Deux ans avant sa mort, mon père m’avait vue naître dans la ferme coloniale où il travaillait, comme son père avant lui. Ses parents paternels appartenaient aux Aït Weghlis,
une tribu kabyle de renom installée sur la rive gauche de l’oued Sahel. Mais, dès la fin du XIXe siècle, à la suite de l’écrasement de l’insurrection de 1871, et avec la création d’exploitations coloniales qui s’en est suivie, ils passèrent sur l’autre rive et furent embauchés dans ces fermes en qualité de régisseurs. Celle où travaillait mon grand-père, puis mon père, et, par la suite, mon frère aîné, appartenait
à un certain M. Legal. Mes grands-parents maternels, une famille maraboutique * des Athman, avaient, eux, toujours
vécu sur cette rive droite, à 30 km au sud-ouest de Bougie,
non loin de Amizour. C’est là que mes parents allaient se marier, et c’est là aussi que je vis le jour en 1927. On me prénomma Louisa. Louisa Azzizen, tel était mon nom.
J’étais la dernière venue d’une fratrie de douze enfants:
dix filles et deux garçons. Mon grand-père maternel, un homme
merveilleux, avait remplacé mon père auprès de moi. Dieu l’avait affublé d’une bosse qui était une source de
- Les familles maraboutiques constituent dans la société une caste dotée de privilèges honorifiques dus à leur qualité de maîtres et guides spirituels musulmans. Ils font remonter leur généalogie jusqu’au prophète Mohammed, rendant ainsi leur titre héréditaire. Doués d’un pouvoir spirituel, il était fait appel à eux pour dénouer des situations graves au sein du village.
16 L’honneur et l’amertume
joie permanente pour la petite que j’étais; toujours installée sur son dos, je m’y accrochais comme un bébé singe et en jouait sans qu’il ne me grondât jamais. Nous étions si attachés l’un à l’autre qu’il me gâtait au-delà de toute mesure: partout où il pouvait récupérer quelque chose, il me le destinait, bonbon, première figue, melon encore vert … Lorsqu’il était invité chez les uns ou les autres, il se privait pour moi et me rapportait, dissimulés dans le capuchon de son burnous, sa part de viande cuite, une pâtisserie, un fruit … Il arrivait que ma mère s’indignât de ses privations, mais il lui répondait que nous ne faisions qu’un être, lui et moi, et que si je mangeais le meilleur de ses repas c’est tout comme si lui-même s’était rassasié.
Cette relation privilégiée avait fait de moi une enfant
heureuse de vivre que l’absence de père n’affectait guère. J’étais entourée, choyée, même si mon estomac d’enfant ressentait souvent la faim, cette faim que les adultes nous avaient appris ã taire du moment que nous n’en mourions pas. Il nous était ainsi interdit de cogner nos cuillères dans le plat collectif en fin de repas, signe de non-satiété; manger frugalement et ne pas réclamer davantage, c’était là une des règles de la bonne éducation dans nos régions pauvres.
Mes deux frères s’appelaient Slimane et Ali, mais pour moi ils étaient Dadda Slimane et simplement Dadda *.
J’aimais beaucoup Dadda mais nettement moins Dadda
Slimane, l’aîné. Aussi loin qu’il m’en souvienne, celui-ci avait déjà des enfants plus âgés que moi, la tante était plus jeune que ses neveux! Je gardais donc en même temps qu’eux les bêtes qu’il élevait et destinait à la vente. Jeune bergère d’une dizaine d’années, il m’arriva plusieurs mésaventures, dont l’une avec un veau dangereux dont on m’avait dit qu’il fallait lui lancer des pierres en cas d’attaque. Ce jour-là, j’eu beau lui lancer des pierres, il fonça sur moi et me planta ses jeunes cornes dans une jambe, laquelle gonfla de façon inquiétante. On me fit toutes sortes de cataplasmes avec des
- Dadda : terme de respect à l’égard d’un aîné
L’honneur et l’amertume 17
plantes et je pus me relever après plusieurs semaines de soins.
Mince, agile et intrépide, on me surnommait « la chèvre ». Je ne sais d’où me venait le goût de grimper aux arbres, mais mon agilité me coûta de nombreuses chutes qui
m’immobilisaient durant de longs jours sans jamais que cela
me décourageât. J’étais ainsi faite que j’aimais cueillir les
fruits sur l’arbre lui-même et non par-dessous, je me
trouvais si bien parmi les figues et les grenades! Cette
sorte d’ivresse, je ne me l’explique que par la vie chiche
que nous menions et dont le moindre bien nous rendait fous de bonheur. Car rien n’est plus beau qu’un arbre dont les
branches alourdies ploient sous le poids des fruits innombrables auxquels il a donné naissance. La générosité de
la terre nous la rendait bénie et nous lui vouions un
véritable culte. Nous y sommes si attachés que sa seule évocation aujourd’hui nous tire encore des larmes chaudes,
nous qui pourtant sommes parvenus à un âge où les yeux s’assèchent. Cette terre, nous la fétichisons si nous la quittons en en emportant un nouet avec nous, ainsi elle nous accompagne et fait partie de nous-mêmes; on peut priver un Kabyle de tout, sauf de sa terre, pour laquelle il est prêt à mourir s’il le faut!
Après la mort de mon père, Dadda Slimane prit sa place à Dernoub chez M. Legal qui, dans le même temps, nous offrit l’usufruit d’une partie de ses terres sur les collines environnantes. Dadda Slimane, aidé de nos oncles, y construisit une maison très simple où nous nous installâmes à partir de 1930. En outre, M. Legal offrait divers produits agricoles dont Dadda Slimane nous faisait profiter, mais pas toujours .Ainsi, un jour, je demandai ingénument à ma mère à qui appartenaient les belles rangées de poiriers qui s’étendaient devant nous.
- A ton oncle paternel, dont ton frère Slimane a épousé la fille Ourida, tu sais bien!
