10.
Mon premier retour en Algérie eut lieu en 1968, huit ans après notre départ. Nous partîmes, mon mari, moi et notre garçon âgé de trois ans. Nous passâmes la première nuit chez Dadda qui venait d’avoir une fille. Le lendemain, nous nous rendîmes chez le grand-beau-père. A notre approche, un
gamin fila le prévenir. Dahbia, Dawya et les autres belles-sœurs accoururent vers nous depuis la fontaine de Ihma où elles abandonnèrent le linge et la laine qu’elles étaient en train de laver. Après de grandes embrassades, elles se dépêchèrent d’étendre leur linge sur les ronces.
Tout à coup, nous vîmes surgir comme un galopin le grand-beau-père venant des champs. Je fus frappé par son aisance; à quatre-vingt-quinze ans, il paraissait aussi leste qu’un jeune homme. Il est vrai qu’il était petit, sec et en si bonne santé que personne ne se doutait qu’il décéderait deux ans plus tard. Il sanglota comme une jeune fille en embrassant longuement mon mari.
- Je ne croyais pas qu’on se reverrait!
Je fus touchée par ce patriarche intraitable qui
sanglotait devant nous comme s’il était malheureux. Rentré à la maison, il alla nerveusement chercher dans un de ses coins secrets une poignée de bonbons qu’il tendit à mon fils. - Tiens, mon petit, viens voir! lui dit-il, plein de tendresse.
248 L’honneur et l’amertume
Mon petit les prit et les lança en l’air, les éparpillant dans la cour où nous nous tenions. Le vieux n’en revint pas.
- Venez voir, venez tous voir, voilà un enfant qui jette les bonbons, c’est incroyable! Jamais je n’ai vu pareil spectacle!
Les gamins se ruèrent sur les friandises, de telles occasions étaient si rares pour eux!
En fin d’après-midi, les femmes se mirent â la préparation du dîner. Nous nous retrouvâmes seuls avec le patriarche qui contenait mal son chagrin. - Mon cher petit, dit-il à mon mari, depuis que tu es parti, rien n’est plus comme avant; personne pour labourer comme tu le faisais si bien. Te souviens-tu lorsque les bêtes mettaient bas une fois par an? Maintenant tout est desséché, l’abondance est partie avec toi!
Il s’arrêta, puis tout à coup: - Tiens, Mokrane, pourquoi n’achèterais-tu pas le domaine? Je te le vends volontiers, tu es le seul capable de l’exploiter, les autres ne valent rien. Je te le vends et tu me prends à ta charge pour le peu qu’il me reste à vivre, allez, accepte.je serais heureux que ces terres t’appartiennent!
- Non, mon cher grand-père, je ne puis faire une chose pareille; priver mes oncles et mes frères de leur terre familiale, non, c’est impossible!
Le vieux, manifestement déçu, n’insista pas, et nous poursuivîmes calmement la soirée. On nous servit le dîner
mais je n’avais pas très faim et ne pris pas de viande, ce
qui me valut quelques remarques amicales des grandes-belles-sœurs : - Te souviens-tu du temps où la moindre odeur de viande en train de cuire nous faisait saliver? Aujourd’hui, tu la refuses, tu es partie en nous laissant la misère, veinarde!
Elles se régalèrent de viande et me remercièrent de leur procurer ce plaisir rare.
Aujourd’hui, les terres sont occupées. Chacun y a construit sa maison ou est en train de le faire, la terre indivise s’est parcellarisée en autant de fils et de petits-fils. Seul mon mari s’est
L’honneur et l’amertume 249
éloigné en achetant une partie du terrain acquis par Dadda Slimane.
Le beau-père était décédé depuis deux ans. A notre
arrivée à la ferme de Aghilan, ma belle-mère nous embrassa en pleurant.
- Vous auriez dû attendre que je meure aussi pour revenir!
Son chagrin était bien compréhensible, la pauvre : les funérailles avaient été inexistantes, aucun cheikh n’avait
été appelé pour lire les versets du Coran au moment du décès. Lorsqu’on le sollicita pour l’inhumation, le cheikh refusa
d’y apporter sa sainte contribution vu qu’il n’avait pas été présent au moment où le défunt rendait son dernier souffle. Tout le monde jasait sur ce sujet, disant que ce n’était pas
la peine d’avoir trois fils en France et un quatrième auprès
de soi pour mourir comme un chien. Mais tout cela était la faute d’Amara qui ne s’occupait pas de son père.
Ma belle-mère nous raconta comment Amara s’était
déchargé de son père et d’elle-même, ne venant que pour récupérer l’argent expédié de France par ses frères. Nous
eûmes droit à tous ses malheurs, ceux causés par son fils Amara, ceux causés par sa femme, ceux causés par son beau-
père et son mari.
