton fils voulait vendre sa caroube, je l’aurais chargée sur mon âne? - Si tu avais chargé la caroube sur l’âne, comment serais-tu monté, toi?
- Amara aurait pu le prendre!
- Dès que je dois bouger le petit doigt, il faut faire appel à Amara, toujours lui, Amara par-ci, Amara par-là! Mon fils s’est abîmé à ramasser cette caroube, par Dieu et son Prophète, je ne la donnerai jamais à vendre à Amara!
Il se frappa les cuisses en soufflant d’impuissance et poursuivit : - Aah! Amara est comme sa gencive, la gencive de cette femme c’est Amara, on ne peut le lui évoquer sans lui faire souffrir mille douleurs *.
La confrontation s’arrêta là.
Pendant ce temps, Dadda Slimane, une fois rentré chez lui, avait dit à sa femme : - J’ai vu Louisa aujourd’hui, et je suis sûr que ça ne va pas; son beau-père est en vérité un vrai sauvage, Dieu l’a amputé d’une jambe mais il devrait le priver aussi de l’autre. Quand il est en colère, il est intraitable! Va voir Louisa demain, cela lui fera du bien!
Le lendemain, Nanna Ourida vint me rendre visite,
portant dans sa robe des oranges et des bonbons. Elle et ma belle-mère se congratulèrent comme si elles ne s’étaient pas vues depuis vingt ans et tout rentra dans l’ordre.
Quand j’eus fini les trois paillasses, il me resta un peu d’alfa. J’envoyai ma fille chez la femme de Dadda qui lui - La gencive est considérée comme rune des parties du corps les plus sensibles.
L’honneur et l’amertume 155
remit deux autres sacs. Je les garnis et les offris à mes deux jeunes belles-sœurs qui avaient l’âge de mes enfants. Ma belle-mère, tout émoustillée, fit mine, tout d’abord, de refuser.
- Non, non, toute la peine de ton fils …
- Cela n’est pas pour toi, tu sais bien que tes petites sont pour moi comme mes propres filles!
- Ah! merci alors, Dieu te le rendra!
Elle prit les coussins. Le soir, je l’entendis chuchoter à son mari longuement : - Tu vois! Crois-tu qu’une autre femme aurait été aussi
généreuse, même ta propre sœur n’aurait pas fait cela. Toi,
tu ne sais que faire des histoires, tu ne réfléchis pas avant d’envenimer les choses. Tu lui as fait mille reproches tandis qu’elle traite nos filles comme les siennes; elle leur confectionne les mêmes coussins avec l’argent gagné par son fils et les sacs de sa belle-sœur. Que demander de plus ? - J’étais très énervé lorsque j’ai trouvé son fils au souk. Je lui ai demandé ce qu’il faisait là et il m’a répondu qu’il était venu avec son oncle maternel. Pourquoi vient-il avec son oncle maternel alors que ses parents, c’est nous? Ils parlèrent jusque tard dans la nuit.
Vint l’époque des olives. Le grand-beau-père proposa à ceux qui le désiraient de les ramasser, les presser et récupérer le fruit de la vente de l’huile.
Mon fils participa et en ramassa un bon quintal. Content de lui, il m’avoua qu’il désirait vivement s’acheter un pantalon. Mais le problème du transport jusqu’au souk se posa de nouveau. Il dut se résoudre à y aller en compagnie d’Amara. Les olives furent vendues mais Amara n’acheta ni le pantalon ni même un bonbon, alors qu’il était impensable d’emmener un enfant au marché sans lui payer une
friandise. Cependant Saïd avait rencontré Dadda qui lui avait donné vingt francs et lui avait acheté en plus une chéchia et des chaussures.
156 L’honneur et l’amertume
Lorsqu’il rentra, je le questionnai au sujet de ces deux objets qui n’étaient pas prévus, il me répondit :
- C’est l’oncle Ali qui les a payées§
- Et ton argent alors? Pourquoi n’as-tu pas acheté de pantalon?
- Dadda Amara ne me l’a pas donné!
Je rentrai ma colère et refusai de dîner; ma belle-mère ayant compris lança: - Si ces malheureuses olives ont rapporté quelque gain,
qu’il apparaisse!
Amara brandit un billet de cinq mille francs : – A qui dois-je les donner, à qui ?