Cette réponse m’intrigua, je questionnai alors Dadda Slimane:
18 L’honneur et l’amertume - Les pieds de poiriers, c’est à toi que M. Legal les a don-nés, alors, pourquoi les laisses-tu à notre oncle?
- Parce que notre oncle est sur place et qu’il peut s’en occuper!
- Veux-tu te taire, me dit ma mère, cesse de parler de ton estomac, c’est indécent! Tu n’as pas honte? Il s’agit de ton oncle paternel, pas de n’importe qui, c’est notre famille!
En passant dans le champ, je cueillis donc une poire en toute bonne conscience. Je fus aperçue par ma nièce, du même âge que moi. La petite vipère courut immédiatement
à la maison rapporter la chose et mit tout le monde en émoi, on parla même de vol. Ma mère intervint pour calmer les esprits: - Qui parle de vol? Ces poiriers nous appartiennent à tous et nous avons le droit d’en profiter!
- Sur le nombre de pieds que je t’ai rapportés, dit Dadda Slimane à son oncle et beau-père, tu aurais pu en planter quelques-uns pour nous!
L’oncle ne releva pas, mais par la suite je reprochai à Dadda Slimane sa naïveté : - Ce n’est pas parce que tu as épousé sa fille que tu dois te laisser dépouiller, il profite de toi et tu ne t’en rends même pas compte!
J’en pleurai, car le souvenir de ces poires magnifiques pour les faméliques que nous étions me mettait l’eau à la bouche, et j’eus beaucoup de mal à supporter la frustration. Je décidai de ne plus jamais mettre les pieds chez cet oncle, drôle d’oncle!
Ma mère m’envoyait souvent chez mes sœurs mariées porter une chose ou l’autre. Je connaissais par cœur les recommandations que l’on faisait aux petites filles: ne pas saluer les hommes rencontrés sur le chemin ni répondre à leur appel, quel qu’il soit. C’est ainsi qu’une fois elle me chargea d’un couffin contenant deux bouteilles de lait en me recommandant de veiller à ce qu’elles ne s’entrechoquent
L’honneur et l’amertume 19
pas à l’intérieur; en 1935, seule ma mère possédait des bouteilles de verre dans la région grâce à Dadda Slimane ou plutôt grâce à son patron. Sur le chemin, un homme descendit de son mulet et me barra la route.
- Donne-moi à boire, petite, j’ai soif!
Je déguerpis à toutes jambes, aussi leste qu’un cabri. Lorsqu’il parvint au village, il conta l’histoire à tous et fit l’éloge de ma mère pour avoir une fille si dégourdie. A cette époque, en effet, j’étais très maligne et ne me laissais pas berner, mais aujourd’hui … Le jour même, je voulus rentrer chez nous et il me ramena sur son mulet. Ma mère me gronda à mon arrivée : - Ça ne va pas, ma petite fille I Te rends-tu compte?
Heureusement qu’il fait nuit et que personne ne t’a vue
juchée sur le mulet, autrement tu serais morte de honte! Tu aurais dû coucher chez ta sœur et rentrer à pied demain! - Oh, non! Chez elle il y a des puces et des poux, et tu sais bien que je ne supporte ni les unes ni les autres!
Ma mère éclata de rire, et depuis ce jour tout le monde
riait de celle qui ne pouvait dormir avec les puces!
Ma mère s’appelait Taos. Quand j’eus douze ans, elle reçut une demande en mariage pour moi qui émanait de sa propre
sœur à laquelle elle avait déjà accordé une de ses dix filles. Il est vrai que nous préférons, et de loin, les mariages
entre cousins paternels ou maternels à ceux qui se font en
dehors de la famille, là où les relations sont plus délicates et les risques plus grands. - Ô, Taos chérie, tu me donnes ta petite dernière pour mon petit dernier ?
- Oh non, ma chère sœur! Une c’est bien, deux ça n’ira plus! .
- Pourquoi? Au contraire, mon fils et ta fille sont tous
deux benjamins, je chérirai ta fille comme je chéris mon fils! - Vraiment, non! Je t’ai déjà donné une fille, nous sommes
en très bons termes, restons-en là! Il vaut mieux n’être qu’une fois belles-mères! répondit ma mère.
20 L’honneur et l’amertume
Heureusement, l’affaire en resta là, car je ne voulais pas quitter ma mère.
A la fin des années 1930, une terrible disette s’abattit sur la région et tout le monde se mit à craindre les voleurs qui se manifestaient la nuit. On nous conseilla de quitter la maison isolée où nous vivions pour le village proche, Ihma.
C’est là que, pour notre sécurité, nous achetâmes une
toute petite maison que ma mère agrandit aussitôt. Ce fut une
très pénible opération. Ma pauvre mère portait les pierres
sur son dos dans un grand panier rugueux qui lui déchirait la peau, et chaque soir j’enduisais ses plaies d’huile d’olive. Heureusement, la coutume voulait que toute personne construisant une maison soit aidée par les gens du village; s’ajoutait â cela le veuvage de ma mère qui appelait automatiquement la solidarité collective. Quant à Dadda Slimane, il occupa une maison plus haut, à l’écart du village.
Tout près de chez nous s’élevait un immense figuier qu’on abattit, et depuis, venant de l’emplacement de la souche, on entend toujours son gémissement. Effrayés par ses plaintes, nous creusâmes des rigoles débouchant sur l’extérieur pour
nous permettre d’uriner la nuit sans sortir et éviter ainsi d’entendre le gémissement nocturne. Ma mère comprit alors
qu’il devait s’agir d’un figuier saint et qu’il n’eût pas
fallu l’abattre. Les femmes lui conseillèrent de brûler du benjoin en permanence pour calmer le désir de vengeance de l’esprit qui habitait l’arbre. Il fallait veiller aussi â éviter les disputes dans la maison car cela le dérangeait. Pourtant, avant de le couper, nous avions pris soin de lui sacrifier plusieurs poulets et d’offrir un repas aux gens du village, car nous savions que le figuier par lui-même est un arbre sacré. Tout dans le monde est équilibre, et l’homme ne peut s’attirer que des ennuis s’il le rompt.