Au fond de moi, je la plaignais tout en ne comprenant
pas toujours son attitude pleine de duplicité envers Zouina. Dès que mon mari déposait le couffin plein du marché, elle courait le vider. La première chose qu’elle faisait était de donner une assiette de viande à Zouina. Ensuite, quand le
repas était prêt, les enfants de la même Zouina
s’agglutinaient autour de nous : la belle-mère leur offrait alors un morceau de viande cuite à chacun, tant et si bien qu’un jour mon mari se fâcha : - Qu’est-ce que cela signifie? Je n’y comprends rien;
quand j’achète de la viande, j’en prends une grande quantité mais au moment de la servir il n’y a plus que des parts ridicules, Satan habiterait-il cette maison pour faire disparaître ainsi les provisions? - Ne blasphème pas, mon fils! Même si les parts sont petites, nous sommes heureux de consommer ce que Dieu nous prodigue!
250 L’honneur et l’amertume
Alors ma grande-belle-sœur Dahbia me souffla à l’oreille:
C’est à cause de cela que la femme d ‘Abdelkader, la bougiote, est partie d’ici en nous laissant dans sa colère cette belle formule:
Ceci pour nous seuls
ceci pour nous tous
mais pour nous autres, point de portion *!
Le premier vers évoque la viande crue offerte à Zouina,
le second celle cuite donnée à ses enfants, ce qui, au bout
du compte, ne laissait rien pour ceux de la maisonnée.
Ce premier séjour après huit années d’absence ne m’avait
pas réservé de surprise, je retrouvai les choses telles que
je les avais laissées. Bien sûr, il y avait eu quelques événements comme le mariage d’Abdelkader et celui de Tassadit auxquels je n’avais pas assisté, le décès du beau-père pour lequel nous avions été absents aux funestes funérailles; mais la vie continuait avec les mêmes tracas, la même attitude injuste d’Amara et le même égoïsme de Zouina.
Par manque d’argent, il nous avait été impossible d’
emmener tous nos enfants. Ma fille aînée avait une quinzaine d’années, elle pouvait donc s’occuper des autres, âgés de treize, dix, cinq et deux ans. Bien sûr, mon fils aîné de
vingt et un ans demeurait aussi avec eux.
Aujourd’hui. Je n’aurais pas le courage de confier de
jeunes
enfants à des aînés durant un mois entier, mais à cette
époque une fille de quatorze ans était pour moi une femme
déjà mûre pouvant mener une maison. Les enfants étaient très tôt considérés comme de petits adultes et investis de responsabilités. Une fille de huit ans savait s’occuper d’un bébé, le changer, le faire manger, préparer des repas simples, faire le ménage, etc.
Les garçons aussi étaient dégourdis; dès qu’ils avaient six ans,
- Wa, uḥed-neƔ
Wa, gar-aneƔ
Ma d nekkwmi Ulac amur-nneƔ!
L’honneur et l’amertume 251
ils allaient chasser les oiseaux au lance-pierres et chercher des nids, ils chaperonnaient aussi leur sœur. En France, les enfants sont couvés jusque très tard et ne connaissent pas le travail ni l’adversité; la vie est trop facile pour eux car ils ont tout sans rien faire et deviennent paresseux ou trop délicats.
Tous les petits événements survenus depuis huit ans me furent relatés par ma belle-mère.
Une ancienne maison coloniale s’était trouvée à vendre au prix de cinquante mille francs. Les deux frères à qui elle appartenait étaient partagés, l’un voulait la vendre, l’autre non. Amara avait négocié avec eux et obtenu la cession à la condition d’un paiement en francs français. J’appris ainsi que mon mari avait accepté de payer peu à peu la somme aux propriétaires lors de leurs futures venues en France.
Les Iflanen s’étaient réjouis à l’idée d’habiter cette grande maison, située sur les hauteurs d’une bourgade proche de Bougie qui comptait douze pièces et une grande cour où poussaient de magnifiques mandariniers, de quoi rêver! Douloureusement, j’appris que même Malha, ma petite protégée, s’était exclamée:
- Nous serons bien dans cette maison, mais il est inutile de compter Louisa, je suis certaine qu’elle ne reviendra pas en Algérie!
Je ne comptais plus, ni moi ni mes enfants, nous étions des exilés dont on ne se souvenait qu’à l’occasion de besoins d’argent. Je me sentis blessée, exclue et en souffris longtemps.
Elle me raconta aussi la circoncision des deux fils d’Amara. Celui-ci avait acheté deux moutons et reçu une grande quantité de viande, chaque invité portant une épaule ou un gigot, sans compter la semoule et le reste. Mon beau-père lui avait dit : - Il y a beaucoup de viande, mon fils, tu ne devrais tuer
qu’un seul des deux moutons, ce sera plus que suffisant, et tu pourrais garder l’autre pour l ‘Aïd qui approche!
Amara avait répondu avec son autorité habituelle. - Qu’est-ce que cela peut te faire, je n’ai pas pris l’argent de ta poche pour les payer! J’ai deux garçons et j’égorgerai deux
252 L’honneur et l’amertume
moutons, je ne souhaite pas que dans l’au-delà ils se disputent à cause de moi!