Sa femme répondit calmement : - Si vous parliez droit, on pourrait peut-être vous comprendre, mais Dieu vous a fait l’esprit tordu, vous les Iflanen. Cet argent est pour le garçon ou pas? Ce sont ses mains qui ont souffert ou pas? Cet argent revient à son propriétaire ou pas ?
- Qu’est-ce que j’en sais, moi? Est-ce que je sais si dans cette maison il y a un ou dix foyers!
Il voulait dire ironiquement que le gain de chacun devait revenir dans la caisse commune de la famille tenue par le beau-père. Je lui répondis franchement: - Chacun fait comme toi-même! Qu’as-tu mis dans la
caisse, toi ? Tes gains, tu te les gardes bien! Mais, un jour, tout deviendra clair dans la lumière de la vérité! Un jour,
le soleil brillera aussi pour moi. C’est comme le pauvre Bouchrika de la légende qui avait gardé la même chéchia sur
la tête sept ans durant sans jamais l’enlever. Le jour où il l’ôta, son cuir chevelu partit avec, mais cela n’empêcha pas qu’il se refit et que les cheveux repoussèrent! Alors, un
jour ou l’autre, la justice sera rétablie!
Il jeta le billet sur la natte, près du foyer. Le beau-père dit en levant les bras au ciel :
. S’il y avait un maître de la décision dans cette maison, j’aurais pu avec ces olives récupérer cinq litres d’huile!
L’honneur et l’amertume 157
Il voulait en effet que le fruit de la cueillette des garçons lui revienne systématiquement. D’ailleurs, seul le
gain l’intéressait: lorsque mon mari écrivait pour demander
ce qu’il fallait envoyer, il lui répondait toujours de ne pas expédier de colis mais des mandats; et mon mari faisait comme on lui disait de faire!
Toutes les femmes possédaient quelque chose qui leur rapportait un petit pécule, sauf moi. La femme de Dadda m’offrit donc une poule en m’assurant qu’elle ne me coûterait rien puisqu’elle continuerait de la nourrir. Car, me dit-elle, je ne pouvais ainsi toujours « manger le bien des gens », c’est-à-dire ne pas pouvoir rendre à qui me donne, maintenant que je me trouvais dans un vrai village avec des gens autour
de moi, et que la vie en société exigeait certaines règles de conduite auxquelles je ne pouvais échapper, etc. Je pris tout
à coup conscience de la réalité : je n’avais rien de rien,
pas même un œuf â mettre dans un récipient vide à restituer!
Au demeurant, mes filles étaient ravies de s’occuper de la jeune poule et la faisaient boire en lui plongeant le bec dans l’eau. Bientôt, elle commença à pondre; lorsque j’eus quatorze œufs, ma belle-mère y songea immédiatement pour sa visite à la femme de l’épicier qui venait d’accoucher. Elle prit les œufs sans que j’aie pu dire le moindre mot et fit sa visite avec son mari. Une autre fois, elle fut invitée à aller consommer l’aḍemmin rituel, sorte de semoule grillée en l’honneur d’un bébé, et emporta les cinq ou six œufs que j’avais à ce moment-là!
Pour éviter de continuer ainsi à me laisser dépouiller, j’échangeai mes œufs contre d’autres, fécondés auprès d’une famille qui possédait un coq. Ma poule les couva et bientôt. ils donnèrent une quinzaine de poussins dodus qui
poussèrent à merveille. J’offris même un œuf à Djazya, la
fille aînée de Amara, en lui disant de mettre de la suie sur la coquille, et que si cela donnait un poussin avec des traits
158 L’honneur et l’amertume
noirs il serait à elle. Dans la même journée, elle se cha-mailla avec ma seconde fille. Amara intervint en frappant violemment la mienne avec une branche de cytise. La belle-mère commença par lui donner tort en disant qu’il aurait
dû, soit les corriger toutes les deux, soit n’en frapper aucune. Je dis ironiquement :
- Bien sûr, celle-ci doit prendre pour les deux, c’est une
ennemie de Dieu, son père est absent, il s’est exilé pour son ventre!