Ainsi, par exemple, ma mère élevait des poules dont elle
s’occupait avec beaucoup de soin; en retour, elle en obtenait quantité d’œufs qu’elle offrait trop généreusement aux
L’honneur et l’amertume 21
femmes qui venaient lui en demander. Elle fit ainsi jusqu’au jour où elle se rendit compte du déséquilibre en sa défaveur puisque les poulaillers des voisines prospéraient, tandis que le sien se dépeuplait. Parce qu’elle agissait mal par excès de générosité, la balance se renversa; c’est pour cela que nous savons bien qu’il n’est pas bon de donner plus que l’on conserve pour soi-même, et qu’une bonté excessive ne porte pas de fruits.
Aujourd’hui, Dadda occupe toujours notre maison de
Ihma dont le souvenir évoque encore celui de ma mère. Lorsqu’elle ne fut plus de ce monde, je me revois crépir les murs trois ou quatre fois l’an; dès que je voyais un trou ou une fissure, je me précipitais pour le reboucher car il me semblait que c’était ma mère elle-même qui était ainsi transpercée. Elle y avait fabriqué d’énormes ikufan * qui pouvaient contenir trois cents kilos de céréales ou de fruits secs. Ils étaient si grands qu’elle leur avait façonné « deux bouches», l’une en bas, l’autre à mi-hauteur, sans compter l’ouverture supérieure par laquelle on y versait le
grain .Pour les réaliser, elle se rendait au jardin, derrière la maison, aplanissait un endroit du sol et y disposait une immense planche de bois. Puis, durant quatre ou cinq jours, elle piétinait la terre jusqu’à ce qu’elle devienne élastique de manière à pouvoir la travailler, enfin elle ajoutait la paille et la bouse de vache. Pendant qu’elle travaillait, je l’assistais et en profitais pour lui dérober un peu de terre avec laquelle je confectionnais des petits pots à l’abri de son regard. Je réalisais ainsi mes « sacs à main» dans lesquels je transportais quelques figues sèches, des dattes ou des amandes.
Je grandis donc dans cette maison en partageant mes jeux avec les autres enfants du village d’Ihma. C’étaient nous, les filles, qui fabriquions les billes, un des jeux favoris des enfants des deux sexes. Quand les femmes adultes avaient cuit des poteries, nous prélevions les cendres particulière-ment fines provenant de plantes sauvages spéciales que nous
- Ikufan (sing : akufi) : silos domestiques façonnés par les femmes.
22 L’honneur et l’amertume
mélangions à la terre. Puis, façonnées par nos petites mains, les billes cuisaient dans le kanoun , Nous confectionnions d’ailleurs tous nos jouets nous- mêmes. D’un gros caillou, nous faisions une belle balle colo-rée en l’entourant de chiffons de récupération enserrés de bouts de laine ramassés sur la décharge. Nous obtenions ainsi de jolies balles, même si elles nous assommaient lorsqu’on les recevait sur la tête. Nos osselets provenaient de débris de tuiles que nous polissions contre un mur de pierre. Les petites filles aimaient aussi s’essayer au tissage. Nous récupérions tout ce que nous pouvions trouver de fils de laine qui, noués bout à bout, permettaient d’obtenir une petite pelote. Puis deux fillettes tenaient chacune de son côté un bambou, tandis qu’une troisième jouait à monter le fil de chaîne; comme les mamans nous ourdissions le métier. Nos minuscules tapis servaient alors de gants de toilette. Nous n’ignorions pas non plus le jeu universel de la poupée. Évidemment, nous n’en avions pas de toute faite, mais nous la façonnions nous-mêmes avec une planche de bois rabotée jusqu’à en obtenir une forme humaine en croix; Puis nous la blanchissions à la chaux en y moulant des débris de laine à l’extrémité des bras, représentant les mains et les doigts. Enfin, elle était habillée et maquillée. Quelquefois, la réussite était spectaculaire, et les femmes, en la voyant, disaient souhaiter avoir un bébé lui ressemblant. Le soir, nous couchions avec notre poupée et nous faisions gronder par les femmes âgées : « Que le malheur s’abatte sur ta tête! On ne dort pas la nuit avec une poupée près de soi, elle risque de chasser les brus de la maison*!»
En perçant des boîtes de lait concentré métalliques et en y introduisant de petits cailloux, nous avions nos grelots que nous prenions un vif plaisir à agiter toute la nuit à travers le village à l’occasion des fêtes. Il en était ainsi lors du Nouvel
- Kanoun: foyer creusé dans le sol.
** Dans la langue de la narratrice, «la poupée» est désignée par le mot tislit qui signifie aussi «mariée» et «bru».Elle représente donc une concurrente, une coépouse indésirable pour les brus
L’honneur et l’amertume 23
An où nous sautions par-dessus le feu allumé dans la cour,
feu que nous entretenions en y faisant brûler des semelles de caoutchouc ramassées dans les ordures car nous voulions qu’il tienne le plus tard possible dans la nuit; en jouant à saute-mouton par-dessus le feu, nous chantions l’année écoulée et appelions l’année à venir*.
Jamais nous n’avons eu de jouets achetés dans le commerce, mais notre imagination et notre dextérité y pourvoyaient largement. Il me semble même que nos réalisations rustiques nous comblaient comme aucun jouet actuel ne comble les enfants. A voir aujourd’hui avec quelle désinvolture ils les abandonnent et les détériorent, j’ai l’impression qu’ils ne sont jamais satisfaits au-delà d’une journée des nouveautés qu’on leur offre. L’amour que nous portions à nos objets
était si grand qu’il nous faisait grands nous-mêmes, et je garde le souvenir d’une immense joie intérieure où le soin, l’application apportés à la confection de ce qui occupait notre temps d’enfant n’appartenaient qu’à nous.
