Chapitre 4 – L’honneur et l’amertume – N. Plantade

4.

Bientôt Amara, le frère cadet de mon mari, fut en âge d’être marié. Le grand-beau-père délégua son fils Mohand et Tafellust pour aller demander la main de Zouina, nièce de
ma belle-mère, donc cousine germaine d’Amara; mais le
père de la jeune fille n’était pas d’accord :

  • Je connais le caractère difficile de ma sœur Djida,
    elle ne fera pas bon ménage avec ma fille; je préfère vous dire non tout de suite!
    Lorsque ce refus parvint aux oreilles de ma belle-mère,
    il la fit pleurer d’abord puis déclarer ensuite avec solennité:
  • Je ne la laisserai pas à un étranger! J’irai moi-même!
    Mon frère me donnera sa fille si je vais moi-même la lui

demander!
Son mari tenta de la raisonner :

·

  • Mon père vient d’essuyer un refus, et toi, tu veux y retourner! Tu as la tête plus dure que la pierre! Le poivron commence à mûrir, et toi, tu vas aller à Izerman! Qui le ramassera alors, le poivron?
  • N’aie crainte, je vais seulement amadouer la mère, je
    ne veux en aucun cas que mon frère la cède à une autre que
    moi, je la veux et je l’aurai! Elle est si douée pour le tissage! Il faut la voir à l’œuvre derrière le métier, une vraie perdrix! Et tu voudrais que je la laisse à une autre belle-mère!
    Comme elle devait partir pour quatre ou cinq jours, mon

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beau-père obtint que j’aille chez eux pour l’aider aux travaux urgents. Elle resta absente une bonne quinzaine et revint réjouie. Elle avait gagné! Son frère lui avait cédé sa fille. Mais son mari mit aussitôt un frein à son enthousiasme :

  • Si tu ne te frappes pas la tête un jour ou l’autre, tu pourras me péter sur la moustache! Souviens-toi de ce que je te dis aujourd’hui, ce sera pire que de mettre ta main dans le feu et de la lécher ensuite!
    Le soir, je préparais le dîner comme d’habitude lorsque ma belle-mère me lança :
  • Ooooh! que tu es lente, tu es incapable d’avoir une main dans le pétrin et i ‘autre au feu; attends un peu qu’arrive ta «Lalla» (femme supérieure). Tu te rendras alors à l’évidence, tu verras une vraie femme, capable d’abattre plusieurs travaux avec une dextérité et une rapidité qui te laisseront pantoise; tu la verras tisser des couvertures et tu resteras bouche bée! Si l’on prenait une couverture tissée de ses mains et qu’on l’étende sur le sol, une foule de gens viendraient s’émerveiller de l’ouvrage. Si tu étais une bonne fille, ces sacs de piments auraient été préparés pour le séchage durant les nuits, à la lumière des étoiles!
    Son mari, n’y tenant plus, intervint en ma faveur :
  • Ah! oui, pendant que tu te gavais de semoule aux œufs
    chez ton frère, la fille Azzizen peignait tes filles, les épouillait, rangeait les paillasses, nettoyait le sol, aménageait un peu d’espace pour qu’on puisse circuler … et tu dis qu’elle aurait dû aussi préparer les piments!
    Elle poursuivit en baissant la voix pour ne plus être entendue que de moi :
  • C’est à toi que je parle, écoute-moi bien, voilà mon menton *, le voilà, bientôt tu pourras te rendre compte de la valeur des vraies femmes!
  • Il s’agit d’un geste de menace. Le menaçant prend son menton entre le pouce
    et l’index et le tend en direction du menacé. Il est le fait des parents envers leurs enfants, mais aussi celui du mari envers son épouse, et, plus généralement, d’un aîné envers un cadet.
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Le beau-père, devinant mes larmes, tenta de me faire rire:

  • Ma pauvre, si tu pleures dès aujourd’hui, les larmes t’auront rendue aveugle lorsque le jour des noces arrivera!
    Ma fille, je te dis que lorsque cette femme sera dans la mai-
    son, tu pourras jouir d’un beau spectacle, car je te promets qu’il y aura du spectacle, et du beau, tu pourras rire
    d’avoir pleuré aujourd’hui!
    Durant toutes les semaines qui suivirent, ma belle-mère
    ne se sentait plus : la voilà partie chez son frère, la voici revenue, la voilà repartie. Elle était gonflée de fierté à l’idée d’avoir sa nièce pour belle-fille, nièce qui devait la soulager de tous les travaux et exécuter des couvertures fabuleuses aux motifs inédits. Cette affaire avait d’ailleurs jeté un froid entre le grand-beau-père et le père de la
    future mariée qui avaient pourtant entretenu d’excellentes relations jusque-là. Le grand-beau-père ne put admettre que
    sa bru ait obtenu un accord après que lui eut essuyé un
    refus; du coup, le père avait baissé dans son estime pour
    avoir cédé à une femme plutôt qu’à lui.
    Le grand jour approchait. Ma belle-mère voulait que la
    noce ait lieu à Aghilan, mais le problème des victuailles se posait, puisque nous étions dépendants du grand-beau-père demeuré à Massina, qui nous envoyait notre nourriture au compte-gouttes. Lui, pour ce mariage, avait décidé que la mariée serait reçue à Massina. Mais ma belle-mère essaya de défendre l’idée inverse, voulant être la maîtresse de la fête. Cette obsession était si ancrée dans sa tête depuis le début qu’elle m’avait fait entreprendre la réfection de la maison: combler les trous et enduire les murs, niveler le sol,
    nettoyer les récipients … Sa grossesse, ajoutée aux préparatifs de la noce, la rendait intraitable, elle ne s’adressait à moi que pour dire des méchancetés, m’humilier,
    je pleurais tous les jours. A force de me répéter que sa seconde bru aurait toutes les qualités, elle avait fini par m’effrayer; je m’angoissais à l’idée que cette maîtresse
    femme, une fois dans la maison,
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    rayonnerait d’un tel éclat que je n’y aurais même plus d’existence, sauf pour les basses corvées.
    Le grand-beau-père voulut associer à la fête la circoncision de mon fils, alors âgé de cinq ou six ans. Nous nous rendîmes à Massina en taxi. Tafellust soulevait mes
    jupes pour voir si j’étais enceinte, car plus de trois ans s’étaient écoulés depuis mon dernier accouchement, et chacun pensait que j’avais dû subir un mauvais sort qui m’empêchait d’enfanter. On m’avait administré plusieurs remèdes,
    notamment celui de l’œuf cuit dans le cumin qui me
    donnait des nausées et que je jetais au chien Fox à l’insu de la guérisseuse. Ils voulaient que j’enfante! Mon unique fils n’avait pas à manger et ils voulaient que j’enfante; on ne devrait pas avoir d’enfants quand on se trouve dans la
    misère! Mais, à cette époque, nous ne pouvions imaginer
    que la vie eût pu être autre que celle que nous connaissions
    et chacun voulait de nombreux enfants, surtout des garçons. Beaucoup mouraient, il en fallait donc plusieurs pour en sauvegarder quelques-uns, un sur deux à peu près, ma belle-mère en eut seize, mais huit décédèrent.
    Le grand jour arriva, celui où je découvris ma belle-
    mère sous un aspect que je ne lui connaissais pas, celui de
    la gaieté. Ainsi, je la vis pour la première fois danser, chanter les louanges de la mariée, s’affairer à réussir la fête, alors que lors de mon mariage elle faisait la tête
    comme pour me signifier déjà qu’elle m’accueillait contre son gré puisque ça n’était pas elle qui m’avait choisie, mais son beau-père.
    Pendant toute la fête, elle ne s’assit pas un seul instant; jamais je ne l’avais vue aussi vive, aussi enthousiaste, elle ne tenait pas en place, s’occupant de tout.
    Deux jours plus tard, quelques femmes de la famille et moi-même vîmes la mariée sortir de la chambre nuptiale et pleurer dans la cour; ma belle-mère lui chuchota quelques mots que nous saisîmes en tendant l’oreille :
  • Qu’est-ce que cela signifie? Pourquoi quittes-tu ta chambre. Tu vas provoquer un scandale! Ma première bru a
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subi cela en grande discrétion, allez, retourne dans la chambre!
Elle la repoussa à l’intérieur et referma la porte. Le lendemain matin, on constata un long écoulement de sang qui sortait de la couche nuptiale. Amara n’y était pas allé de main morte, la pauvre mariée était livide! Lorsqu’une mariée perd ainsi beaucoup de sang, les femmes s’affairent
autour d’elle avec force fumigations pour la revigorer. C’est ce que l’on fit pour Zouina. On expliqua cette perte impor-tante par son jeune âge et on la choya davantage. J’observais ces femmes s’activant autour d’un brasero, faisant brûler
des herbes et envoyant la fumée en direction de la petite mariée pantelante. Dahbia me poussa du coude.