A ce moment-là, ma belle-mère avait fait la réflexion suivante à son mari :
- Oh, pauvre Mokrane exilé qui a circoncis son fils sans
peut-être même lui sacrifier une poule. Ce à quoi je lui répondis : - Tu as tapé dans le mille! La fête de la circoncision de mon premier fils né en France s’est faite avec un kilo de viande, et les invités étaient réduits à la présence de deux de ses oncles. Voilà comment on fête les événements de la vie là-bas! Pendant que vous vous imaginez que nous vivons dans l’opulence, notre exil est fait de chagrin et de solitude!
La solitude, c’est là le pire! Etre coupé des autres,
ne plus prendre part aux fêtes collectives si jolies dans nos
villages, ne plus accomplir les pèlerinages à nos saints
locaux et se contenter de faire l’aumône par personne
interposée, être exclu de l’échange et du partage, tout cela
est une perte douloureuse pour moi; c’est pourquoi, ces
dernières années, j’essaie de retrouver un peu de toutes ces
bonnes coutumes en sacrifiant moi-même à notre Saint lors de
mes rares séjours. Pour accomplir cette lwaâda salutaire, il
convient d’immoler la bête sur le lieu saint la veille de sa
consommation qui rassemble des dizaines, voire des centaines de personnes, tout cela parmi la douce lumière des bougies et le bénéfique parfum du benjoin. Juste avant ce premier voyage de retour, mon mari avait reçu une lettre d’Amara lui annonçant l ‘accouchement de leur sœur Tassadit. La lettre demandait textuellement quelque « mille francs» pour faire face à cette situation, à laquelle s’ajoutaient les frais de la récolte. Mon mari lui avait expédié huit cents nouveaux francs sans me demander mon avis, mais cela était habituel. Il n’avait pas davantage tenu compte des conseils de mon neveu qui lui avait demandé d’attendre la date prévue pour son départ, ce qui lui offrirait le plaisir de porter lui-même le nécessaire à sa sœur. Mon mari lui avait répondu
vivement:
L’honneur et l’amertume 253 - Vous cherchez vraiment à jouir du spectacle que cela ferait! Accepterais-tu de visiter ta sœur de ton côté tandis que ton frère le ferait de l’autre, vous seriez la risée du pays. Une sœur qui accouche reçoit le nécessaire de ses parents et frères en une seule fois, et globalement!
L’argent reçu, Amara s’était rendu, chargé de
provisions et accompagné de sa mère, dans la belle-famille de
Tassadit. On les avait accueillis avec force formules de
bienvenue interminables louant « le courage et la générosité d’Amara, qui aurait dû s’abstenir de faire tant de dépenses, lui qui croule sous les charges familiales tandis que ses trois frères vivent sans soucis en France, etc. ».
Amara s’était senti aussi heureux qu’un chat qu’on
caresse et qui arrondit le dos, et n’avait pas prononcé une parole concernant le geste prodigue de mon trop honnête de mari.
Durant mon séjour, ma belle-mère m’agaça en me donnant du travail comme si je n’étais jamais partie, ce qui me faisait dire en moi-même:« Fini ce temps-là.je suis ici de passage et, qui plus est, maigre à faire peur! Je n’ai pas votre force à vous qui êtes aussi épaisses que des vaches, le couteau ne viendrait pas à bout de vos genoux! »
Dadda Slimane s’étonna de ma maigreur persistante après un si long séjour en France. Devant l’assistance, je lui répondis: - Vous pensez peut-être que la France répare tout! Vous croyez sans doute que j’y vis comme une reine! Détrompez-
vous, malheureux, c’est pire que lorsque je me trouvais ici!
Ma belle-famille nous dévore davantage maintenant que la mer nous sépare. Ce sont toutes leurs mauvaises paroles et actions qui me font maigrir ainsi! On dit qu’un âne est indifférent à tout, eh bien, moi je vous le dis, même un âne
donnerait une ruade s’il entendait la vérité!
L’assistance se mit à rire. - Riez, riez autant que vous voulez! Personne ne retire le cœur d’une autre pour voir s’il est sain ou poussiéreux, le mien est poussiéreux mais personne ne le voit!
254 L’honneur et l’amertume - Que veux-tu, ma sœur, c’est le destin qui a voulu que tu sois mariée à cette famille, nous n’y pouvons rien ! Surtout, n’oubliez pas la belle-mère, elle a besoin de vous! me répondit simplement Dadda Slimane.
Rentrée en France, je dis à mon mari : - As-tu vu le lâcher de poules de Zouina ? De quoi effrayer
les gens! Ses coqs indénombrables sont aussi hauts que des
chameaux. Nous sommes restés un mois entier sans qu’elle nous
ait offert le moindre petit poulet pour agrémenter notre
repas, alors que toi tu t’escrimes à les habiller, elle, son
mari et leurs enfants! Tu m’as même demandé de dépouiller notre fils pour leur donner les vêtements qu’il avait sur le dos! Ta cervelle a été sûrement souillée par les fientes des merles !