Elle me répondit en grinçant des dents et en appuyant sur
les mots: - Il peut, s’il le veut, la faire rôtir dans le foyer et la manger, c’est son oncle paternel! Il peut faire tout ce qu’il veut sans que tu aies le droit de prononcer un seul mot, c’est la fille de Mokrane, mon fils!
- Ah, oui? C’est la fille de Mokrane! Il m’a peut-être aidée à tirer sur la corde*!
Désarmée, elle finit par me dire : - Écoute, je t’en prie, je ne sais quoi te répondre, va donc vivre chez les tiens avec ton mari et tes enfants, c’est tout ce que je peux te dire!
- Que mes frères puissent vraiment me prendre avec eux et tu ne parlerais pas ainsi. C’est parce que tu sais que c’est impossible que tu te permets de le dire. Mais tu ne perds rien pour attendre, je dirai tout cela à Dadda, il doit savoir toutes vos mauvaises paroles!
- Ainsi, tu deviendrais une rapporteuse! me dit-elle, furieuse.
Quant à Amara, il frappa violemment, dans sa colère, l’âne qui fit un écart et écrasa trois de mes poussins! Ma belle-mère les porta dans la cour en disant tout doucement : - Quelle injustice! Elles n’étaient pourtant que bêtes muettes!
- Pour accoucher, les femmes se suspendent à des cordages attachés aux poutres de la maison. L’expression « Il ne m’a pas aidée à tirer sur la corde montre que la mise au monde des enfants est une épreuve proprement féminine qui donne des droits, notamment celui de les réclamer comme siens, et non pas seulement comme propriété de leur père.
L’honneur et l’amertume 159
Puis elle ajouta à l’adresse de son fils :
- Elle n’a qu’une poule et tu arrives à lui tuer trois poussins, alors que ta femme, lorsqu’elle était à Izerman, en élevait plusieurs qu’elle a préféré vendre avant de revenir parmi nous!
- C’est sûrement tante Rosa qui t’a rapporté ça! Cela ne m’étonne pas!
- C’est grâce à ta belle-sœur que j’ai pu rendre des visites aux gens, grâce à sa poule et à ses œufs!
- Je vous écraserai tous comme ces poussins car cette maison renferme deux têtes! Il y a deux maisons dans une!
Ils s’accrochèrent tous deux. Le soir, personne ne dîna, chacun ruminant les disputes de la journée.
Ne sachant plus que faire, ma belle-mère fit venir Nanna Rosa, la sœur du patriarche, guérisseuse et sage devineresse, qui nous tint le discours attendu mais qu’il était bon d’entendre: - Vous ne devez pas vous disputer, vous vivez dans un village, il y a du monde autour de vous et vous devez vous montrer discrètes, etc.
Je parlai la première: - Écoute-moi, Nanna Rosa, ma belle-mère m’a offensée
en me disant d’aller vivre chez les miens en sachant bien
que je suis orpheline et que les frères ne reprennent pas leurs sœurs! - Ma fille, n’envenime pas les choses! Il ne convient pas, sous prétexte que tes frères habitent le village, de leur faire connaître tout ce qui se passe dans ton foyer; eux ce sont des hommes et ils ne doivent pas tout savoir! Nous autres femmes sommes source de discorde et de désordre, cela fait partie de notre nature et nous vivons avec! Les hommes, au contraire, sont choqués plus facilement de nos agissements… Une dispute de femmes peut, si elle vient aux oreilles des hommes, provoquer la guerre!
Elle me tint ainsi un long discours plein de morale avant de s’adresser à Amara :
160 L’honneur et l’amertume - Mon fils, tu as fait une mauvaise action aujourd’hui, qu’elle te serve de leçon. Il vous faut vous aider les uns les autres et vivre dans la paix! Si vraiment il vous est impossible de vous entendre, que chacun ait sa chambre!
Le soir même, Amara insulta sa mère effrontément, l’accusant d’avoir amené cette grand-tante qui lui avait donné tort, et personne ne dîna, une fois de plus.
Le lendemain, ma belle-mère, sur les conseils de la veille, alla chez les Bourourou leur demander de nous
céder une maison dans le but d’y envoyer vivre Amara, sa
femme et leurs filles. En effet Nanna Rosa lui avait dit en divinisant dans un œuf que Zouina divisait la famille et
que ses quatre fils ne resteraient pas ensemble à la maison tant qu’elle y demeurerait. Cette prédiction lui avait fait beaucoup de mal et elle s’était mise à pleurer le soir même. Je contemplai avec une certaine satisfaction sa peine, et lui fis remarquer: - Tu as fait des pieds et des mains pour la faire revenir de Izerman, rassasie-toi d’elle maintenant!