A l’âge de dix ans, plus de jeux mais du travail. A partir de 1938, je participais aux travaux saisonniers payés : cueillette des câpres, ramassage des olives, vendanges. Les petites adolescentes comme moi se faisaient maltraiter par
les femmes plus âgées qui nous lançaient des pierres car, disaient-elles, nous leur volions leur travail, elles qui étaient souvent veuves et avaient des enfants à nourrir.
Je travaillais de sept heures du matin à six heures du soir et j’étais payée cinq francs par jour. Il faisait un froid terrible; nous avions droit à quelques branches pour faire du feu et nous réchauffer les mains, mais le reste du temps nous soufflions sans cesse sur nos doigts, de peur qu’ils ne gèlent. Après une dizaine de jours, le travail fut terminé,
et
- Ce rite de l’ancien calendrier berbère (calendrier julien) interfère avec celui du calendrier hégirien qui marque le premier jour de l’année par la fête de l’Achoura (taâcurt en berbère de Kabylie).
24 L’honneur et l’amertume
l’on devait nous payer. Le matin, avant mon départ, ma mère me dit une chose si injuste que la pauvre avait dû ruminer cela plusieurs jours. Dadda Slimane l’avait chargée de me dire qu’au lieu de prendre le fruit de mon travail je demande au propriétaire, qui n’était autre que mon beau-
frère, de me donner la quantité d’huile correspondant à la somme que je devais percevoir. Je réagis rageusement :
- Comment! Je me serais gelée pour payer l’huile de
Nanna * Ourida ? Comment Dieu peut-il permettre une telle chose? - Je sais bien, ma fille, mais ton frère travaille seul et vous êtes nombreuses, il n’y arrive pas! Allons, ma chérie, rapporte l’huile et tais-toi, c’est ainsi, hélas!
La résignation de ma mère m’avait agacée mais je pris
tout de même le bidon vide de cinq litres et partis chez le
propriétaire et mari de ma sœur. Tout le long du chemin,
mes yeux coulaient comme des fontaines. - Pourquoi ce bidon? me demanda ma sœur.
- Dis à ton mari de me donner l’huile au lieu de me payer!
- Comment? Tous ces jours où tu t’es levée à l’aube, c’est pour payer votre huile! Ma pauvre petite sœur!
Elle prit trois bouteilles, les remplit et les mit dans une marmite, puis me dit: - Porte ces trois bouteilles à Dadda Slimane, je m’arrangerai avec mon mari.
Arrivée à la maison, ma mère m’interrogea : - Tiens, pourquoi ces trois bouteilles? Où est le bidon? Je répondis par un mensonge sans savoir pourquoi:
- Il m’est tombé des mains en chemin et s’est troué, alors Nanna Zineb m’a donné ces trois bouteilles en me disant que les deux autres suivront bientôt.
Quelques jours passèrent. Ma mère m’envoya encore chez Nanna Zineb pour lui porter des crêpes. Dès que nous avions quelque chose d’un peu particulier à manger, elle - Nanna : féminin de Dadda.
L’honneur et l’amertume 25
réservait une part pour ses filles mariées. Je me rendis donc chez ma sœur. Son mari avait préparé le bidon d’huile et me dit:
- Voici cinq litres, trois sont à payer, deux sont offerts, voici donc vingt francs pour toi représentant le reste de ton salaire.
A la maison, ma mère fut enchantée. - Tu vois! Finalement, nous avons l’huile et tu as de l’argent!
- Non, je ne consentirai jamais à vous payer les trois litres, je veux toute ma paye, sinon comment achèterai-je mon collier de pièces? Je travaille pour constituer mon trousseau!
Elle dit à Dadda Slimane qui venait de rentrer : - Voici cinq litres d’huile, mais sache que nous les avons arrachés à Louisa contre son gré!
Il se mit à vociférer : - Oh, lala ! Que n’a-t-elle fait! Et moi alors? Toute l’année je brûle de cinq heures à cinq heures pour vous nourrir tous, que devrais-je donc dire?
Ma mère le calma en lui faisant remarquer que, quoi qu’il en fût, grâce à Dieu nous avions tout de même de quoi ne pas mourir de faim. Lorsqu’il reçut sa paye suivante, il me remboursa sans mot dire. Il tenait donc à s’acquitter de sa dette envers moi qui, disait-il, faisais venir l’abondance par mes larmes; je pleurais en effet très souvent et abondamment, si bien que j’obtenais toujours ce que je voulais, peut-être en apitoyant les gens ou je ne sais.
Nous n’étions pas toujours rémunérés à la saison. Le système journalier était le plus courant; je me hâtais de rentrer à la maison le soir, fière de montrer à ma mère le fruit de mon travail. J’agrémentais mon gain de quelques fruits à lui offrir cueillis en chemin : figues, mûres, artichauts sauvages qui me faisaient saigner mains et pieds. Je rentrais la bouche pleine de llazuq, cette glu végétale qui faisait nos chewing-gums. Le ramassage des olives était peut-être le plus
26 L’honneur et l’amertume
dur car, après le gaulage, les fruits jonchaient le sol dans
un rayon très large et nous nous écorchions les mains pour
les ramasser dans les ronces, les genêts, les aubépines. A la fin de la journée, nos doigts meurtris devenaient insensibles
à la douleur, jusqu’au lendemain où il fallait recommencer …
La caroube était moins difficile à cueillir, surtout pour moi qui aimais monter dans les arbres. Les fruits séchés et grillés avec de l’orge étaient moulus; huile et eau ajoutées
à la poudre brune donnaient une pâte délicieuse, semblable au chocolat, dont on se régalait lors des goûters d’hiver.
Durant ces années de disette, ma mère n’avait qu’une
seule robe qu’elle ramassait continuellement autour de ses jambes pour essayer de dissimuler les pièces innombrables
dont elle était faite.