  • Laisse donc cela, va t’occuper de ton fils, il est circoncis et a besoin de manger des œufs, va lui préparer une omelette!
    Je préparai l’omelette et en portai un morceau dans la chambre de la mariée, où sa propre grand-mère s’occupait d’elle. C’est elle qui me répondit pour sa petite-fille :
  • Oh! ma fille, donne donc à ton fils, il en a besoin, elle n’en mangera pas, tu sais!
  • Mais si l elle est comme une accouchée, elle a besoin de récupérer, il faut qu’elle mange!
  • Ta belle-mère m’a dit: « J’ai une belle-fille en or. » Elle m’a parlé de toi lorsqu’elle se trouvait chez nous; elle ne m’a dit que du bien de toi, oh, ma fille, si tu étais un tambour elle t’aurait percée tant elle a parlé!
  • Ce n’est pas possible!
  • Si, je t’assure, elle n’a cessé de nous faire tes louanges, et je crains malheureusement que ma petite-fille ne puisse répondre des mêmes éloges. Ta belle-mère nous a raconté comment, te laissant seule, elle avait retrouvé sa maison en bon état, tout en ordre; les filles lavées, habillées, peignées, épouillées tous les jours, le ménage, le pain, la cuisine accomplis parfaitement. Je ne crois pas que Zouina soit capable de faire la même chose, et c’est ce qui m’inquiète!
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    Quel ne fut pas mon étonnement, ma belle-mère ne
    m’ayant jamais exprimé sa satisfaction. Je gardai en moi ces propos surprenants et quittai la chambre.
    Le troisième jour, mon fils souffrait des suites de sa circoncision. C’est en hurlant qu’il urinait : inflammation du gland. Comme d’habitude en cas d’infection, Dadda en parla à son patron. Mme Ferrer, la femme de celui-ci, lui donna une pommade qui, après quatre ou cinq jours d’application, remit tout en état.
    Ce troisième jour, alors que la maison était encore pleine de monde, ma belle-mère s’adressa à son beau-père:
  • Bon, maintenant, il faudrait peut-être que je regagne mon foyer, je ne vais pas m’éterniser ici, je vais rentrer et emmener la fille de mon frère avec moi!
    Elle était si impatiente de rentrer â Aghilan avec sa nouvelle bru qu’elle ne pouvait attendre la fin de la fête. Le grand-beau-père lui répondit sans détour :
  • Va chier!
    ~ Si j’ai besoin d’aller chier, je ne te demanderai pas de m’accompagner!
    Voilà des paroles qu’elle n’aurait pas dû prononcer! Toutes les femmes présentes lui donnèrent tort. Tafellust décréta qu’elle n’avait pas le droit de parler ainsi à son beau-père, surtout maintenant qu’elle était mûre, puisque belle-mère elle-même, Toutes s’offusquèrent d’une telle audace. Elle regretta ses paroles tout en les justifiant par son exaspération devant l’ironie et les humiliations de son beau-père dès qu’il s’adressait à elle. Finalement, il lui dit :
  • Allez, va-t’en avec ta nièce; la semaine prochaine, si le garçon est guéri, je te renverrai aussi la fille Azzizen!
  • La fille Azzizen, je n’en ai pas besoin! répondit-
    elle.
    Cette phrase me choqua tout d’abord puis me fit
    plaisir; je chuchotai aux femmes assises près de moi dans la cour :
  • Eh bien moi, je remercie Dieu de m’avoir fait quitter Aghilan! Ici, je suis plus proche de mes frères. Certes, il y a beaucoup de travail, mais au moins il y a à manger!
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Quelques jours plus tard, ma belle-mère et sa bru quittèrent Massina et regagnèrent Aghilan. Quatre mois passèrent et Zouina tomba enceinte. La zizanie commença alors avec sa belle-mère qui se trouvait dans le même état. Sa grossesse la maintenait dans une torpeur sans fin, elle dormait à longueur de journée, ce qui obligeait la belle-mère à faire tout le travail seule. Je sus par la suite qu’elle avait dit à Amara:

  • Tu te souviens qu’avec la Azzizen je n’avais pas de sou-cis à me faire, je ne m’occupais que du beurre et du tissage, tout le reste, elle le faisait!
    Zouina avait répondu :
  • Évidemment, tu lui as sucé la moelle, c’est pour cela
    qu’elle était heureuse de rester à Massina!
    Zouina avait entendu mes paroles et les avait donc rap-portées, ce qui mit ma belle-mère en colère :
  • Ah oui, vous parlez déjà de moi ensemble!
    Vint le jour où le grand-beau-père délégua son fils Aïssa pour porter la ration de semoule d’orge et celle de blé à Aghilan. Parvenu à destination, il se fit envoyer par ma belle-mère chez Tafellust pour qu’elle vienne me sermon-
    ner. Deux jours plus tard, elle arriva à Massina avec des cardes plein les bras; je la saluai, mais elle me rabroua :
  • Ah, toi, tiens ta langue! – Qu’ai-je fait encore?
  • Tu as fait ceci et cela, Djida ne supporte plus tes agissements!
  • Oh, là, là, « fiancée du Diable non encore déposée! » (« Elle capte les paroles avant le matin de ses noces *. ») Oui, j’ai remercié Dieu de m’avoir éloignée d’Aghilan, je
    l’ai dit dans la colère après qu’elle m’eut provoquée en lançant devant tout le monde qu’elle ne voulait pas de moi, comme si j’étais une voleuse, une tarée, je ne pouvais pas me laisser calomnier sans réagir!
  • Elle peut dire ce qu’elle veut, elle est ta belle-mère plus
  • Tislit yeblis! Ur âad tris!
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âgée que toi; elle a des soucis. La nouvelle bru est jeune, elle ne sait pas encore tenir sa langue, mais toi, tu ne dois pas parler sans réfléchir!

  • Eh bien, il ne nous reste plus alors qu’à nous battre, chacune armée en rapport avec son degré de raison : moi
    avec le canon, Zouina avec le fusil puisqu’elle est encore
    jeune!
    Après ces mots, Tafellust, qui d’habitude était bonne conseillère dans les querelles féminines, salua tout le monde et repartit chez elle, ne sachant plus que dire.
    L’expression « fiancée du Diable non encore déposée » que j’avais prononcée ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd; Dawya la retint bien en mémoire, comme j’allais le
    découvrir par la suite.
    Pendant ce temps, à Aghilan, la belle-mère accoucha
    d’une fille. La nouvelle exaspéra le grand-beau-père qui se
    mit a crier:
  • Que cette femme cesse d’enfanter! Qu’elle détruise sa fécondité, qu’elle se stérilise, sinon j’irai détruire la seule jambe valide de cet imbécile et il n’aura plus qu’à se déplacer sur son derrière!
    En effet, depuis que mon beau-père avait reçu un rocher
    sur le pied, il ne se déplaçait qu’avec une canne. Une
    énorme crevasse rouge lui dévora le pied enflé et violacé jusqu’à sa mort.
    Comme si Dieu avait entendu ses paroles, le bébé décéda
    avant même que personne n’ait encore rendu visite à l’accouchée. Trois semaines plus tard, Zouina accoucha de Djazya. Elle fut très gâtée par sa famille puisque c’était son premier bébé. Le grand-beau-père se rendit en personne à Aghilan, chargé de nombreuses provisions et d’un mouton.
    Il revint enthousiasmé :
  • Elle a enfanté Ouardia! C’est Ouardia qu’elle a enfantée!
    Il voulait dire que Zouina avait mis au monde une petite fille qui ressemblait à Ouardia, sa fille à lui, une très belle
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femme. Il nous faisait tant d’éloges sur la beauté du bébé que Dahbia me dit ironiquement :