Assurément, Zouina était revenue enceinte et gonflée de
bouderie, car elle aurait nettement préféré demeurer encore longtemps chez ses parents.
Son mari continuait de récupérer de l’huile chez le patriarche. Un jour qu’une de mes petites belles-sœurs trempait un morceau de galette de pain dans la fameuse huile, Zouina lança: - Allez-y! Trempez, trempez! C’est du beurre comme
l’œil de perdrix que votre palais ignorant n’a jamais goûté!
Cette méchante moquerie s’adressait à nous toutes, il était aisé de le comprendre. Aussi, le soir venu, je refusai que ma part de couscous fût huilée. Ma belle-mère s’en étonna car elle avait été absente dans la journée et n’avait pas assisté à la scène. Je lui répondis donc : - Je ne huile pas avec ce que je ne connais pas!
- Qu’y a-t-il encore? Chaque fois que je tourne le dos, il
se passe toujours quelque chose! Il faut me mettre au courant!
L’honneur et l’amertume 161
Je lui expliquai ce qui s’était passé. Elle réagit; furieuse contre Zouina :
- Par sa mère! Si elle s’imagine qu’elle va diriger la maison! Amara est mon fils, c’est lui qui a ramassé les
olives! Ce n’est pas son père à elle qui nous a donné l’huile!
Tassadit, ma jeune belle-sœur, avait eu aussi une
poulette que lui avait donnée la femme de son oncle maternel. Elle en était si heureuse et fière qu’elle dormait avec elle, la câlinait, l’embrassait. Zouina, sur le conseil des femmes, comprit qu’il était de son devoir de me demander pardon, donc de m’embrasser. Elle devait le faire car j’étais son aînée,
la première bru de la maison. Elle m’embrassa donc sur le
front en faisant d’immenses efforts pour prononcer le mot de
« pardon »; elle le fit car elle allait accoucher d’un jour à l’autre. Une femme qui s’apprête à accoucher ne doit pas
avoir d’ennemies, il lui faut se réconcilier avec toutes
celles qui sont présentes, de peur que leur ressentiment à
son égard ne complique l’accouchement.
Ainsi, lorsqu’elle accoucha quelques jours plus tard, je dus rester dans sa chambre dès le début du travail. Toute la journée, ma belle-mère répéta qu’il lui fallait égorger la poule de sa petite Tassadit pendant que les femmes présentes souhaitaient santé et prospérité à la nouvelle accouchée. La fillette pleurait tant et plus, refusant de céder sa poulette pour Zouina. La belle-mère poursuivait, comme se parlant à elle-même, mais suffisamment fort pour que je l’entende: - Oh oui! Bien sûr cela serait dommage, d’autant qu’elle
a l’air de vouloir pondre, regarde-la, elle cherche un
endroit où se mettre, oh! oui, il serait stupide de la sacrifier maintenant …
Elle disait cela pour que je propose d’égorger un de mes
poulets, mais j’avais décidé de tenir bon cette fois et je ne dis rien. Elle abandonna la partie, et se tourna vers sa
fille. - Dis donc, Tassadit, je suis ta mère et tu vas m’obéir! Si on n’égorge pas de poulet sur son nombril et que l’enfant
162 L’honneur et l’amertume
vienne à mourir, Zouina et les autres diront que c’est pour cela que ses enfants meurent! A cause de notre négligence!
Zouina avait en effet déjà perdu un bébé, et ma belle-mère craignait la répétition de cet événement néfaste; la coutume voulait que le sang d’une volaille sacrifiée coulât sur l’ombilic du nouveau-né pour chasser les forces malfaisantes qui rôdent autour de lui.
Et la poulette fut sacrifiée!