Huit jours avant la fête du sacrifice *, Dadda Slimane nous porta notre part de figues sèches; toute figue
desséchée et durcie, toute figue maltraitée par les coups de
bec des oiseaux, toute figue écrasée et abîmée d’une
quelconque manière il nous la destina. Ma mère les déversa
sur une grande natte pour faire des portions à porter à
chacune de ses filles mariées. Choquée, elle se mit à se frapper les cuisses en regrettant d’avoir participé à la cueillette et au séchage; comment allait-elle présenter de pareilles figues chez les parents alliés? Pourquoi son fils l’avait-il ainsi humiliée en osant lui réserver les plus mauvaises, etc.? Dadda essaya de la calmer en lui promettant
de lui rapporter de beaux fruits d’Oued-Amizour, pourvu
qu’elle se rétablisse. En effet, elle était malade depuis plusieurs jours, et Dadda et moi attendions impatiemment sa guérison.
Hélas, rien n’y fit, elle ne put se consoler de l’affront que lui avait fait son fils aîné, et le soir même elle hurla
et tomba morte; les figues l’avaient achevée. Les nombreuses
personnes accourues à son chevet durant sa maladie venaient
de repartir chez elles à l’approche de la fête et personne
- Il s’agit de la commémoration du sacrifice d’Isaac par son père Abraham qui conduit le musulman à sacrifier chaque année un bélier
L’honneur et l’amertume 27
ne se trouvait plus auprès d’elle lorsqu’elle décéda. Même ses filles avaient dû regagner le domicile conjugal pour les préparatifs du sacrifice.
Aujourd’hui encore, bien que Dadda Slimane soit lui aussi
décédé, Dadda lui tient encore rancune, l’accusant d’avoir
tué notre mère. Quant à moi je ne pouvais me consoler de sa disparition et pleurais quotidiennement. J’allais souvent sur sa tombe, et un jour, épuisée, je m’y endormis. Un homme respectable, revenant avec ses bœufs vers le village, me tira du sommeil :
- Que fais-tu au cimetière, tête brûlée? Veux-tu m’accompagner tout de suite, et plus vite que ça!
Il me ramena au village et alla trouver ma tante maternelle. - Je l’ai trouvée endormie au cimetière, faites-y attention. Il pourrait lui arriver malheur!
Il entendait par« malheur» une maladie mentale, je pou-vais être frappée par les esprits malfaisants qui rôdent dans les cimetières à la tombée de la nuit. De plus, il est mauvais de s’installer sur une tombe, on peut incommoder le défunt qui se vengerait. Après cet incident, dès que je m’absentais quelques instants, on se mettait à ma recherche. Les cimetières kabyles sont hérissés de pierres levées marquant la tête, tournée vers l’est, et les pieds; entre les deux, un tumulus. Impossible de distinguer une tombe d’une autre. Chaque famille marquait les siennes d’un signe particulier de reconnaissance, pot de terre peint et coloré d’une certaine manière, couvercle de marmite, etc. Nous repérions les nôtres par les carreaux aux motifs colorés que Dadda Slimane rapportait de chez le colon et que nous y déposions.
La mort de ma mère me remplit d’une immense angoisse;
À douze ans j’avais tout à coup le sentiment d’être abandon-née, et l’idée de devoir vivre sous la tutelle de Dadda
Slimane et de son épouse me remplissait d’effroi, je savais
que ma cousine et belle-sœur me réserverait les pires corvées. Ma mère me protégeait de tout et de tous, notamment du
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mariage. Il y avait un garçon qui me suivait partout : aux olives, aux câpres, à la fontaine; il se cachait derrière les arbustes et voulait que sa mère me demandât en mariage.
Moi je l’injuriais :
- Fils de mendiant!
Je lui lançais des pierres, et il rétorquait: - Cause toujours, je t’épouserai malgré toi!
Je rentrais à la maison en pleurant. Un jour, sa mère était venue nous rendre visite. - Mon petit Boualem se fait insulter par ta fille, pour-quoi ? Que peut-elle bien lui reprocher pour le refuser aussi méchamment?
Ma mère s’était mise à rire aux éclats. - Ma chère, si elle n’en veut pas, on ne peut le lui reprocher! D’ailleurs, pourquoi la suit-il? Cela ne se fait pas, ce n’est pas de mise! Ne te plains pas tant que la chose en reste là, car si mon fils Slimane venait à l’apprendre il lui donnerait une correction dont il se souviendrait longtemps; il le frapperait jusqu’à ce qu’il pue!
- Pourquoi se moque-t-elle de nous, elle l’a traité de mendiant! Certes, nous nous nourrissons de caroube, et après? C’est notre destin; et elle, tu la marieras dans une maison où l’on mange du blé, peut-être?
- Oui! Où l’on mange du blé! Sinon je ne la marierai pas, elle est maigre et elle demeurera près de moi. C’est ma petite dernière et je la garderai pour me gratter le dos lorsque mes membres fatigués et peut-être immobilisés par l’âge ne pourront plus le faire eux-mêmes!
- Je trouve que tu l’élèves dans du coton, cela ne lui portera pas bonheur, personne n’en voudra dans sa maison; en tout cas si elle continue d’insulter mon fils c’est moi-même qui lui tirerai les oreilles!
Elle était revenue plusieurs fois me demander officiellement en mariage mais ma mère avait refusé jusqu’au bout.
Par la suite, elle avait reçu d’autres demandes. Les Bennouche tout d’abord. Ma mère disait qu’elle préférerait me
L’honneur et l’amertume 29
voir cueillir les figues de Barbarie pour les femmes, et être rémunérée avec un morceau de pain noir pour cet ingrat travail, plutôt que de me donner aux Bennouche dont la mère n’était pas un être humain mais un démon qui terrorisait tout le monde. Leur insistance fut vaine à faire revenir ma mère sur sa décision, et ils avaient fini par tourner son refus en dérision en racontant dans tout le village:
- Oh, c’est un fusil qu’elle donnera à sa fille, non un homme!