  • Je suis impatiente de la voir, serait-ce une poupée qui serait passée par cette créature tachetée?
    Dahbia n’aimait pas Zouina et le manifestait à la moindre occasion; ici, elle voulait signifier qu’elle était laide à cause de ses taches de rousseur et qu’elle ne pouvait donc mettre au monde un joli bébé.
    Dawya profita de sa visite pour rapporter à ma belle-mère la fameuse expression que j’avais utilisée au sujet de Zouina. Dès son retour, je le lui fit remarquer:
  • Bououou! les femmes des Iflanen sont toutes des mouchardes : Zouina, avant même le matin de ses noces, commence à relever les paroles des unes et des autres; toi, Dawya, pourtant plus âgée que moi, tu rapportes comme une gamine! Quand on bouche l’égout, c’est la porte qui s’ouvre; quand on ferme la porte, c’est la fenêtre qui s’ouvre!
    Elle fut si gênée qu’elle ne dit mot, ne pouvant se
    douter d’où me venait l’information que je tenais pourtant de sa propre sœur avec laquelle je m’entendais fort bien. Tafellust intervint:
  • Écoutez, je ne veux plus m’occuper de vos histoires, cela me dépasse! Vous êtes trop compliquées les unes et les autres! Vous venez de familles différentes, cela embrouille vos relations; malgré le nombre élevé d’hommes dans cette maison, ils ne parviennent pas à maintenir la paix!
    Un beau jour, au retour d’une visite, ma belle-mère s’arrêta à Massina et, là, elle nous confia ses soucis en pleurant:
  • Mon fils, si tu. savais, Zouina ne me cause que des
    ennuis. Une fois, après avoir mis la marmite sur le feu, sa
    fille s’est mise à pleurer et elle est allée dans sa chambre
    sans réapparaître. La marmite brûla au point que l’odeur se
    répandit dans les maisons voisines. C’est Amara qui s’est
    occupée de servir le piteux dîner à ses petits frères et sœurs ;
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moi, je tissais comme d’habitude, pensant que les choses seraient faites par ma deuxième bru comme elles l’avaient
été par la première. Jamais je n’aurais cru cela, cette fille est la ruine de ma maison! Que vais-je en faire, elle ne s’occupe que de son bébé qu’elle a toujours sur le dos
Elle pleurait à grosses larmes. Mon mari l’observa quelques instants sans mot dire, puis lui lança sèchement :

  • C’est bien toi qui l’as voulue, cette bru! Le grand-père
    s’était résigné au refus du père et tu es allée insister lourdement jusqu’à la soutirer, et aujourd’hui tu viens nous raconter tes malheurs. C’est toi-même qui n ‘as pas voulu de nous chez toi! Tu n’as plus qu’à te taire, malheureuse. tu t’es trop vantée de ta nièce auprès de tout le monde, maintenant avale tes malheurs en silence! Même si elle te chie dans la bouche, tu dois avaler sans rien dire!
  • Oh, mon fils, si tu savais : quand son bébé a eu un an,
    elle est allée dans sa famille qui lui a remis une jeune brebis*. Ma petite Malha l’emmenait paître tous les jours et la nourrissait avec attention jusqu’à ce qu’elle mît bas. Zouina ne l’a récompensé d’aucune façon, elle aurait dû pourtant lui offrir une agnelle, mais elle a préféré vendre tous ses moutons après en avoir eu beaucoup de laine, quelle ingratitude!
    Fort dépitée, elle enchaîna la suite de ses ennuis :
  • Je me lève tôt le matin pour préparer et faire cuire le
    pain. Zouina vient alors avec sa fille sur le dos, prélève de
    l’eau, fait sa toilette et, sans mot dire, rompt le pain et
    prend une part. Un jour, je lui ai dit : « Lorsqu’il arrivait
    que la fille Azzizen ne cuise pas le pain, elle le refusait quand je le lui offrais, figure-toi! » Elle m ‘a répondu : «
    Tu me considères comme la fille Azzizen, orpheline de père et de mère, que tu prenais pour une bête de somme! Je ne suis
    pas la fille Azzizen et je mangerai le pain que toi tu auras préparé! » Elle est si effrontée que je ne sais comment faire!
  • Coutume familiale. Chez les Iflanen, lorsque l’enfant atteint l’âge d’un an,
    il est emmené pour la première fois chez ses parents maternels qui lui remettent
    à cette occasion une agnelle.
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    Tout ce qu’elle racontait à son sujet était l’envers de ce qu’elle en espérait. Peu à peu, ces choses commencèrent à se savoir, et les femmes qui me tenaient en estime m’encourageaient :
  • Que veux-tu de plus, ma fille? Ta belle-mère qui te
    menaçait de voir le spectacle le plus douloureux de ta vie en regardant travailler sa future bru t’offre aujourd’hui le plus beau tableau que tu puisses contempler! Toute la patience et l’endurance que tu as su trouver pour résister à ses humiliations sont récompensées, réjouis-toi, ma fille, nous nous réjouissons avec toi!
    Mon mari partit pour la première fois en France en 1954, me laissant enceinte de ma deuxième fille. Lorsque mon
    terme fut dépassé, mon ventre me renversait en arrière, m’imposant les plus grandes difficultés pour me mouvoir.
    Mais je devais trimer sans relâche, jusqu’au bout, jusqu’à la mort s’il le fallait, car telle était la loi humaine: qui ne travaille pas ne mange pas!
    A cette période se trouvaient à la ferme deux superbes chevaux particulièrement ombrageux, confiés au-dehors à
    mon fils, et dans l’écurie à moi. Un jour, Dahbia me dit:
  • Tu ne sais pas que dès qu’on s’approche d’eux ils envoient un coup de sabot? Un jour, ils assommeront ton· fils! Si cela ne se produit pas d’ici leur vente, tu pourras aller faire un don à notre saint, Sidi Abdelhadi, qu’il nous protège!
    Lakri, la grande-belle-mère du moment, me voyant en train de leur passer l’entrave, s’exclama:
  • Vous ne craignez donc pas Dieu! Regardez-moi ça, dans son état, le cheval aura vite fait de l’écraser, et vous aurez deux morts sur la conscience!
  • Occupe-toi de tes affaires, lui répondit Mohand. Puisque son mari est parti se payer du bon temps en France,
    elle n’a qu’à trimer à sa place! Je ne peux être à la fois aux bœufs et aux chevaux, si elle te fait de la peine tu n’as qu’à l’aider!
    94 L’honneur et l’amertume

Malgré d’énormes difficultés pour me baisser, je réussis-sais tout de même à passer sous les bêtes, calmement pour
ne pas les énerver. Finalement, ils furent vendus sans que ni mon fils ni moi ne fussions blessés par eux.
J’avais accouché depuis dix jours lorsque mon mari
rentra de France près cinq mois d’absence. Il revint avec une valise pleine d’étoffes et de vêtements. Lorsque tout le monde fut servi, on me remit un coupon de tissu pour me confectionner une robe. Dans une colère noire, je pris le coupon et le lançai au loin. Nanna Ourida se trouvait là et me pria tant qu’elle put de le reprendre et de me taire car, disait-elle, on jaserait en l’accusant, elle, de m’avoir influencée dans mon refus.
Une femme dont le mari avait émigré espérait quelques
effets personnels qu’il aurait cachés sur lui pour ne les lui remettre que le soir quand il la retrouverait dans leur chambre. Bien sûr, il n’était pas question pour lui de se garder des affaires, ce qu’il rapportait devait être partagé équitablement entre tous les hommes de la famille. Générale-ment, les femmes avaient droit à un coupon pour une robe,
les hommes à des chaussettes, du savon à raser, un pantalon
et aussi des vêtements pour leurs enfants s’ils en avaient.
D’ailleurs, mon mari n’avait rien gardé pour lui, hormis les vêtements qu’il portait en arrivant. Il avait surtout très
peur d’être chassé par son grand-père car il était parti en France clandestinement, sans prévenir personne. A son retour
il déposa sa valise sur le seuil de la porte sans même entrer, de crainte qu’on l’accuse de l’avoir ouverte avant de la présenter au grand-père, et d’être soupçonné d’avoir gardé
des affaires pour lui ou pour son épouse. C’est grâce à ce geste d’assujettissement moral à son grand-père que celui-ci
ne le bannit pas.
Plus d’une fois, on m’avait fait payer son absence. Un
jour, après avoir préparé le plat collectif au potiron, j’allais pour me servir quand le grand-beau-père me lança :