La maison regorgeait de femmes; il fallait, sans répit, faire et refaire du café. Dans toute cette activité, ma belle-mère me chuchota à l’oreille:
- Je t’en prie, Louisa, fais un geste, aide-moi à passer dignement cette journée, Tassadit me fait honte de pleurer ainsi devant tout le monde, plusieurs femmes m’ont
demandé ce qu’elle avait. Elles vont la prendre pour une folle si elle continue. Je t’en supplie, essaie de la calmer, dis lui que tu lui offres une de tes poulettes! - Comment pourrais-je lui en donner une? Tu sais bien que je les ai rendues à leur propriétaire!
- Ah, parce que tu as rendu la poule et les poussins avec? Ta belle-sœur ne t’avait donné que la poule pourtant!
- Tu n’as pas à juger là-dessus, c’est la femme de Dadda qui a nourri et la poule et les poussins!
- Je sais, je sais …
Elle dit cela sur un ton à faire pitié, celui qu’elle savait prendre lorsqu’elle avait le couteau sur la gorge et qu’elle se transformait en femme pieuse et irréprochable; je détestais ce ton faussement plaintif!
Nous mîmes fin à notre conversation car il fallait s’occuper des hôtes. L’eau commençait à manquer et
j’envoyai Tassadit à la fontaine, mais elle répondit d’un ton enflammé par la colère: - Comment? Moi, aller puiser de l’eau! Jamais plus, vous entendez, jamais plus je n’irai à la fontaine, vous pouvez me découper en petits morceaux que je n’irai pas!
La gamine, inconsolable, inonda sa robe de larmes, et
L’honneur et l’amertume 163
bouda gens et nourriture. Sa mère, agacée par cet excès de
sentiment, lui dit brutalement :
- Tais-toi maintenant, en voilà assez! Lorsque ses
parents viendront lui porter ahenni, tu prendras une poulette qui remplacera la tienne! - Va donc puiser de l’eau, ma fille, lui dis-je, et, en passant, va chez Dadda demander à sa femme de te montrer ma poule et ses poussins, puis choisis celui qui te plaira!
- Oh, Nanna chérie, me dit-elle en me sautant au cou, c’est vrai? Je t’adore!
Elle choisit sans le savoir la poulette que j’avais promise à la fille de Zouina qui avait réussi effectivement à lui donner de belles rayures noires en appliquant la suie sur sa coquille. Je n’étais pas fâchée que la petite Tassadit ait demandé justement celle-ci car, après toutes ces histoires, je n’avais plus aucun désir de la céder à la première destinataire dont la mère ne méritait aucune faveur.
De toute façon les parents de Zouina ne portèrent aucune
volaille dans leur ahenni. La pauvre Tassadit se mit dès lors à détester Zouina, sa cousine et belle-sœur, encore davantage.
Tout le monde sut que la famille de Zouina n’avait porté que de l’huile et timqeṭṭeft (pâte coupée en petits carrés et séchée au soleil) très prisée, mais sans volaille aucune. Chacune fut heureuse de le répéter à travers tout le village, ce qui mit ma belle-mère dans une gêne certaine et la calma un temps.
Peu après, le beau-père acheta des figues sèches : les plus grosses devaient être conservées, tandis que les petites étaient destinées à une consommation plus rapide. Quand la barrique fut pleine, la petite Tassadit se lava les pieds et y monta pour les tasser. Il en restait un peu, et Nanna Rosa demanda: - Puis-je, parmi celles qui restent, en remplir un chapeau pour sevrer la petite Saadia ?
164 L’honneur et l’amertume
En effet, il fallait débuter le sevrage de ma fille qui venait d’atteindre deux ans. Mais c’est en rugissant comme un fauve que mon beau-père répondit :
- Ajoutez-les dans la barrique immédiatement! Par Dieu, aucune figue ne restera. A son âge, je ne vais pas lui garder des figues sèches, en voilà de mauvaises habitudes!
Je ne pus me contenir : - Les «Chéris» peuvent se repaître de bols de lait tandis
que quelques figues pour les «Sans-Importance», c’est déjà trop! - Paix, ma chérie! Je te donnerai ce qu’il faut pour ta petite, tu viendras toi-même choisir les figues, mais, sur-tout, ne fais pas d’histoire aujourd’hui, je suis là avec toi dit Nanna Rosa.