Ils voulaient dire par là que je serais moi-même un homme (armé d’un fusil).
Les demandes en mariage sont de longues négociations dans lesquelles il faut savoir rester courtois quoi qu’il arrive. Le demandeur doit toujours être traité avec politesse, même en cas de refus, et être remercié de l’honneur qu’il nous fait. Lorsqu’il vient faire sa demande, on ne doit pas lui dire non tout de suite, on diffère la réponse par une période d’asteqsi, sorte d’enquête, contenue implicitement dans la réponse différant la décision. Il est de coutume d’enquêter sur la famille demandeuse avant de formuler sa réponse. C’est une chose difficile que de savoir faire la part du vrai et du faux dans ce que disent les gens, car chacun répond selon les relations qu’il entretient avec ladite famille. Quoi qu’il en soit, après avoir retourné les résultats de l’enquête dans tous les sens, il faut savoir ne pas avoir l’air de vouloir se débarrasser de sa fille en disant «oui» trop vite, ni donner le sentiment de vouloir se débarrasser des demandeurs en leur disant « non » trop vite. Ensuite, le refus doit être entouré d’un tas de raisons dégageant la responsabilité personnelle en la reportant sur le destin, sur la volonté de Dieu, etc.
Une bonne famille était celle qui possédait des terres et avait de l’honneur. La réputation d’un homme riche
reposait sur trois choses: burnous et turban d’un blanc impeccable; faire son marché à cheval, et enfin savoir ne pas se laisser berner dans les transactions. Si ces trois conditions
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étaient réunies chez le demandeur, aucun père ne lui refusait sa fille. Au contraire, une mauvaise famille était pauvre, répudiait ses femmes, et la belle-mère avait mauvais caractère. Le proverbe dit:
La fille,
donne-la à la terre (enterre-la) ou à celui qui possède la terre!
Au bout du compte, il s’agit de bien savoir se débarrasser de sa fille sans toutefois en avoir l’air.
Lorsque ma mère avait senti sa fin approcher, elle n’avait
cessé de pleurer en pensant qu’elle me laisserait seule entre
les mains d’Ourida, la femme de Dadda Slimane. Elle
regrettait amèrement de m’avoir refusée â sa sœur quelques mois auparavant. De nombreuses femmes du village avaient tenté de la rassurer, lui disant qu’il fallait se reposer sur la volonté de Dieu qui veillerait sûrement à ce que je sois bien mariée un jour ou l’autre, que le destin mettrait sur mon chemin une famille bonne qui ne me ferait ni souffrir ni tuer au travail.
Comme elle décéda le jour du sacrifice, chacun racontait qu’elle était bénie puisque Dieu avait choisi de la rappeler à lui en même temps que les milliers de moutons égorgés ce jour-là.
Après sa mort, je demeurai dans la maison avec Dadda ainsi qu’une de mes sœurs divorcée, lorsqu’elle avait appris le remariage en France de son mari émigré. Comme toute
femme divorcée, il n’était pas question qu’elle mette le nez dehors; elle s’occupait donc des travaux domestiques, et
moi je pouvais sortir chercher de l’eau, du bois, etc. Une année s’écoula ainsi, puis nous dûmes rejoindre Dadda Slimane à Dernoub, où se trouvait la ferme coloniale qui l’employait. Le travail n’y manquait pas. Dadda et moi, levés bien avant les premières lueurs de l’aube, allions ramasser le crottin sous les moutons encore endormis pour
L’honneur et l’amertume 31
éviter la formation de poussière sous l’effet de la chaleur
du jour, et portions les paniers pleins vers les champs. Là, il fallait procéder minutieusement en mettant un peu de
fumier partout où apparaissait la moindre petite tomate. Lorsque le soleil commençait à pointer à l’horizon, nous avions déjà travaillé plusieurs heures … Tous ces efforts pour un quignon de pain que nous remettaient les propriétaires! Aujourd’hui, cela paraît dérisoire, mais les ventres affamés se réjouissent de rien. Il n’empêche que j’étais malheureuse d’avoir quitté la maison où nous
habitions avec ma mère et je pleurais très souvent, réclamant à Dadda Slimane d’y retourner. Finalement, exaspéré, il donna sa permission dépitée.
- Va t’en, va, retourne au village, je te souhaite le non-retour! Ta mère, ta mère, la maison de ta mère! C’est notre mère à tous, pas seulement la tienne, contrairement à ce que tu as l’air de croire! Va, retourne soigner les poulets!
- Tu as tort de lui parler ainsi, tu ne sais pas ménager les gens. Laisse-la donc repartir là-bas, toutes ses sœurs et les gens qu’elle connaît s’y trouvent, dit sa femme, qui savait m’être favorable seulement lorsque j’étais présente et que je pouvais entendre ses paroles!
Il est vrai que durant l’année qui venait de s’écouler je ne cessais de penser à ma mère. Je me disais : « Personne ne va visiter sa tombe ni ne lui porte à boire le vendredi et
les jours de fête. » Je ne pouvais supporter de l’abandonner, j’en étais malade et refusais toute nourriture. Dadda Slimane prétendait que je ne devais pas être normale, ou plutôt que
je regrettais les gâteries auxquelles m’avaient habituée les villageoises de Ihma, en souvenir de ma mère qu’elles avaient bien connue.
Ma sœur voulait que j’insiste auprès de Dadda Slimane afin qu’il la laisse repartir avec nous: - Surtout, dis-lui qu’il faut que je vienne avec toi, dis-
lui que tu auras peur toute seule dans cette maison quand Dadda sera au travail, je t’en prie, dis-lui que cette maison est tournée vers le cimetière!