Ma fille aînée avait quatorze ans lorsque nous reçûmes une première demande en mariage : des gens de Ihma, immigrés.
Dès que leur demande fut formulée, ma fille alla sangloter dans l’autre chambre. Je tentai vainement de la calmer mais elle ne voulut rien entendre et menaça immédiatement de se suicider si nous acceptions la demande. Lorsque les gens repartirent après avoir pris le café et échangé les nouvelles de notre village commun.je la corrigeai sévèrement pour son manque de tenue. Elle aurait dû attendre qu’ils soient partis pour pleurer, car il ne faisait pas de doute qu’ils l’avaient entendue.
Qu’elle pleure, cela est naturel! Toutes les jeunes filles
pleurent car aucune ne souhaite quitter ses parents et ses frères et sœurs, mais c’est une épreuve qu’il faut s’efforcer de passer dignement, toutes les femmes sont passées par les larmes et celles des générations à venir y passeront aussi, les larmes sont le lot des femmes. Dieu leur a donné de souffrir mais aussi de se soulager en pleurant et personne n’y pourra rien changer. J’ai toujours beaucoup pleuré dans ma vie, comme toutes les femmes de mon pays; c’est ainsi d’ailleurs que, parvenues à un âge avancé, nous avons toutes la vue affaiblie: certaines deviennent même aveugles comme cette pauvre femme du grand-beau-père qui mourut dans sa vieille couverture
L’honneur et l’amertume 255
râpeuse. On mesure les souffrances endurées par une femme à l’état de ses yeux.
Pour s « informer, mon mari fit écrire une lettre à Dadda Slimane qui nous mit en garde contre la famille demandeuse et nous déconseilla d’accepter. Il alla donc trouver le père du prétendant pour lui signifier poliment notre refus en tenant compte des bonnes manières à respecter en pareil cas.
Quelques mois plus tard, j’eus l’occasion de revoir une femme de notre village qui ne manqua pas de me faire la
leçon :
- Tu as osé refuser ta fille aux Aliwen! des gens du même village que toi, des gens que tu connais! Le père est un homme tout ce qu’il y a de bien. Si tu refuses de telles demandes, crois-tu que tes filles pourront se marier un jour, crois-moi., tu regretteras ce que tu as fait!
Ma fille fut rassurée et les choses rentrèrent dans l’ordre.
Un an plus tard, mon neveu chercha à marier son cousin âgé d’une trentaine d’années. - Tu sais j’ai réussi à décider Arezki à fonder un
foyer. Il est ton neveu, il est mon cousin, ta fille est grande, il faut conclure leur mariage, c’est la meilleure chose que nous puissions faire.
Ce projet me séduisit beaucoup car je savais mon
neveu un garçon sérieux, travailleur et, de plus, très gentil. J’étais sûre que ma fille ne serait pas malheureuse avec lui, et surtout je préférais la donner à ma famille plutôt qu’à
des étrangers. Nous formulâmes donc notre accord, et la
timrizt symbolique de cinquante francs fut versée par le
fiancé â mon mari. Ma fille m’avait fait savoir qu’elle ne voulait pas davantage de ce mariage que du précédent, mais n’insista pas. Elle m’expliqua seulement que les mariages entre cousins étaient de mauvais mariages, ce à quoi je rétorquai que chez nous c’était le meilleur mariage qui soit. D’ailleurs.je trouvais qu’elle était en âge de se marier et qu’il ne fallait pas trop refuser les prétendants.
Nous avions fixé la date de la noce au mois de juin, après la fin de l’année scolaire. Mais, le moment venu, elle
ne voulut pas quitter l’école et nous lui accordâmes une
année supplé-
256 L’honneur et l’amertume
mentaire, puis une autre encore. Finalement, elle me lança un non catégorique, menaçant cette fois de partir.
- Une fille qui quitte sa famille est toujours retrouvée,
c’est la mort qui t’attend si tu pars ainsi. Ton père et tes
oncles sauront bien te rattraper et t’infliger le châtiment
que tu mérites, et tu connais le châtiment réservé à ces
filles-là! Et le malheur de ta mère, tu y penses au malheur
de ta mère? Et tes petites sœurs, que deviendront-elles?
Elles n’iront plus à l’école aussi tard que tu l’as été, elles seront mariées au premier demandeur et souffriront par ta faute. Crois-moi, si tu ne veux pas être raisonnable, si tu persistes dans ton égoïsme, tu feras le malheur
de ta famille entière, tu nous plongeras tous dans le déshonneur et la honte!
Je dis cela sous le coup de la colère car elle me fit peur. Je tentai ensuite de la raisonner en lui assurant que
son futur mari était d’accord pour qu’elle poursuive ses
études après le mariage, mais elle ne voulut rien entendre, j’avais l’impression de ne pas reconnaître ma fille. Pourquoi donc cet entêtement stupide? Je sentis soudain que quelque chose avait changé sans vraiment savoir quoi ni comprendre comment cela avait pu se faire.