Le surlendemain, ma belle-mère m’apporta les excuses de son mari, me demandant dans le même temps de pardonner l’attitude d’Amara. J’avais rarement entendu des paroles aussi complaisantes, douces comme la soie! Agacée, je dis : - C’est terminé! Je vous ai déjà dit maintes fois qu’une mauvaise parole est comme une mauvaise plante, une fois qu’elle a germé, on ne peut plus s’en débarrasser, faites toutes les courbettes que vous voudrez, cela n’effacera rien!
Il fallait sevrer Saadia. Je reçus de la part de Nanna
Rosa un panier de figues sèches. Je demandai à la femme de
Dadda de me cuire du pain levé car on ne sèvre pas les
enfants avec la galette sèche, trop dure pour leurs petites
dents. La pauvre belle-sœur, avec l’aide de sa fille aînée,
se donnait bien du mal pour moi : après la cuisson de leur pain quotidien, elles devaient rassembler les braises dans un plat de terre cuite et mettre dans le foyer des brindilles sèches. Il leur fallait ensuite installer la pâte par-dessus, et recouvrir avec le plat de braises, ce qui permettait au pain de cuire en même temps, dessus et dessous. Je ne pouvais me permettre de telles fantaisies chez mes beaux-parents. Mais ma belle-sœur, toujours bonne avec moi, me fit porter ce pain tous les deux ou trois jours. En le voyant, ma belle-mère me dit :
L’honneur et l’amertume 165 - Si tu as besoin de pain levé pour ta fille, tu peux bien le préparer ici au lieu de le faire faire par ta belle-sœur, elle a suffisamment à s’occuper avec. ses six enfants sans y ajouter tes quatre!
Je la laissai dire. Dieu, quel enfer! Lorsque les parents ne remplissent pas leur rôle, tout va de travers, les frères tirent chacun de leur côté. On ne devrait pas laisser s’installer l’injustice, un homme qui ôte le pain de la bouche de son frère ne devrait pas exister. Il était inadmissible que Amara, qui avait travaillé seulement trois mois sur la voie publique, parvînt à vêtir sa fille d’un manteau et de bottes tandis que mes enfants, malgré les mandats mensuels de mon exilé de mari, allaient bras et pieds nus dans la neige!
Le grand-beau-père venait parfois réclamer cinq ou dix mille francs à son fils et partait s’acheter une caisse de sardines et du pain français. Combien de fois la petite Tassadit, gourmande qu’elle était, revenait tout essoufflée de chez lui en annonçant: - Chez grand-père, ils ont des sardines et du pain français, mais personne ne m’en a offert un seul petit bout, si vous saviez la bonne odeur qu’il y a chez eux, j’en avais l’eau à la bouche!
Elle était si gourmande qu’on disait d’elle qu’elle ne pourrait pas fonder de foyer et se ferait certainement répudier rapidement dans n’importe quelle famille. Son père se lamentait: - Que puis-je faire contre lui, c’est mon père! Je ne peux pas lui refuser l’argent qu’il me demande!
Sa femme répliquait : - Tu pourrais au moins lui demander de te le rendre. Tu te souviens lorsque Dahbia, utilisait l’huile tandis que je devais me contenter du marc! Tu te souviens lorsque ses
deux fils allaient à l’école en emportant viande séchée et pommes de terre achetées chez l’épicier avec l’argent de ton fils exilé, et que pendant ce temps ton petit-fils Saïd ignorait le chemin de l’école!
166 L’honneur et l’amertume
Cette conversation revenait souvent; ma belle-mère ne laissait aucune issue à son mari.
Peu à peu ses paroles portèrent leurs fruits; le beau-père osa affronter son père et refusa de lui céder de l’argent, prétextant une absence de mandat pour le mois en cours… Le patriarche finit à la longue par ne plus nous rendre visite.
Un beau jour, en pleine après-midi, Dadda vint nous annoncer que notre frère Slimane allait déménager et nous laisser la maison si nous le voulions bien : cinq pièces et une grande cour, c’était autre chose que les deux pièces que nous occupions! Dès que mon beau-père rentra de la mosquée, sa femme lui fit part de la bonne nouvelle, pensant enfin pou- voir réaliser le conseil de la grand-tante de séparer la nuisible Zouina de la famille. Quelle ne fut pas notre déception lorsque le beau-père répondit :
- Il ne manquerait plus que ça! Aller habiter là-haut, seuls parmi les figuiers de Barbarie et qui plus est avec les moudjahidines qui viendront encore me demander de leur préparer des repas! Non, je ne vais pas recommencer comme
à Aghilan, je préfère rester blotti ici dans ces deux pièces au milieu du village plutôt que d’aller là-haut, isolé, au bord de la vie!