32 L’honneur et l’amertume
Ma pauvre sœur avait été mariée une première fois et chassée un an plus tard au grand étonnement de tous, car, dans le cas bien connu où le mari renvoie sa femme parce qu’elle ne lui plaît pas, il doit le faire dans le mois qui suit le mariage et non attendre une année pour éviter qu’elle ne porte un enfant. Heureusement, ma sœur n’était pas enceinte, et on la remaria au cours de l’année suivante. Elle eut deux garçons qui décédèrent, puis son mari émigra en France, la laissant dans sa famille où elle devint purement et simplement la bonne à tout faire. Alors Dadda Slimane, prétextant qu’après la mort de notre mère elle devait s’occuper de moi, ajoutant que l’absence de son mari était devenue trop longue, la ramena chez lui où sa femme en profita pour lui faire faire les plus viles corvées. La pauvre n’a vraiment pas eu de chance!
Mais, pour notre bonheur à tous les trois, Dadda Slimane céda à mon désir de retourner chez nous.
Nous retrouvâmes donc notre maison tant aimée : Dadda
passait la semaine ã Dernoub où il continuait de travailler â
la ferme avec notre frère aîné, et rentrait le samedi soir
pour passer le dimanche avec nous. Nous vivions chichement, ma sœur et moi : Dadda Slimane nous faisait porter régulièrement notre ration de farine d’orge, notre
huile et l’équivalent d’une petite galette de farine de blé
que nous confectionnions pour Dadda en fin de semaine. Dadda
n’était pas trop malheureux à la ferme car la propriétaire
l’aimait bien et lui donnait quelquefois des œufs, du pain
français… Elle l’avait même pourvu d’une couverture pour la nuit, une couverture militaire, grise et rêche.
J’entretenais la maison, lavais son linge, préparais ses
repas. Il n’appréciait le poulet que grillé; pendant toute une période donc, je mettais à couver les œufs après les avoir décorés à l’aide d’une allumette trempée dans la suie pour obtenir des poussins au duvet et, plus tard, au plumage chamarrés. Mes jolis poulets étaient ensuite égorgés par un villageois de la famille puis préparés et grillés par mes soins; ainsi, à ma grande joie, Dadda se régalait lorsqu’il rentrait.
L’honneur et l’amertume 33
Nous demeurâmes six ans dans cette maison, car Dadda ne se maria que vers l’âge de vingt-trois ou vingt-quatre ans.
En effet, il avait refusé toutes les propositions qu’on lui
avait faites parce qu’il désirait épouser une fille qu’il avait remarquée, mais ne l’avait dit à personne. Chaque fois que Dadda Slimane lui disait : « Nous allons demander sa
fille à Untel », Dadda faisait « non » de la tête sans mot
dire. Lorsqu’on sut qu’il souhaitait épouser la fille du
Caïd*, Dadda Slimane refusa d’aller la demander car, disait-
il, nous n’étions pas assez riches pour nous allier à une
famille caïdale. Dadda n’insista pas mais refusa tout autre
mariage. Plus tard, il s’intéressa à une jeune fille
extraordinairement blanche, plantureuse, avec une magnifique
chevelure blonde qui lui battait les reins, une beauté! Nanna
Ourida exprima son désaccord en invoquant le caractère intraitable des gens de sa famille. Nanna Zineb, ma sœur aînée, lui rétorqua aussitôt que si son frère voulait cette jeune fille il n’y avait pas à la lui refuser:
- Enfin! C’est la seconde femme qu’il désire et vous la lui refusez encore! Laissez-le donc se marier, ou bien préférez-vous qu’il aille lui-même formuler sa demande?
Elle dit cela sous le coup de la colère, car chacun sait qu’un jeune homme ne va jamais lui-même faire sa demande en mariage! La demande fut faite rapidement et le mariage aussi. Le trousseau était bien mince en ces temps difficiles, et les choses se firent le plus simplement du monde.
Avant son mariage, nous menions une vie paisible et harmonieuse. Dadda était payé vingt francs par semaine; Dadda Slimane lui en prenait quinze. Avec les cinq francs, par-
fois quatre, qui lui restaient, il m’acheta le minimum de bijoux composant le trousseau de la mariée. Dès que je voyais un vêtement ou un bijou qui me plaisaient, je les lui réclamais aussitôt. Tout me fut acheté avec son argent de - Caïd fonctionnaire turc. Ce titre a été conservé par les Français en Kabylie pour désigner le lieutenant de l’administration sur une ou deux tribus.
34 L’honneur et l’amertume
poche de plusieurs années, conservé opiniâtrement au fil des semaines. Ma mère ne m’avait laissé qu’une paire de
bracelets de cheville. Avec l’argent de poche de Dadda et le
fruit de mon travail, je pus acquérir le nécessaire : bracelets, boucles d’oreilles, colliers, diadème, et plusieurs robes.
Au début des années quarante, les Anglais et les Américains débarquèrent en Algérie, et les contrôles de papiers devinrent fréquents. Les Américains sont de tous petits bonshommes avec de petits yeux brillants et parlants une langue aussi bouillonnante qu’une marmite. Dès qu’ils apparaissaient à l’abord du village, tout le monde criait:
« Les voilà, les voilà! » Et chacun de rappeler sa marmaille
et de boucler sa porte. Lorsqu’ils s’approchaient de nous,
ils nous montraient des pièces de monnaie blanches ou jaunes, ce qui nous émerveillait car nous pensions que c’était de l’argent ou de l’or. Ils nous tendaient une pièce et nous montraient les poules pour essayer de se faire comprendre. Nous réalisions alors qu’ils désiraient une volaille contre la pièce et nous nous étonnions qu’ils demandent si peu contre une telle fortune! Ils réclamaient aussi des œufs, les pauvres mouraient de faim. Nous craignions tout de même cette nuée de soldats surprenants par leur petite taille et leurs yeux clairs. Ils avaient l’air de sortir tous du même moule, regroupés comme des poussins autour de leur mère. Nous leur vendions donc nos œufs avec grand bénéfice pour nous.