L’embarras dans lequel elle nous mit alors fut grand,
car, durant ces années d’attente, le pauvre fiancé avait
acheté et meublé un appartement. Il vint me dire un jour : - Je suis allé au lycée attendre ta fille et je l’ai suivie jusqu’ici. Arrivée au portail, elle l’a ouvert, est entrée et l’a refermé violemment sur moi sans me dire bonjour. J’ai le sentiment qu’elle n’est pas tout à fait prête; d’ailleurs, plus le temps passe, plus je trouve que ce
mariage pourrait être une erreur, mon oncle s’est trompé et
m’a trompé!
La mort dans l’âme, mon mari lui remboursa tous les
cadeaux qu’il avait faits. Au pays, on jasa beaucoup, l’affaire fit scandale et l’on raconta partout que nous
avions abusé du neveu. Heureusement, un autre de ses oncles, immigré en France depuis longtemps, remit les choses en place en leur expliquant qu’il était heureux que le mariage n’ait
pas eu lieu
L’honneur et l’amertume 257
car cela aurait été un beau gâchis. Selon son expression, ma fille et mon neveu mariés, c’était comme si on mettait dans la même écurie un cheval sauvage et un cheval de trait. La différence de niveau scolaire, ma fille au lycée et mon neveu analphabète ayant quinze ans de plus, n’aurait amené que des disputes.
- Comment voulez-vous atteler ensemble deux chevaux si
différents? Croyez-vous qu’ils puissent labourer ensemble? Le cheval sauvage passera son temps à donner des ruades à l’autre! avait-il dit.
Après cette affaire, nous ne proposâmes plus de mariage à
nos filles. Mes progrès étaient bien insignifiants comparés
aux leurs, ce qui créait une distance de plus en plus grande entre nous; mais, comme toutes les mères dans mon cas, je ne le voyais pas, ou plutôt j’en sous-estimais les conséquences, me contentant de dire sur le moment : « Toutes ces filles retorses reviendront bien dans le droit chemin! » Certaines sont revenues en effet, mais d’autres étaient déjà définitivement perdues pour leurs parents, ne leur laissant au cœur que l’amertume et le regret d’avoir émigré.
En 1968, mes petits pas à moi se mesuraient à ceux de
mes deux derniers enfants trottinant vers l’école maternelle
où j’eus la permission de les accompagner; mon mari ne
pouvait d’ailleurs faire autrement que de me la donner,
n’ayant pas trouvé d’autre solution, d’autant que l’école n’était pas loin, à deux cents mètres dans la même rue. J’y rencontrais des femmes algériennes dont certaines venaient de la même région que moi. Souvent, elles s’attardaient pour bavarder à la grille après l’entrée des enfants dans les classes. Peu à peu, je fis comme elles, mais en tenant compte des horaires de mon mari qui travaillait en équipe, une
semaine le matin, une autre l’après-midi .Lorsqu’il était du matin, je restais volontiers avec elles, mais s’il était à
la maison je m’empressais de rentrer, de peur des réprimandes.
Un jour, deux d’entre elles devisèrent longuement et me retinrent. Lorsque je revins, j’en entendis de toutes les couleurs, mon mari, furieux, m’injuria, ainsi que ma
famille et mes ancêtres. Rien n’est plus offensant que les
258 L’honneur et l’amertume
insultes lancées contre nos ascendants. J’encaissai sans rien dire tout en lui renvoyant en moi-même ses haïssables paroles!
En ces débuts de découverte de la rue, j’étais très
craintive: lorsque je sortais, il me tardait de me retrouver chez moi. Je me sentais gauche, incapable de porter des chaussures et de marcher correctement avec. Je ne supportais pas davantage le soutien-gorge que j’ôtais aussitôt que possible, ni d’ailleurs les vêtements européens empoisonneurs du corps; je me trouvais tellement plus à l’aise dans ma robe kabyle ample sans avoir à supporter les sous-vêtements!
Avec les enfants qui grandissaient, notre deux-pièces devenait trop petit pour nous abriter correctement tous les neuf. Aussi je tentai de faire acheter un pavillon à mon mari qui s’adressa à son agent immobilier. Celui-ci lui fit
visiter une maison qui lui plut beaucoup, près de la porte de la Villette, mais, après réflexion, il y renonça, à mon grand regret, et me dit:
- Toi, tu es comme les bêtes, tu ne te rends compte de rien, ce n’est pas toi qui dois compter à la fin du mois. J’ai
enfin terminé de payer le crédit de cet appartement et tu voudrais m’en mettre un autre sur le dos
Je cachai ma déception et continuai de me débrouiller dans notre petit appartement.
Un jour, un Kabyle désirant acquérir un café chercha à
emprunter de l’argent à ses compatriotes comme ils faisaient tous puisqu’ils ignoraient le système bancaire. Mon mari lui prêta une somme importante, laquelle selon moi aurait pu servir d’apport à l’achat du pavillon, mais il avait horreur de s’endetter et n’a pas changé aujourd’hui. Au terme du crédit, il alla réclamer son bien mais le cafetier ne put le rembourser et il fallut prendre un avocat. L’emprunteur racla ses fonds de tiroir jusqu’à rendre l’argent avec des billets de cinq francs. Lamentable! Ecœurée, je dis à mon mari: - Tu vois le résultat de ta générosité! Si tu m’avais
écoutée, cet argent aurait été placé de façon plus intelligente, contente-toi des petites coupures à présent, avec des frais d’avocat en plus!