· Au retour de Dadda, je le tins au courant; il fut très en colère: - Ah, oui! Ils préfèrent être les uns sur les autres et que les jambes des uns servent d’oreillers aux autres!
Il partit fâché et ne revint pas avant deux bons mois.
Quelques semaines plus tard, une autre occasion se
présenta : un de mes cousins, le mari de ma sœur aînée
décédée, m’annonça qu’il partait chez son patron français et que nous pouvions habiter sa maison. J’en fis part à mon beau-père qui alla de nouveau consulter son père. Celui-ci lui recommanda d’accepter puisque cette maison se trouvait près du centre du village, et surtout en face de la sienne. Lorsque l’accord fut donné, mon cousin me remit les clés en disant:
L’honneur et l’amertume 167 - Choisis la pièce que tu préfères et installe-toi. La cour est cimentée, il faut donc en prendre soin, éviter d’y faire passer les bêtes, j’ai déjà dû expulser quelqu’un à cause de cela. Derrière la maison, il y a un chemin pour faire rentrer l’âne au retour de la fontaine, du souk, ou des fagots!
Je visitai avec plaisir cette maison bien agencée, et
repérai la chambre que je voulais occuper, celle orientée au sud où ma sœur avait rendu l’âme et qui donc m’était plus chère que les autres.
Le jour du déménagement, j’arrivai avec les derniers paquets pour constater que Zouina avait déposé ses affaires justement dans cette pièce, ce qui me mit hors de moi. - Cette chambre était celle de ma sœur, la première née
de ma mère, c’est là qu’elle est morte et je veux l’occuper! - Rien ne bougera de cette pièce, même si Dieu lui-même l’ordonnait! rugit Amara.
Nous entendant nous disputer, ma belle-mère intervint: - Je t’en prie, entrons en paix dans cette nouvelle mai-
son, une chambre ou une autre, quelle importance! Ce n’est pas parce que ta sœur est décédée dans celle-ci qu’elle se différencie de l’autre! Toute la maison lui appartenait, pas seulement cette chambre!
Nous nous installâmes, chacun ruminant son ressenti-ment.
Pour se chauffer, Zouina faisait du feu dans sa chambre, ce qui bientôt noircit le plafond. Toutes les pièces étaient plafonnées mais elle se croyait encore dans la maison traditionnelle où la fumée pouvait se répandre sans dommage sur les poutres! Le propriétaire, lors d’une visite, le fit désagréablement remarquer à ma belle-mère et me chargea d’en parler à Amara. Je lui dis que je n’en ferais rien puisque. nous ne nous parlions pas. - Comment, dit-il, il habite dans la maison de ton cousin et il ne te parle pas! Ah, si j’avais su tout cela! Mais c’était pour toi et tes enfants que j’ai fait ce geste, non pour eux, surtout que vous étiez malades!
168 L’honneur et l’amertume
En effet, dans la maison précédente, nous avions tous été malades. On la disait habitée par un mauvais esprit. C’est pourquoi ses propriétaires, partis vivre en plaine, la cédaient facilement aux nécessiteux. Plusieurs familles avant nous l’avaient occupée, mais elles ne restaient pas longtemps à cause des malheurs qui y survenaient. Avant de nous y installer, il avait fallu procéder à quelques
travaux : enduire les murs et boucher les trous, battre la terre, fixer quelques étagères. Le seul avantage de cette
maison était sa cour, très spacieuse.
J’étais tombée malade la première. On avait essayé de me soigner par les plantes des guérisseuses, les amulettes des marabouts, rien n’y faisait. Mon beau-père était convaincu que je n’en réchapperais pas et ne cessait de répéter :
- C’est cette maison qui la tuera, tout le monde sait qu’elle est hantée, elle nous tuera tous!