Affamés, ils semblaient prêts à tout sacrifier pour un peu de nourriture; ceux qui s’étaient habitués à leurs visites firent de bonnes affaires, les soldats leur troquant parfois des vêtements, des couvertures. Le mari d’une de mes tantes s’était ainsi enrichi en revendant au marché les objets qu’il obtenait auprès d’eux en échange du pain qu’on lui donnait à la ferme coloniale où il travaillait aussi. C’était une époque difficile durant laquelle nous achetions avec les bons
d’alimentation distribués par les autorités françaises. A cette période, une fille de mon âge mourut dans le
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village. J’en eus beaucoup de chagrin car elle était atteinte d’une mauvaise maladie: elle avait été frappée par un
mauvais esprit de la fontaine qui l’avait installée dans le
mutisme avant de lui faire rendre l’âme peu de temps après. Sa mère décida alors de vendre tous les éléments de son trousseau. Parmi eux, il y avait des pièces d’argent pour confectionner un collier à plusieurs rangs qu’elle était prête à me céder. J’attendis avec une impatiente frénésie le retour de Dadda; quand il rentra, je lui dis, tout excitée :
- Dadda chéri, je t’en prie, il faut que tu me les paies, sinon je crois que j’en mourrai!
- Je veux bien, mais tu sais que je dois attendre mon
salaire. Si cette femme accepte de te les mettre de côté jusque-là, je te les promets! - Mais Dadda Slimane te réclamera la moitié de ta paie comme d’habitude! Se lamenta notre sœur.
- Qu’il vienne donc me réclamer quoi que ce soit, j’ai
décidé qu’il n’aura rien cette semaine!
Le lendemain matin, je courus fébrilement à la première lueur de l’aube vers la maison de la dame et frappai bruyamment à sa porte. Elle sortit, non encore ceinturée. - Que se passe-t-il? Tu m’as fait peur!
- Oh, s’il te plaît, peux-tu me garder les pièces jusqu’à la semaine prochaine, dis-je, tout essoufflée.
- Mais je te les garderai un mois si tu le veux, ma fille. Si ça n’est que ça, tu peux rentrer tranquillement chez toi,
tu les auras la semaine prochaine! - Que Dieu te bénisse!
Je me mis à l’embrasser, lui baisant le front et les mains. Elle riait et disait que j’étais bête comme une fille
coquette de mon âge. Lorsque les pièces furent en ma
possession, j’achetai une chaîne et portai le tout à une
femme spécialisée dans l’art de les enfiler. C’était la
grande mode à l’époque, et chaque jeune fille rêvait d’en posséder un collier. Pour ne pas être ridicule, il devait comporter au moins deux rangées. Le mien, très large, me frappait la poitrine, au rythme d’un
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balancement régulier lorsque je travaillais, au tamis, par exemple, j’en étais très fière.
L’enfileuse de pièces possédait un appareil pour les percer avant de les introduire dans les chaînons, de manière à ce
que chacune se superpose à moitié sur la précédente. J’observais son travail avec ravissement et lorgnais envieusement les boucles d’oreilles et les bijoux qu’elle
avait fabriqués ou assemblés pour d’autres clientes. J’étais éblouie par une parure de tête assortie de grandes boucles d’oreilles dorées en forme de fer à cheval. L’idée de devoir trouver l’argent pour l’acheter me trottait déjà dans la tête. En attendant, il fallait d’abord payer le premier collier. Lorsque Dadda Slimane vint réclamer comme d’habitude
les trois quarts de la paie de Dadda, celui-ci lui répondit :
- J’ai dû m’acheter un pantalon, je ne peux rien te
donner cette semaine. J’ai pourtant reculé au maximum cet
achat mais je ne pouvais continuer à travailler chez les Français en haillons, j’avais trop honte!
Dadda chéri avait menti pour me payer le collier. Dadda Slimane ne répondit rien sur le moment mais nous coupa
presque les vivres. Il ne nous envoyait plus qu’une guelba d’orge, c’est-à-dire vingt litres tous les quinze ou vingt jours. J’appris que Nanna Ourida n’appréciait guère de voir ainsi son mari se soucier de nous alors que nous ne faisions rien pour l’aider dans ses nombreuses tâches domestiques.
Elle finit par convaincre son mari de ne plus nous envoyer
que dix litres au lieu de la guelba bimensuelle de deux décalitres. Heureusement, Dadda était suffisamment apprécié
de ses patrons, qui lui donnaient largement des céréales destinées aux bêtes. Nous en faisions du pain, et en fin de compte ne manquions de rien, nous avions même du café.
C’est ainsi que peu à peu nous prîmes notre
indépendance. Dadda ne travaillait plus que pour nous trois, laissant Dadda Slimane se débrouiller seul. En retour, celui-
ci se déchargea tout à fait de nous, qui appréciions
davantage cette situation finalement favorable puisque Dadda put
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m’acheter cette parure de tête tant désirée et bien d’autres choses encore.
Un homme rapportait des foulards qu’il se procurait sans doute chez le Caïd avec les bons. Peut-être le Caïd recevait-il les vêtements de l’État mais, au lieu de les distribuer à la population, les gardait-il pour les revendre? Je ne sais. L’homme travaillait à Sidi-Aïch *: lorsqu’il recevait la marchandise à redistribuer, il se servait d’abord largement avant de rapporter le reste à écouler à sa femme, au demeurant fort gentille. J’allais donc la voir pour qu’elle me vende quelques-uns des foulards et elle acceptait volontiers de me les confier pour que je les montre à Dadda afin que nous puissions choisir ensemble, choix vraiment difficile parmi les couleurs différentes : rouge, noir, violet, jaune… C’est ainsi que Dadda ne put jamais s’acheter quoi que ce fût pour lui; il marchait pieds nus au lieu de porter, sinon des chaussures, du moins des espadrilles … Son pantalon était rapiécé à tel point que le tissu d’origine se perdait sous les pièces innombrables.
- Sidi-Aich : village sis à environ 30 km au sud-ouest d’Ihma, au cœur de la vallée de la Soummam.