L’honneur et l’amertume 259
La même année, nous déposâmes une demande de logement auprès de la ville, malgré les compatriotes qui tentaient de nous convaincre que notre appartement était largement suffisant puisque nos grands enfants seraient sans doute bientôt mariés. Il est vrai que nous autres Kabyles sommes une espèce grégaire habituée à l’entassement et redoutant la solitude plus que la mort! Chaque année, la demande fut renouvelée, en vain. Mon mari, découragé, prit la décision de rembarquer tout le monde en Algérie, à l’exception de notre fils aîné qui continuerait de travailler ici. Je lui déclarai qu’il pourrait bien me découper en autant de morceaux qu’il lui plairait, mais que je ne repartirais pas. Mon intransigeance le fit céder.
Quatre ans plus tard, je reçus la visite d’un homme chargé d’enquêter sur notre situation familiale et sociale; il s’installa sur une chaise et consulta nos papiers. Après avoir noté ce qui l’intéressait, il me dit:
- Dans une semaine, vous recevrez une lettre d’attribution de logement.
Dès que les enfants rentrèrent de l’école.je leur
annonçai la nouvelle. Une semaine plus tard, nous reçûmes la lettre tant attendue : on nous avait attribué un logement de cinq pièces dans une petite cité neuve. Il fallut meubler peu
à peu cet espace qui nous semblait immense.
Les premiers temps, notre fils aîné demeura dans notre petit appartement jusqu’à ce que mon mari décide ce qu’il voulait en faire : le louer ou le vendre. Je souhaitais personnellement qu’il le louât, mais chez nous les hommes ne prennent pas de décision avant d’avoir consulté les membres
de leur famille : c’est ce que fit le mien, et tous
évidemment lui conseillèrent de le vendre. Je suis persuadée que les membres de sa famille ne lui veulent que du mal et le dirigent volontairement sur la mauvaise voie. Malheureusement, son attachement aux siens lui ôte tout discernement.
Deux ans passèrent. Pour la première fois, toute la famille partit en vacances au pays. Mes aînés retrouvèrent
leur village
- L’honneur et l’amertume
après quatorze ans, tandis que les derniers le découvrirent pour la première fois. Nous logeâmes à la ferme de Aghilan. Un
jour, ma petite dernière tomba sur les grosses pierres qui émergeaient du sol devant la maison; ma belle-mère, au lieu de la consoler, se moqua d’elle:
~ Ha, ha, ha, tu te crois dans les belles rues lisses de Paris! Ici, c’est rocailleux!
La chute de ma fille fut importante, et elle souffrit
longtemps des nombreux hématomes. qui avaient transformé son
joli visage. En dépit de cela, sa grand-mère n’eut pas un mot
pour elle. En revanche, le lendemain, lorsque le fils de Malha s’égratigna le nez, elle s’affola et me demanda si j’avais de quoi le soigner de suite. De même, elle s’occupait à longueur de journée du nourrisson de sa benjamine venue passer quelques jours à l’occasion de notre venue.
Cette indifférence envers mes enfants, autant les aînés que les plus jeunes, eut sur moi un effet étrange : après la première déception, je me mis à détester ce pays, ou plutôt ses habitants indignes de lui. Le pays est magnifique, mais ceux qui l’occupent ne le voient pas car leur regard se tourne de plus en plus vers l’argent, surtout celui que leurs émigrés peuvent rapporter!
Nous étions devenus une valeur marchande malgré notre attachement maladif à notre village, aux paysages d’oliviers et de figuiers qui nous tirent des larmes lorsque nous prend la mauvaise idée d’y penser ou lorsque nous les revoyons. De même, la saveur retrouvée d’une figue admirablement char-
nue ou celle d’une figue de Barbarie étonnamment généreuse
de fraîcheur nous renvoie brutalement à notre passé, comme pour nous dire que malgré notre vie insensée d’immigrés nous demeurerons toujours ce que nous sommes : des paysans pauvres, heureux de manger des figues et de l’huile d’olive! Parfois, je me demande quelle fatalité du destin nous a poussés à sacrifier la figue merveilleuse.