Dadda était allé jusqu’à Sidi Aïch chez un guérisseur renommé qui lui avait révélé que j’avais été frappée par un mauvais esprit mais qu’il était déjà ressorti et que je m’en remettrais. Je compris par la suite que cet esprit avait dû
me frapper « sur mes larmes » lorsque je pleurais dans l’eau sale où je faisais la lessive. Les esprits malfaisants se tiennent dans les endroits humides et sales et frappent les personnes en larmes à la tombée de la nuit. C’est pourquoi il ne faut pas dormir avec des larmes dans les yeux, et prendre soin de laver le visage des enfants avant de les coucher au
cas où ils auraient pleuré dans la journée. Tassadit aussi avait été rattrapée par la maladie; tout le monde faisait de mauvais rêves dans cette maison que nous avons occupée
pendant près de deux ans, et qui avait vu le mariage de Malha.
Au cours d’une de ces nuits de fièvre délirante, j’avais senti vaguement deux personnes debout, une de chaque côté
de ma tête, qui me donnaient des claques. Je m’étais réveillée comme d’un évanouissement et avais demandé à ma
belle-mère d’allumer la bougie. - Voyons! Si j’allume, les soldats verront la lumière, ce n’est pas possible!
L’honneur et l’amertume 169 - Je ne sais pas ce que j’ai, j’ai vu deux personnes à mes côtés qui me donnaient des claques!
- Écoute, ma fille, tu as fait un mauvais rêve, maudis Satan et recouche-toi!
Le lendemain, je n’avais pu me lever, la fièvre me faisait faire de petits bonds sur ma couche, et l’on me couvrait de toutes les couvertures qui se trouvaient dans la maison. Je délirais dans mon sommeil où je voyais des foules de gens qui m’emmenaient pour m’enterrer; j’avais vu aussi la belle-mère de Malha distribuer un plat de aḍemmin.
Le lendemain, on l’informa de mon rêve, et elle prépara le fameux mets qu’elle distribua aux villageois pour me gué-rir en fixant le mal sur quelqu’un d’autre. Peu après, le fils d’un villageois mourut, et le jour de son enterrement on vint me congratuler : le cortège funèbre de mon rêve n’était pas pour moi mais pour lui, j’allais donc guérir!
Mon dos aussi me faisait souffrir. Nanna Rosa avait employé la divination par le plomb et avait fait fondre le métal au-dessus de moi. Au refroidissement dans l’eau, il avait pris une forme bizarre : une baguette rectiligne en jaillissait vers le haut. Je lui avais dit : - Tu vois, Nanna Rosa, cette ligne, c’est le chemin qui doit me mener à la tombe, je vais donc mourir!
Après avoir observé longuement le plomb elle avait
dit:
-Je vais te révéler franchement le sens de ce que tu
vois: il y a effectivement une histoire de mort là-dedans; cette maison enterrera prochainement l’un des siens, mais je peux t’assurer qu’il ne s’agit pas de toi! Si tes os se brisent, que les miens se brisent aussi, mais demain la porte extérieure se refermera sur l’intérieur …
Nous nous demandions qui la mort allait frapper. Elle avait poursuivi, observant toujours le plomb durci : - Tu vois, le chemin se jette ici, dans la mer, c’est ton chemin, et tu traverseras la mer!
Traverser la mer voulait dire partir en France. - Oh, ne te moque pas, Nanna Rosa, moi traverser la
mer!
170 L’honneur et l’amertume - Je te dis que tu te retrouveras de l’autre côté, et tu laisseras derrière toi toutes les femmes d’ici. C’est en
bateau que tu iras, je le vois ici. Si tu ne t’en vas pas prochainement au-delà de la mer je te demande alors de me brûler vive!
N’y croyant pas, je dis en riant: - Si cela devait se réaliser, j’aurais une dette envers toi; je t’offrirais une robe, du sucre et du café!
- Je dis que tu partiras et que celles qui resteront seront comme chat et rat, leur pain sera coupé, il ne restera pas entier. Le troisième qui se mariera ne restera pas non plus,
il partira. Salem est parti à cause de Zouina, ils se sépareront tous ã cause de Zouina!
Dawya et Dahhia étaient présentes et prirent la nouvelle
très au sérieux. Elles recommandèrent de n’en rien dire ã
ma belle-mère qui, justement, entra dans la pièce et
demanda: - Alors, que dit ce plomb?
- Tout va bien, elle guérira bientôt, répondirent-elles-en cœur.