  • Je te verserais cette potée bouillante sur la tête si tu
    ne
    L’honneur et l’amertume 95

portais en ton sein un innocent! Pourquoi ton mari est-il parti en France? Pourquoi va-t-il travailler là-bas alors que le travail ne manque pas ici! Il vous a laissés tous les trois et tu oses te servir sans demander la permission! Ah, tu te souviendras de Chérif!
La colère et les larmes me montèrent au visage. Je reversai dans la marmite ce que j’en avais prélevé. Dahbia et Dawya soulignèrent qu’il n’y avait pas de quoi en faire un drame et que je ferais mieux de manger ce que j’avais pris, mais j’étais hors de moi :

  • Je ne mangerai dorénavant que ce que ma propre
    famille voudra bien me porter et j’irai crier partout que les
    Iflanen ne nourrissent pas leurs brus!
    Ces paroles avaient dû sans doute parvenir aux oreilles du patriarche qui ne faisait plus de remarques lorsque je prenais ma part.
    Mohand, son fils, n’avait pas accepté non plus le départ de son neveu:
  • Ton mari, en partant, aurait dû emmener avec lui sa femme et ses enfants, et non pas les laisser se nourrir du travail et de la peine de ceux qui restent!
    Il m’en fit subir de toutes les couleurs. Un jour, sa femme, Dahbia, s’était accrochée avec sa belle-mère et avait piqué une crise, réclamant de rentrer dans sa famille sur-le-champ : et son mari de se précipiter, de lui seller une mule, et tout le monde de lui préparer ses affaires. Elle partit immédiatement. C’est la coutume : une femme qui ne se
    plaît pas momentanément dans sa belle-famille, ou qui s’est disputée pour une raison ou une autre s’en retourne pour
    une période plus ou moins longue chez les siens. Pour la récupérer, la belle-famille doit former un cortège restreint, emporter des biens de consolation (la femme « boude », dit-on) et formuler aux parents de la rebelle leur souhait de reprendre leur bru. Généralement, si les choses sont exécutées en bonne et due forme, le père accepte de redonner sa fille, même si elle refuse de repartir tout de suite.
    96 L’honneur et l’amertume

Dahbia partit donc, laissant bien sûr ses enfants; le der-nier-né était un garçon que j’allaitai durant toute l’absence de sa mère. En réalité, ce fut un coup monté pour permettre
à Dahbia de repartir chez ses parents afin de tisser un burnous pour son fils aîné. Dans la belle-famille nous avions toujours du travail et aucune d’entre nous ne trouvait le répit suffisant pour s’occuper d’elle-même. Dahbia
manquait de temps pour tisser le burnous de son fils …
Un mois plus tard, Mohand désira reprendre sa femme.
On envoya quelqu’un, mais les parents refusèrent car il n’avait rien emporté. Mohand se rendit alors chez le commerçant du bourg où il acheta trois coupons de tissu
qu’il fit inscrire sur le compte du grand-beau-père. Il récupéra son épouse quelques jours plus tard. Le patriarche paya sans rechigner les frais occasionnés par son fils, ce qu’il n’aurait jamais accepté d’un autre de ses enfants; mais c’était ainsi, Mohand était le fils privilégié sans qu’on sût vraiment pourquoi, il n’était pourtant pas l’aîné puisque le premier-né était mon beau-père.
Quand il rentra du marché pour aller dans sa chambre, personne ne l’entendit, comme d’habitude il s’était déplacé aussi silencieux que la rosée. Lakri, la grand-belle-mère, se tenait près de moi et préparait le repas de son mari tandis que je préparais le berkukes devant composer le dîner de toute la maisonnée. Elle avait l’habitude de chanter en travaillant : la pauvre avait dû laisser tous ses enfants de son premier mariage à sa belle-famille et était triste, le chant était sa seule consolation.
Mohand, qui se trouvait alors dans sa chambre, alla trou-ver Tafellust pour lui dire que Lakri chantait et que la femme de Mokrane se trouvait avec elle. Tafellust vint daredare trouver le vieux et lui raconta l’affaire, ce qui le conduisit immédiatement à reprocher à son épouse d’avoir chanté pendant que Mohand se trouvait dans la maison.
(Une femme ne doit pas chanter en présence des hommes,
c’est indécent!) Lakri lui répondit qu’elle ne l’avait pas
L’honneur et l’amertume 97

entendu rentrer, qu’elle pensait sincèrement qu’il était absent, puis, se tournant vers moi :

  • Pourquoi ne m’as-tu pas dit qu’il était rentré?
    C’est ainsi que toute l’affaire me retomba dessus: Lakri m’accusait de ne pas l’avoir prévenue de l’arrivée de
    Mohand, son beau-fils; le grand-beau-père nous accusait toutes les deux, Mohand également. Ce dernier désirait en réalité voir son père chasser Lakri, suite à l’incident qui s’était produit entre elle et sa propre épouse, et qui avait conduit celle-ci à la « bouderie ».
    L’affaire ne pouvait se régler que par un conseil de famille où l’on réunit toutes les personnes d’âge mûr de la famille et de ses alliés. Le conseil interrogea longuement l’accusée, la sommant de s’expliquer devant tous de son acte répréhensible. Elle déclara en pleurant :
  • Je vous dis que je ne savais pas qu’il était dans la maison! Toutes les femmes chantent en travaillant, je ne suis ni la première ni la dernière à le faire. Si je chante, c’est que je suis malheureuse, c’est mon malheur que je chante, je n’ai prononcé aucune parole licencieuse!
    Son mari, pointant son index dans ma direction, déclara brutalement :
  • Tout est de la faute de cette peste, elle aurait dû lui dire que Mohand était rentré, elle a dû le voir, elle!
  • Est-ce vrai, Louisa, tu l’as vraiment vu entrer? me demanda un allié.
  • Je ne l’ai pas vu, et que je sois pétrifiée sur-le-champ si je mens!
    A ce moment précis, Mohand sortit subitement et revint aussitôt avec une branche d’olivier. Il me frappa
    violemment en hurlant :
  • Elle ment, tout est de sa faute et elle ment!
    Au fond, il était furieux de ma réponse, car il ne voulait pas que je dise la vérité. Si j’avais menti comme il le souhaitait, j’aurais dit que j’avais bien prévenu Lakri de son retour, mais qu’elle n’avait pas tenu compte de ma mise en
    98 L’honneur et l’amertume

garde et avait continué de chanter; ainsi elle aurait été chassée à coup sûr. Il m’avait frappée à la main et avait dû certainement me fouler le pouce qui enfla, mettant ma main droite hors d’usage pour quelques jours.
Dans le même temps, mon fils développait une énorme
boule sous le menton, ce qui l’obligeait à pencher la tête sur le côté, mais personne ne s’en préoccupait. J’étais à terme, avec la main droite incapable de faire la moindre chose. Mon fils avait beaucoup de fièvre et claquait des dents la nuit, ce qui n’empêchait pas le patriarche d’ironiser au petit matin:

  • Fais lever ton petit caïd, qu’il aille au moins garder les poules puisqu’il ne peut plus faire paître les bêtes!
    Je levai mon garçon fiévreux, la tête renversée sur le côté, lui remis un morceau de galette pour tout déjeuner et l’envoyai veiller â ce que les poules n’abîment pas la paille rassemblée.
    L’après-midi, je l’expédiai chez Dadda Slimane pour lui
    dire de venir d’urgence me voir. J’avais l’intention de lui
    conter toutes les misères dont j’étais victime dans cette
    famille à laquelle il m’avait mariée contre l’avis de tous
    les gens sensés. Il refusa de venir et demanda à Dadda de le faire à sa place. Par la suite, ma belle-sœur me confia que son mari avait rétorqué au grand-frère :
  • C’est toi qui l’as mise dans ce guêpier, c’est à toi de l’en retirer. On l’a frappée et il convient que tu ailles demander pourquoi: a-t-elle commis un vol? a-t-elle tenté d’enjamber le mur d’enceinte de la maison? Si tel est le cas, eux l’ont frappée, nous, nous l’égorgerons; en revanche, s’il s’agit d’une injustice, nous ne le tolérerons pas!
    Ma belle-sœur me raconta que son mari avait été furieux à la vue de mon fils et de son état :
  • Comment! Ce garçon a son père en France, mais à quoi sert donc son exil si ce n’est pour améliorer le sort des siens? On pleurerait des larmes de sang à la vue de ce garçon, on devrait faciliter les choses pour lui et pour sa mère!
    L’honneur et l’amertume 99

C’est incroyable, je deviens fou, ces gens sont-ils des humains ou des bêtes sauvages?
Il expédia immédiatement un télégramme qui lui coûta
cher : soixante francs. A la réception du message, mon mari
fit écrire une lettre à Amara, son frère cadet, pour lui exprimer ses griefs contre les mauvais traitements que l’on
me faisait subir. A la réception de la missive, Amara vint à Massina constater les dégâts et se rendre compte de l’état grave dans lequel se trouvait mon fils. Mais il était hors de question d’oser demander de l’argent au patriarche pour le conduire chez le médecin. Pour remédier à cela, mon mari expédia à son père à Aghilan un mandat de vingt mille
francs, ce qui fit dire par la suite au patriarche qu’il ne tolérerait pas que mon mari expédiât de l’argent à son père à
Aghilan au lieu de le lui expédier à lui-même à Massina.
Un mois plus tard, Amara emmena mon fils chez le
médecin, mais, au lieu de me le ramener à Massina, le
garda à Aghilan. Je ne pus donc savoir ce que le médecin
lui avait dit, j’appris seulement qu’il lui avait coupé l’affreuse boule.
Finalement, ce fut Dadda qui se rendit non pas à la ferme mais directement au moulin où il trouva Mohand à qui il
demanda des explications sur les raisons qui le poussèrent à
me frapper. Mohand lui fit une réponse franche:

  • Je ne lui en voulais pas à elle, mais à Lakri, je souhaitais qu’elle parle dans mon sens afin que mon père
    chasse sa femme. Comme je voyais mon projet tomber à l’eau, pris de colère, je la frappai sans réfléchir, d’ailleurs je
    ne lui ai mis qu’un coup, je ne l’ai pas battue!
    Dadda continua son chemin et tomba sur le patriarche
    qui faisait sa sieste près des claies où séchaient les figues. Il lui exposa la raison de sa visite. Le grand-beau-père minimisa l’affaire, utilisa des paroles sentencieuses et déclara que l’incident était clos, qu’il n’y avait pas lieu
    de revenir dessus, que chacun avait agi sur le coup de la
    colère, que cela peut arriver à tout le monde, bref, il l’abreuva d’abon-
    100 L’honneur et l’amertume

dantes formules de sagesse, mettant mon frère en position de soumission puisqu’il était le plus jeune.
Lorsque Dadda vint enfin à la ferme, il eut pour premiers mots:

  • Louisa, ma petite sœur, ne te mêle pas des affaires des autres!
  • Mais, de quoi parles-tu?
  • Ils cherchent des prétextes pour chasser la grand-belle-mère, tu n’as pas à entrer dans leurs histoires ni à prendre sa défense!
  • Écoute, Dadda : « Celui qui pisse sur les chemins peut facilement les nettoyer! » Comment peut-on dire que je me mêle de leurs affaires puisque je ne suis au courant de rien, ce sont eux qui m’y mettent. J’ai simplement dit la vérité, ignorant tout de leurs manigances. Pourquoi Mohand
    n’est-il pas venu avec toi pour que nous parlions vraiment
    de la manière dont cela s’est passé?
  • Je l’ai trouvé au moulin, il a refusé de m’accompagner jusqu’ici, il avait des poules à surveiller! Fille de mon père, si tu n’étais pas près d’accoucher, je t’emmènerais sur-le- champ à la maison, mais dans ton état c’est impossible, je ne veux pas être accusé de quoi que ce soit s’il arrivait malheur au bébé. Lorsque tu auras accouché, tu pourras compter sur ton frère!
    Lorsque Mohand rentra, l’hypocrite Lakri se précipita pour lui offrir un petit banc. Il s’assit et grogna:
  • J’aimerais bien savoir qui a informé les Azzizen!
  • Qu’est-ce que j’en sais? répondit le patriarche. Il y a des traîtres dans la maison, méfions-nous si nous ne voulons pas que toute notre maison soit vendue aux ennemis!
    Finalement, tout le monde donna raison à Mohand, sauf toutefois un allié, Si Moussa, qui dit timidement :
  • Mohand, ton acte aurait pu te coûter cher; elle aurait
    pu accoucher avant terme si ton coup avait mal porté. Je ne suis pas ici chez moi, mais je peux vous dire que si l’enfant qu’elle porte est marqué d’une quelconque anormalité à sa
    L’honneur et l’amertume 101

naissance la justice vous le fera payer; j’espère pour vous qu’il n’en sera rien! Que Dieu vous garde, je me retire chez moi.
La fête du sacrifice approchait. Mohand faisait la tête, mais pour la circonstance il ramena son épouse de sa
« bouderie ». Trois jours plus tard, mon beau-père et son fils Amara vinrent à Massina portant, entre autres, une robe que ma belle-mère avait confectionnée pour ma fille du
même âge que la sienne. Mon beau-père fut scandalisé par la vieille chéchia toute râpée que mon fils portait sur la tête et lui en acheta une neuve pour l’Aïd.
A Massina, chacun ironisait sur mes enfants qui, disaient-ils, avaient double tenue : les vêtements fournis pour nous par le patriarche et ceux offerts par son fils, mon propre beau-père, et expliquait évidemment cette injustice par la présence de mon mari en France. Le vieux renchéris-sait, insistant sur le fait qu’il avait fait son devoir et que chacun ayant eu sa part, les hommes et les garçons un pantalon neuf, les femmes et les fillettes une robe neuve, il n’y avait donc pas de raison que certains aient davantage. Je lui dis que je n’avais rien demandé de plus, et que, la robe se trouvant encore dans le couffin, il pouvait la renvoyer ã Aghilan si cela devait créer des histoires.
A l’occasion de la fête, ma grand-belle-mère me confia une gandoura neuve que le vieux s’était achetée mais qui était mal coupée et mal cousue.