J’eus la joie de marier moi-même mon fils aîné avec ma petite-nièce, une petite-fille d’une de mes sœurs. Le mariage se
L’honneur et l’amertume 261
fit en Algérie, mais là aussi les langues allèrent bon train et la mère de la fiancée en entendit de belles : « Les immigrés sont tous des alcooliques, et leurs femmes des prostituées, il ne faut pas s’allier à eux, ils vont emmener ta fille et la pervertir, elle finira par t’oublier. etc. »
Même le neveu qui venait nous déranger au petit matin pour faire lire ses lettres ne se priva pas : une année où je me rendis là-bas, il battit ses filles et fit tout un scandale parce qu’elles fréquentaient ma petite dernière de quatorze ans. Il leur fit jurer de ne plus voir « cette Juive » qui fait ce qu’elle veut, qui parle aux garçons, qui sort sans permission et sans chaperon, une vraie fille des rues! Je rompis les relations avec lui comme avec beaucoup d’autres. Qu’en ai-je à faire de tous ces rapaces,
chacun d’eux est rapace à sa mesure: petit, il chaparde
devenu adulte, il spolie … Et mon mari qui continue d’aller
chez les uns et les autres pour les saluer, leur faire des politesses, maudite soit sa moustache! Cela me fait penser à l’histoire de cette femme qui depuis sa naissance demeurait dans l’anonymat le plus total; nul au monde n’avait dit quoi que ce soit la concernant, ni en bien ni en mal. Elle vivait seule, sans mari ni enfants, et n’avait donc pas l’occasion de se chamailler avec d’autres. Elle décida de faire ses besoins dans la fontaine du village; chacun, scandalisé, se renseigna sur l’auteur de cet acte sacrilège. Lorsqu’on sut que c’était elle, l’assemblée se réunit et l’appela à comparaître pour s’expliquer. Elle dit à l’assistance : « Écoutez, bonnes gens, tout le monde parle de tout le monde, chacun est évoqué dans la bouche d’un autre, je suis la seule à n’intéresser personne. J’ai commis cet acte pour que l’on parle de moi, maintenant c’est chose faite, me voilà donc satisfaite! » L’assemblée du village l’acquitta sans lui faire payer la moindre amende. Je suis donc comme cette
femme : si je souille la fontaine, personne ne me fera rien, les gens parleront et c’est tout! Mais leurs paroles ne m’atteindront pas car je n’ai plus rien à voir avec eux ni ne dois rien à personne, qu’on me laisse donc en paix!
Mon père est mort et ma mère aussi …
262 L’honneur et l’amertume
Aujourd’hui, je ne peux plus m’entendre ni avec ma belle-famille ni avec la mienne. Mes neveux qui, maintenant, sont nos voisins au village m’irritent avec leurs idées rétrogrades et surtout la manière qu’ils ont d’être intransigeants au sujet de leurs intérêts.
L’un de mes neveux voisins est devenu détestable, se
croyant toujours meilleur que tous. Il ne cesse de vanter ses
enfants, lesquels sont d’une laideur effrayante, à croire que leur mère s’est accroupie sur la décharge pour les enfanter, on les dirait sortis d’un égout! Quant à leur mère, elle est si grande qu’on la prendrait pour un mulet à pressoir! Malgré cela, le père s’imagine qu’il tient je ne sais quel trésor entre ses mains.
Quant à mes nièces, elles ont été mariées très vite pendant la guerre. Dadda Slimane disait:
- Qu’elles se marient, qu’elles se marient, elles divorceront après si elles veulent, mais qu’elles se marient!
La peur du déshonneur le rendait fou; il craignait par-
dessus tout que ses filles pubères soient violées par les soldats français. Il les donna aux premiers venus, dont l’une à un bossu stérile. Elle le trouvait si répugnant qu’elle demanda à ses parents de la reprendre, mais ils lui répondirent : - Reste, ma fille, tiens jusqu’à la fin de la guerre!
La fin de la guerre vint, mais ma nièce demeura toujours
avec son bossu de mari, sans enfants, sans sens à sa vie. Ses parents décédèrent peu après l’Indépendance, et elle perdit à jamais l’espoir de dissoudre ce mariage qui avait sauvé l’honneur de son père mais brisé sa vie.
Lors d’un de mes séjours récents, la femme d’un ami de mon mari, émigré seul à Marseille, aussi corpulente qu’un bateau, me regarda en silence puis me dit : - Vraiment, je ne comprends pas, lorsque je vous regarde,
mon mari et toi, je me demande d’où vous sortez! Vous êtes
si maigres qu’on pourrait se demander si vous ne servez pas d’oreillers là-bas! Pourquoi être partis en France si c’est pour ressembler à des squelettes ambulants!
Le pauvre mari me chuchota à l’oreille que sa femme lui
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rabâchait sans cesse qu’il était trop maigre, et l’éloignait de leurs enfants de peur qu’ils n’attrapent sa maladie invisible. Pourtant, il se portait fort bien, mais chez nous la bonne santé se lit sur un corps généreux. Cette femme poursuivit ses moqueries un long moment. N’y tenant plus, je lui dis très sérieusement : - Chère amie, tu reviens de ton pèlerinage à notre Saint et voilà que tu t’attardes ici en te perdant dans des bavardages! Celui qui revient de pèlerinage emporte sa baraka avec lui jusque dans sa maison, il ne s’arrête pas chez les uns et chez les autres pour en laisser une partie ici,
l’autre là! Vois-tu, lorsque je vais en pèlerinage.je
conserve la baraka du Saint jusque chez moi où je rentre directement sans en abandonner des parcelles en chemin!