  • Le vieux te demande de la lui coudre pour l’Aïd!
  • Comment ferai-je? Il sait bien que je ne peux me servir de ma main droite, il pense peut-être que ce sont les pieds qui cousent et non les mains!
    Elle laissa tout de même la gandoura, me priant de faire ce que je pourrais. Tafellust me soignait régulièrement avec du marrube, de crainte que je ne puisse, dans l’état où se trouvait ma main, m’accrocher aux cordes pour accoucher
    le moment venu.
    102 L’honneur et l’amertume

Même le déchargement de l’âne revenant de la fontaine devint un sujet de querelle: d’habitude, je déchargeais un tonneau à moi seule tandis que l’autre l’était par deux femmes. Mais ce jour-là je ne sortis point dans la cour; Dahbia, de sa voix pinçante, lança :

  • Mais que crois-tu, bien sûr qu’elle ne déchargera pas, maintenant qu’elle bénéficie de la générosité de deux beaux-pères, le vieux et le jeune, pourquoi voudrais-tu qu’elle vienne s’abîmer avec nous!
    Elle pensait que j’étais en train de coudre une robe pour moi alors qu’il s’agissait de la gandoura du vieux. Elle continua longtemps:
  • Nous, penses-tu, nous n’avons pas le temps de coudre pour nos enfants, tu comprends, nous en avons beaucoup
    trop, par lequel commencer? C’est impossible. Elle., elle
    n’en a que deux, elle peut se permettre de les préparer comme il faut pour l’Aïd …!
    Je sentis mon sang se chauffer et sortis dans la cour avec la gandoura.
  • Regarde donc, c’est la gandoura de ton beau-père que je suis en train de coudre, je fais votre travail! Vous êtes ses brus directes et c’est à sa petite-bru qu’il donne le travail! Quant à l’eau, je m’en passerai, pour mes deux enfants et moi-même je me débrouillerai, je me procurerai de l’eau ailleurs, ou, peu importe, qu’ils meurent de soif, mais gardez votre eau! Et puis, si tu considères que je suis encore privilégiée, va dire à ton mari de me supprimer la main gauche qui me reste!
    Lorsque arriva le jour de I’ Aïd, je refusai de sacrifier à la coutume qui consiste à embrasser en signe de pardon et de réconciliation toutes les personnes de la famille (il convient de le faire aussi pour toute personne rencontrée en ce jour) et demeurai dans ma chambre. Mais Tafellust vint en visite pour embrasser le vieux en lui portant un gigot (Chérif était pour elle le grand-père de sa bru et ils se gâtaient mutuelle-
    L’honneur et l’amertume 103

ment). Elle se dirigea vers moi et m’ordonna presque d’aller me réconcilier avec le vieux d’abord, Mohand ensuite et tous les autres enfin, essayant de me culpabiliser, mon attitude étant contraire à celle d’une jeune femme de bonne famille qui doit respect aux plus âgés, a fortiori lorsqu’ils sont ses maîtres, etc.

  • Je suis ici avec mes enfants, j’ai la main bandée, je n’ai nul besoin de voir qui que ce soit ni de me réjouir!
  • Comment! Tu oses t’entêter, mais tu n’y penses pas!
    Cela ne s’est jamais vu! Si tu ne te raisonnes pas, je refuserai de t’accoucher (elle faisait fonction d’accoucheuse dans la région) lorsque le moment sera venu. Aujourd’hui, je suis dans la maison et je veux qu’en ma présence elle ne soit pas habitée par de mauvais sentiments. Tu sais que tout cela est contraire à la coutume et que tu subiras un mauvais sort pour avoir refusé de t’y plier; tu es jeune et tu dois penser à ton avenir et à celui de tes enfants, on ne peut savoir sur qui retombera la colère des Invisibles… Sinon, je dirai à ton frère de venir te corriger comme il se doit …
    Elle me fit plier en jurant et prêtant serment, et je la
    suivis vers Mohand puis vers le vieux, auxquels je baisai le
    front; j’eus le sentiment de baiser un mauvais chien, un
    chien puant! A la fin de l’après-midi, arriva Dadda. Il
    s’excusa auprès de moi pour avoir tardé, mais il avait dû se
    rendre d’abord chez une sœur malade. Le grand-beau-père
    lui dit:
  • Ali, viens t’installer pour dîner!
  • Non, merci, Monsieur Chérif, je dois rentrer rapide-ment!
  • Il n’en est pas question, nous t’attendions pour commencer et tu dîneras avec nous! Tu ne repartiras
    qu’après avoir dîné!
    Par respect, Dadda accepta quelques cuillerées mais il
    me dit ensuite que chaque bouchée l’étouffait tant il avait mangé à contrecœur. On vida le panier qu’il avait apporté, en retour on y mit quelques fèves et il s’en alla.
    104 L’honneur et l’amertume

Quant à moi, je refusai catégoriquement ma part du mou-ton de la fête, ce qui conduisit le patriarche à déléguer une de ses petites-filles auprès de moi :

  • Grand-père dit que tu prendras bien ce morceau qui
    vient des tiens puisque tu as fait serment de ne pas toucher à notre viande!
  • Va dire au vieux que je n’en veux pas. Cette viande vous a été apportée pour vous, non pour moi, dis-lui que vous avez fait une alliance qui vous a donné une bru et un pourvoyeur en viande et bien d’autres choses encore! Dis-lui de manger ce morceau de choix, lui qui est si riche moi, mon père était pauvre, je n’ai pas été habituée aux bons morceaux!
    Ma révolte intérieure m’avait ôté tout discernement; j’avais parlé comme je le sentais, sans tenir compte des règles de bienséance. Ce n’est qu’après coup que je me rendis compte de l’énormité de mes propos. Même Nanna Ourida s’effraya devant mes plaintes :
  • Oh, je t’en prie, ne me demande pas de rapporter à ton frère ce que tu me racontes, il n’arrive plus à supporter tout cela!
  • Ah oui, il n’arrive plus à supporter, je dois encaisser seule sans rien dire, même à ma propre famille!
  • Tu sais, il ne cesse de répéter que rien n’est plus haut que le pardon, qu’il était très loin de se douter que cette alliance se révélerait sous des jours aussi noirs; il pensait, en voyant les hommes de cette famille au marché, bien vêtus
    et montés sur des chevaux, respectés de tous, faire une excellente affaire en te mariant à eux. Il pense qu’il a été dupé et le regrette amèrement. Mais il est trop tard, tu sais que notre famille n’aime pas le scandale; il ne te reste donc que la patience, tu dois t’en remettre à Dieu.
  • Comme on dit, « Honni soit qui marie sans consulter, honni soit qui vend sans peser»! répliquai-je, furieuse.
    Rentré de France, mon mari chercha à inscrire notre fils à l’école, mais il s’aperçut qu’il n’avait pas été déclaré lors
    L’honneur et l’amertume 105

de sa naissance. Cela était encore la faute de Mohand qui ne s’était pas acquitté de sa tâche.
Mon mari revint à la maison, pestant, expliquant à son grand-père qu’il ne pourrait avoir droit aux allocations familiales dues pour son fils. Le vieux, dès qu’il s’agissait d’argent, savait s’y prendre. Il devint tout à coup très gentil, très doux avec moi. Il fallut que j’aille avec mon mari déclarer cet enfant fantôme qui avait déjà sept ans mais pas d’existence juridique. Le patriarche veilla à ce que je ne manque de rien et que la mule qui devait me
transporter jusqu’au bourg fût confortablement caparaçonnée.
Au bureau de l’état civil, on se rendit compte que ma
première fille non plus ne figurait pas sur le registre; du coup, on la porta comme jumelle de la seconde qui venait
de voir le jour. Quant à mon fils, on lui inventa une date
de naissance fictive et l’on inscrivit n’importe quoi, ce
qui aboutit à cette aberration : par rapport à la date de mon mariage, il aurait été conçu plusieurs mois auparavant! Quelle honte! Mais ce ne sont là que résultats de l’analphabétisme, de l’ignorance et aussi de la méchanceté de quelques-uns. Heureusement que Dieu voit et qu’il connaît
la vérité, lui qui est au-dessus des hommes et de leurs errances.
Sans souffler mot à qui que ce fût, pas même à moi qui séjournais momentanément chez Dadda, mon mari
repartit en France après avoir séjourné une année parmi nous. Je l’appris quand je vis mon fils entrer chez mon frère
dans un état épouvantable, en haillons, sale, affamé! La gorge nouée par les larmes, je lui demandai:

  • Mais, où est ton père?
  • Je ne sais pas. Hier, il m’a donné cette clef en me disant de te l’apporter ici. Cela fait deux nuits qu’il n’est pas là, ce sont les cousins Beqqa et Bezza qui dorment
    avec moi dans notre chambre!
    Dix jours plus tard, j’appris que ma belle-mère se trouvait dans tous ses états, déclarant que mon mari et moi étions sûrement d’accord pour qu’il me ramène chez
    106 L’honneur et l’amertume
    Dadda tandis qu’il partirait en France, dans le but de m’envoyer les mandats à moi personnellement et non plus à
    sa famille …
    Les premiers jours de mon séjour chez Dadda, je trouvai
    sa femme plus qu’attentionnée à mon égard, me demandant toujours ce que je souhaitais pour les repas. Mais, après avoir eu vent de cela, elle devint suspicieuse, craignant que je ne demeure effectivement chez elle durant toute l’absence de mon mari. Elle devint plus désagréable et elle frappait souvent sa fille. Je me sentais réellement de trop partout et je me mettais à pleurer à chaudes larmes; alors Nanna
    Zineb venait et tentait de me consoler …

De retour à Massina, je poursuivis ma pénible vie bon gré mal gré, plus pénible encore lorsque mon mari était absent. Ils se dressaient alors tous contre moi, pensant sans doute que j’étais pour quelque chose dans sa décision de partir! Pourtant, il ne me disait rien et s’en allait avant l’aurore, comme l’aurait fait un voleur pour ne point être vu. Durant ces périodes, le patriarche ne ratait pas une occasion de faire éclater sa colère contre moi. Un jour, la grand-belle-mère me dit:

  • Tiens, Louisa, toi qui sais bien passer le blé au crible, sépare le bon grain du mauvais!
    Comme il faisait chaud, je m’installai avec d’autres
    grands-belles-sœurs sous le caroubier et me mis à l’ouvrage Mais bientôt on vint me dire que ma fille pleurait. Nanna Rosa, une sœur du patriarche, se proposa d’aller la cher-cher. Comme elle ne parvenait pas à la calmer, elle me dit, suspicieuse :
  • J’ai l’impression que cette petite doit avoir de bonnes
    raisons de pleurer ainsi; d’ailleurs, elle est pâle et toi tu as les yeux moins vifs!
    Elle tint un moment, puis se découragea :
  • Il n’y a rien à faire, elle pleure toujours, tant pis, laisse les autres tamiser et prends ta fille!
    L’honneur et l’amertume 107

Je me débarrassai de la robe de travail pleine de poussière et installai ma fille dans mon dos. Pour la calmer, je marchai de long en large quand tout à coup le grand-beau-père surgit sur le chemin et me lança :

  • Quoi? Au lieu de travailler, tu portes cette chose malade et insignifiante? Pose-la tout de suite et mets-toi au travail!
    Encore un reproche qui provoqua en moi un bouillonne-ment intérieur qui me disait de laisser ma fille et de courir tout droit chez les miens en abandonnant tout. Mais la peur d’être égorgée par Dadda Slimane pour avoir osé venir chez lui sans être accompagnée me retint. C’est Nanna Rosa qui prit ma défense :
  • Elle vient juste de poser le tamis pour calmer sa petite. C’est moi-même qui lui ai ordonné de s’occuper de sa fille pendant que les autres finiront le travail qu’elle a largement commencé!
    Il partit en bougonnant. Je pris ma fille et me dirigeai vers la maison, mais Nanna Rosa me retint :
  • Non, tu vas rester avec nous; nous allons bavarder
    ensemble, je sais que tu vas pleurer si tu rentres à la maison.
    Je restai donc.
    Durant les jours qui suivirent, je ne parvenais pas à manger; j’avais des nausées pour tout. Lorsqu’il y avait du pain de allaƔen, moi, je demeurais « la main sur la joue » * ne pouvant rien avaler.
  • Toi qui refuses du pain de allaƔen, il y a certainement quelque chose dans ton ventre; nous savons bien que cette petite ne pleure pas sans raison! me dirent les grandes-brus.
    On essaya de trouver quelque chose pour me nourrir : chaque matin, la grand-belle-mère nous remettait un litre
    de semoule de blé pour préparer le pain levé de son mari.
    Dahbia eut l’idée de prélever chaque matin une petite quantité de semoule sur le litre. Le jour où il y en eut une portion
  • Attitude de l’éploration arborée par les veuves et les orphelins et interdite aux autres.
    108 L’honneur et l’amertume

suffisante, nous nous organisâmes pour faire des crêpes sans être vues. Dahbia montait la garde à la porte, moi je les préparais, et Dawya les faisait cuire. Dès que Dahbia voyait sa belle-mère sortir de sa chambre, vite nous retirions la crêpe du feu et mettions à la place une galette de pain. Les crêpes ainsi cuites dans le temps qui séparait la cuisson de deux galettes de pain nous évitaient les soupçons de la vieille.
Mais elle arriva près de nous â l’improviste:

  • La galette du vieux est-elle montée?
    Dans un geste de précipitation, Dawya versa un pot de sel dans le plat et frotta l’endroit marqué par les crêpes. Le sel crépita.
  • Qu’est-ce que cela, Dawya? cria la vieille.
  • Oh, ce plat adhère, je ne sais pas ce qu’il a, cette galette de pain a attaché et se brise toute seule.
    Elle termina de frotter et versa le tas de sel sur la crêpe dissimulée sous le plat, dans le foyer.
  • Bon, alors, surtout ne faites pas cuire le pain du vieux dans ce plat, si c’est pour le lui présenter en morceaux!
    Elle s’en alla, et avant qu’elle ne rapporte un autre plat je terminai de confectionner les dernières crêpes. Quand elles furent toutes cuites, nous les cachâmes en attendant de pouvoir les manger sans être vues, après le déjeuner.
    Mais les subterfuges n’étaient pas toujours possibles et nous subissions le plus souvent les réprimandes.
    Quelque temps plus tard, Dawya tomba malade et Dahbia accoucha; à moi donc de faire face â toutes les tâches! Je fis cuire la première galette de la journée: un échec. Les suivantes furent à peine meilleures. Le soir, Aïssa le fit remarquer:
  • Le pain d’aujourd’hui, j’ai eu honte de le présenter aux ouvriers, je ne pense pas qu’il ait été préparé par Louisa!
  • Je t’assure que c’est moi, justement! Je l’ai préparé le
    cœur plein de colère; la nourriture se gâte lorsqu’on l’aborde à contrecœur!
    Je lui contai ma lassitude d’avoir toujours le grand-
    beau-père sur le dos. Il me fit une réponse déconcertante:
    L’honneur et l’amertume 109
  • Il en a après toi parce qu’il est habitué à davantage
    de saleté dans sa maison, accoutumé à voir, pendant ses repas, les vers venir grouiller sur les seuils, alors que, depuis
    que tu es là, tu les balaies de bon matin! Les paysans
    pensent que l’abondance vient de la bouse de vache : lorsque
    tu la jettes, tu chasses aussi les bêtes ainsi que les biens qu’elles produisent!
  • Pauvre de moi qui ne supporte pas de franchir le seuil en plongeant mes pieds dedans et de rentrer ensuite les pieds sales dans la maison! Je n’ai pas été habituée ainsi, chez ma mère notre sol était cimenté; je mangeais peu, mais je mangeais propre!
    Il est vrai que lorsque le patriarche me voyait balayer devant la porte de bon matin, il s’écriait :
  • Malheur à moi! Les bergers ne sont pas encore sortis que je vois déjà le balai entre les mains de cette diablesse! Mais que cherche-t-elle donc? Je ne mourrai pas avant
    qu’elle m’ait privé de burnous, qu’elle m’ait privé de tajellabt *.
    Je pensais en moi-même: « Si c’est de la bouse de vache que doit te venir ton burnous, que tu en sois privé! Dieu fasse que tu marches nu! »
    A quelque temps de là, mon beau-père reçut une lettre de mon mari lui demandant de m’amener vivre à Aghilan; il
    lui rappelait en effet qu’à Massina son oncle Mohand
    m’avait frappée.
    Le grand-beau-père ne fit aucune objection quand Amara se présenta pour récupérer mes affaires, car il savait que mon mari et moi ne manquerions pas plus de travail là-bas qu’à Massina.
    Installée à Aghilan, je me retrouvai donc avec la famille restreinte composée seulement de mes beaux-parents directs et de leurs enfants.
    J’étais à peine arrivée dans la maison que ma belle-
    mère
  • Tajellabt : forme berbérisée de djellaba.
    110 L’honneur et l’amertume

m’ordonna de faire les raisins secs, un travail long et difficile que j’accomplis sur plusieurs jours sous sa surveillance vigilante afin qu’aucun grain ne prît le chemin de ma bouche. La confection de ce produit prestigieux demandait infiniment de patience : un à un, chaque grain de raisin était équeuté et épépiné après avoir été trié; puis, par petits paquets, ils cuisaient deux fois à la vapeur avant d’être essorés et séchés. Mes pauvres doigts meurtris préparèrent ainsi plus de cinquante kilos de fruits!
Le travail terminé, ma belle-mère fit porter la part de ceux de Massina et garda un sac de vingt kilos qu’elle plaça dans un coin de la pièce principale.
Deux jours plus tard, elle apprit la mort de son petit-fils, enfant de sa fille aînée Hanifa, déjà mariée lorsque je suis arrivée chez les Iflanen. Elle se devait donc de lui rendre visite et de lui offrir certaines choses de circonstance. Comme sa fille habitait loin, elle se prépara à s’absenter plusieurs jours. Pour préserver les raisins secs durant son absence, elle eut une idée incroyable : elle noua le sac en son milieu après avoir réparti de manière égale son contenu; ainsi, chaque moitié renfermait la même quantité de produit, ce qui lui permettrait, à son retour, de constater si l’on en avait prélevé!
Cette mesure, dissuasive pour moi, ne le fut pas pour un diable de ses fils qui s’en empiffra aussitôt après son départ en compagnie de ses deux frères.
Je me trouvais seule avec eux à la maison. Quand ils eurent terminé de manger, l’effronté me montra le tamis dans lequel il s’était servi.

  • Tu vois! Surtout, dès que ma mère aura franchi le seuil, dis-lui bien que j’ai mangé les raisins secs!
    Ce sale gamin se moquait vraiment de moi, mais je préférai me taire.
    Sur ces entrefaites, mon mari nous rejoignit, toujours silencieux, et non sans avoir été délesté de sa valise à Massina. Quant à moi, je poursuivis mon travail sans rien lais-
    L’honneur et l’amertume 111

ser paraître de mon indignation. Évidemment, à son retour, ma belle-mère constata le changement intervenu dans le sac:

  • Qu’on me jure que personne n’a touché à ce sac! Par Idriss le Bien-aimé, ce sac a été ouvert!
    Son mari, agacé, lui répondit:
  • Tu ne vas pas déjà commencer à créer des histoires!
    S’il manque de la nourriture, ce sont peut-être les mauvais génies qui l’ont mangée, ils sont descendus du ciel durant la nuit! Si ce ne sont pas eux, ce sont tes enfants, et ne t’avise pas d’accuser qui que ce soit d’autre!
    Furieuse, elle grommela toute la journée. Le soir, je dis à mon mari:
  • Ta mère n’a de cesse d’être de mauvaise humeur avec
    moi car elle pense que j’ai volé les raisins secs alors que c’est ton petit frère!
  • Pourquoi ne lui as-tu pas dit la vérité, tu préfères être accusée de vol ?
  • Je n’ai rien à lui dire, elle le fait systématiquement, elle ne voudra pas le croire.
    Le lendemain matin, je me levai la première, comme d’habitude, pour préparer le pain de la journée. J’étais en train de cuire la dernière galette lorsque mes beaux-frères vinrent tout près du foyer pour déjeuner. Je détestais cette situation où ils m’encombraient avant la fin de la cuisson
    du pain.
    Mon mari observa la scène et réagit vivement :
  • Lève-toi de là, lève-toi de là! me répéta-t-il, Sa mère vint, affolée.
  • Que se passe-t-il encore de bon matin? les anges sont à notre porte, il ne faut pas les chasser!
  • Va tourner la galette de pain qui est sur le tajine! lui ordonna mon mari. Ce sont tes enfants qui encombrent le foyer, non les miens!
    Ce fut la seule fois où je vis mon mari réagir comme un homme de valeur, qui défend son épouse; sinon, il prenait toujours la défense de sa famille contre moi. Il poursuivit :
    112 L’honneur et l’amertume
  • C’est comme ton sac de raisins secs, tes rejetons s’en gavent et toi tu accuses les enfants des autres! Sans le consentement de Dieu, je jure que si je vois encore tes enfants tourner autour du foyer alors qu’elle n’a pas fini de cuire le pain, je leur ferai regretter de s’être levés!
  • Ça, c’est la meilleure, tu veux maintenant chasser tes frères!
  • Je te le dis comme je le pense et je te conseille de le prendre au sérieux! Que celui qui se réveille avant la fin de la cuisson du pain reste sur sa couche jusqu’à ce que le tajine soit retiré du feu, sinon je ne réponds de rien!
    Elle raconta la scène à son mari en pleurant, Le lendemain, elle partit à l’aube sans mot dire. Son mari se renseigna sur la direction qu’elle avait prise. Il apprit ainsi qu’elle était allée vers Ighzer n’At Slimane. Lorsqu’elle rentra, tard dans la journée, il lui demanda :
  • Où es-tu allée de bon matin?
  • Je suis allée cueillir de quoi faire un balai, nous
    n’avons plus de balai.
  • Pourquoi as-tu pris le chemin de Ighzer n’At Slimane? – Comment le sais-tu?
  • Je le sais, c’est tout, pourquoi es-tu allée là-bas?
    La conversation s’envenima et il voulut lui donner un violent coup de canne qu’elle esquiva de justesse.
    Deux jours plus tard, alors qu’elle entretenait le feu près de moi, elle se mit soudain à rire, sans raison apparente :
  • Je vais te dire la vérité : j’ai été très choquée à
    cause de toi et des paroles prononcées par ton mari au sujet
    de mes enfants. Mon cœur en peine est allé jusqu’à la Tribu des Ames et en est revenu. Je suis allée voir la voyante Tassadit, qui m’a dit de m’en retourner tranquille chez moi à ton sujet, que tu es la meilleure bru possible et que celles qui suivront ne t’arriveront pas à la cheville. Le Gardien de la maison te tient dans ses bras et ne t’abandonnera pas. Elle m’a dit aussi de veiller sur toi comme le ferait ta propre mère défunte. Tout le bien qu’elle m’a dit de toi m’a beau-
    L’honneur et l’amertume 113

coup touchée car je suis orpheline de père et de mère moi aussi!
Suite à sa consultation chez la voyante, elle devint meilleure avec moi, me laissant prélever moi-même dans les jarres les ingrédients nécessaires à la préparation des repas, ce qu’elle ne m’avait jamais permis jusque-là. Elle m’apprit

les formules à prononcer avant de prélever les aliments : Au nom de Dieu », « Ô anges chéris », « Ô baraka », etc.
Lorsque sa fille Hanifa accoucha; elle partit lui rendre visite. Avant de s’en aller, elle prit soin, comme à son habitude, de sceller les affaires. Durant son absence, son diable de fils, encore une fois, força son coffre pour prendre le savon qu’elle y avait enfermé. A son retour, elle s’indigna de ce que son coffre ne fermât plus; son mari la menaça :

«

  • Si à l’avenir tu scelles encore les affaires avant de partir, je te répudierai. Tes enfants sont des sangliers et volent tes affaires, voilà longtemps que j’en ai assez de toi et d’eux. Ton dernier se croit au-dessus des autres et se permet ce qu’il veut, il n’est pourtant pas né par la bouche, que je sache!*
  • Ah oui, tu en as assez de moi, repartit sa femme, tu dors avec un crachoir près de toi, un crachoir qu’il faut vider plusieurs fois par jour, et tu oses me parler ainsi!
    Le beau-père leva la canne dans le but de frapper la marmite contenant le beurre. Si Amara ne lui avait pas retenu le bras, il la fendait.
    Cette histoire poussa ma belle-mère à aller se réfugier toute la journée chez sa tante paternelle.
  • L’expression « Il (elle) n’est pas né {e) par la bouche » veut dire simplement que celui ou celle dont il est question n’est qu’un être humain égal aux autres en naissant par voie basse.


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