Ces paroles lui clouèrent le bec; elle rougit, nous salua et partit. Les plaisanteries des Algériens à l’égard de leurs émigrés sont un vicieux mélange de jalousie et de
mépris qui empoisonnent les relations. Même les jeunes gens
se permettent de nous railler méchamment. Un jour que je demandai à un petit-neveu s’il avait déjeuné ou non, dans le but de lui préparer quelque chose, il ironisa effrontément face à sa tante bien plus âgée que lui: - Et où aurais-je déjeuné? J’aurais peut-être fait un repas au porc dans un restaurant de Bougie!
Ce petit mal torché insinuait que je mangeais du porc en France, moi qui accomplis mes cinq prières quotidiennes et respecte le jeûne du Ramadan - Que tu t’en enduises! répondis-je, révoltée.
Pour qui se prennent-ils donc, ces morveux de la nouvelle Algérie qui n’ont ni connu la guerre ni su édifier leur pays!
Une femme me dit : - Tu sais, ma pauvre, ici les gens ont des langues de vipère. Lorsqu’ils prononcent un mot, celui dont ils parlent ressent leur venin pénétrer sa chair. Le seul moyen de résister, c’est de faire la sourde oreille. Remplis-toi une oreille de sable, l’autre de coton avant de fouler le sol d’Algérie!
Nous partîmes ensemble d’un grand éclat de rire:« Il reste encore quelques femmes dignes de ce nom », pensai-je.
Après des déménagements nombreux, nous voici dans la prison parisienne jusqu’à la fin de nos jours, Ainsi va notre destin, on le répare d’un côté, il se déchire de l’autre. Par quel bout faut-il appréhender ce monde? On se couche propre,
on se réveille souillé! L’exil vous fait prendre sept langues
différentes toutes contradictoires ; Dieu ne sait plus quoi faire de nous, où qu’il nous mette, nous nous trouvons mal, nous désirons l’autre pays quand nous sommes dans l’un et inversement. On constate partout le désordre des choses : les hommes rentrent parfois lorsqu’ils ont atteint un certain âge, les femmes demeurent ici avec leurs enfants. Certains se remarient là-bas et ont de nouveaux enfants, Je ne crois pas que mon mari me jouera ce tour, mais, sait-on jamais. Quant à moi, je sais maintenant que mon retour ultime se fera dans
une boîte…
Notre souhait est que nos garçons étudient et
travaillent pour nous, et que nos filles, même si elles étudient, se marient selon les convenances, c’est-à-dire avec un homme de chez nous. Malheureusement, nous en voyons de toutes les couleurs : les garçons quittent le domicile de
leurs parents dès qu’ils peuvent, les filles épousent des hommes inconnus des parents, rencontrés on ne sait où, même
des Français et des Arabes! Les familles vont dans toutes les directions à la fois, sans que nul ne parvienne à remettre de l’ordre au sein de la
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sienne propre; les choses se sont défaites insidieusement, et nous nous en rendons compte trop tard. Nous constatons, hagards, que la France nous a dévoré nos enfants dont le des-tin nous échappe, tandis que nous nous sommes contentés de vivre à côté de nous-mêmes, dans un exil pouilleux, ignorés tout autant de l ‘Algérie que de la France, seulement rongés par une violente nostalgie.
Si nous avons l’air d’accepter l’évolution des choses, notamment les choix de nos enfants, il ne faut pas y voir là de l’acquiescement mais de la résignation. Il ne faudrait pas croire non plus à une ingratitude envers la France de la part de ceux qui, comme moi, furent pris d’une folie peu ordinaire d’aller vivre dans le pays contre lequel ils se battaient. A vrai dire, la France, ce pays qui continue de faire rêver les Algériens, n’est bonne que pour ceux qui la connaissent bien, ceux qui s’y sentent à l’aise comme des poissons dans l’eau. Mais pour les pauvres bougres que nous sommes, elle demeurera à tout jamais inaccessible. Seuls nos enfants, et c’est tant mieux, pourront peut-être y vivre pleinement, eux qui y ont grandi, happés par les biens, l’instruction, le confort et surtout la liberté, cette idée étrange qui, pendant des années, me parut choquante et qu’aujourd’hui j’ai apprivoisée sans savoir comment …
Nous ne savons guère parler de la France; la distance entre elle et nous demeurera toujours trop grande. Si je réfléchis, au fond, les hommes et surtout les femmes de ma génération ne connaissent rien de ce pays en dehors de ses aspects superficiels, et mesurerait-on quelque peu notre savoir en la matière qu’on y trouverait des idées totalement incomplètes et erronées. En vérité, ce pays n’a fait que nous effleurer, aussi fugace et volatile qu’un rêve, un rêve qui dure depuis plus de trente ans!
Ô ma destinée à la couverture râpeuse Où que tu ailles, elle sera ta couche*!
- A lbext-iw a bu tsakuț
Anda yella yessu-țț!