Chapitre 9 – L’honneur et l’amertume – N. Plantade

9.

Nous nous installâmes chez un certain Mohammed qui
nous loua deux grandes pièces de son pavillon qui en comprenait neuf. Il avait une grande famille qui regroupait là trois générations.
Dès notre arrivée, nous remarquâmes une de ses filles âgée de dix-sept ans, magnifique. Élancée, très belle, une superbe chevelure blonde lui battait les reins. Aussitôt, mon mari l’envisagea comme épouse pour son frère Abdelkader. J’en parlai à la mère qui me demanda des renseignements sur le frère en question. Un jour qu’il se trouvait à la maison, je l’appelai afin qu’elle vienne le voir. Il lui plut et elle était prête à lui céder sa fille que nous avions baptisée « Brigitte Bardot» tant elle lui ressemblait. Malheureusement, ils eurent des problèmes familiaux et renoncèrent à cette alliance. Ils nous informèrent également qu’ils avaient besoin de récupérer leurs deux pièces, mais qu’ils nous laissaient le temps de chercher autre chose.
Mon mari s’adressa à un agent immobilier qui lui fit plusieurs propositions. Parmi elles, un pavillon situé à Bobigny près d’un cimetière, d’une valeur de quatre-vingt-dix mille francs, nous étions en 1962. Nous voulions l’acquérir mais les Kabyles tournèrent la tête de mon mari, le dissuadant de vivre près des morts; les enfants feraient des cauchemars à cause des enterrements, et autres histoires qui conduisirent mon mari à
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renoncer à sa décision d’acheter. Il est vrai qu’à l’époque
je fus moi aussi impressionnée par la proximité du cimetière
à cause de notre croyance aux morts qui reviennent parmi les vivants la nuit. Aujourd’hui, au contraire, j’adopterais une tout autre attitude car, vu ce que sont devenus le monde et
les gens, je préfère encore vivre parmi les morts que parmi
les vivants!
Pressé par nos propriétaires, mon mari finit par acheter un grand deux pièces-cuisine, mais il fallut attendre encore quinze jours pour que les propriétaires déménagent. Les deux dernières semaines furent les plus difficiles; nous nous sentions vraiment de trop. Nous passâmes en tout six mois
chez eux.
Au moment de la transaction, mon mari se rendit seul chez
le notaire. L’agent immobilier lui demanda les raisons de mon
absence, question qui lui parut incongrue et à laquelle il ne sut répondre que par l’inutilité de ma présence car je ne savais pas signer. L’agent immobilier vint me chercher chez
moi et me força à aller chez le notaire en voiture. Sur place, durant la discussion, il m’apprit à signer en me guidant la main. Le moment venu, je peinai sur le contrat. Je ne sais ce que j’ai griffonné mais je me souviens que je fus surprise qu’on l’acceptât sans commentaire.
L’appartement nous coûta vingt mille francs. Mon mari
prit un crédit et, pour payer les traites, envoya travailler
notre fils aîné dans une cartonnerie. Il avait fait les cinq
années d’école primaire en deux car il apprenait très vite,
mais, malheureusement, cela ne suffit pas à rattraper son retard: il était rentré à l’école à l’âge de treize ans. Son instituteur conseilla de le faire entrer en apprentissage
mais mon mari refusa, il avait besoin d’argent. Il commença donc à travailler à quinze ans et remettait intégralement sa paie à son père.
Heureuse de me sentir enfin chez moi, j’embrassai le sol de l’appartement en y pénétrant et remerciai Dieu. Hélas, je comptais sans de nouveaux soucis.
Mon mari et moi, mes deux filles aînées et notre bébé dormions dans la grande pièce, tandis que mon fils aîné et la petite Saadia couchaient dans l’autre sur des lits superposés.
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Quelques mois plus tard, mon beau-frère Abdelkader vint s’installer chez nous car il ne travaillait pas; on relégua donc Saadia dans le lit de ses sœurs, pendant qu’Abdelkader occupait le sien. Le calvaire dura deux ans. Le beau-frère était exigeant, totalement à notre charge, et je lui lavais son linge. Il trouva du travail sur la voie publique mais le quitta dès la première journée car, disait-il, la pelle lui meurtrissait les mains.
Par-dessus le marché, il me demandait quelquefois dix francs, cinq francs, pour aller aux douches ou autres, alors que dans le même temps il parvenait à expédier des mandats de quatre cents francs à sa femme en empruntant, notamment à son autre frère, Salem, toujours célibataire.
A cette époque, je recevais souvent la visite de la belle-sœur de Dadda, la sœur de sa femme. Elle se trouvait en France depuis longtemps et me donnait des conseils. Elle s’indignait que nous prenions ce paresseux d’Abdelkader à notre charge, mais elle savait qu’elle prêchait une convaincue impuissante.
Mon mari finit par lui dire de pourvoir à sa nourriture et lui acheta une casserole personnelle, ainsi qu’une armoire pour son linge. Pour moi, la situation était pire car je devais préparer deux repas au lieu d’un. Quand j’étais débordée, il exigeait de ma fille qu’elle lui prépare son repas personnel, différent du nôtre, il était très autoritaire. Mon mari minimisait toujours mes propos à son sujet et prenait systématiquement sa défense.
Une fois, il ouvrit l’armoire de son frère et sortit ses vêtements; il les étala sur le lit et m’appela :

  • Vois un peu les vêtements d’Abdelkader ! me dit-il en me montrant des moisissures.
  • Je n’y peux rien, l’armoire est humide et ne possède
    pas de penderie. Tous les vêtements reposent sur des étagères!
    Il ne me laissa pas terminer ma phrase et me saisit à la gorge. Ses mains serrèrent si fort que je crus qu’il aurait raison de moi, mais il lâcha prise en voyant pleurer les enfants. En dépit de sa banalité, je ne lui pardonnai pas
    cette agression, pas plus qu’à son frère. Bien sûr, il était normal qu’un homme frappe sa femme mais seulement lorsque la chose se justifiait;
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je trouvais que là elle ne se justifiait pas, d’autant qu’Abdelkader exhibait un égoïsme indécent, n’offrant jamais rien de ce qu’il achetait pour lui : je me souviendrai
toujours de ses olives! La première fois que je les avais
vues, j’en fus fort étonnée car je pensais qu’elles
n’existaient pas en France, mon mari n’en ayant jamais acheté. Alors enceinte, le feu avait embrasé mon ventre! Une envie irrésistible de retrouver le goût salé de ce fruit tellement
de chez nous m’avait menée jusqu’à sucer les noyaux qu’il laissait dans son cendrier tout en lui lançant une
imprécation intérieure : « Va donc, Abdelkader, que le feu
qui me dévore à l’instant te poursuive et t’atteigne ce
matin!» A midi, il était rentré avec un pied boursouflé; des tonneaux lui étaient tombés dessus; mon imprécation avait
porté ses fruits!
Après deux longues années de cette vilaine cohabitation, Abdelkader repartit en Algérie où il demeura trois mois avant de revenir nous demander de nouveau asile, mais, pour une fois, le sort me fut favorable, car mon mari venait de recevoir une lettre de son père lui rapportant les méfaits du frère durant son séjour au pays. Cette lettre donna à mon mari le courage de refuser, sinon Abdelkader serait revenu tranquillement chez nous, Dieu sait encore pour combien de temps!
En effet, le mariage d’Abdelkader avait posé des problèmes à ses parents, mais nous n’en apprîmes les détails que plus tard : il avait lui-même choisi sa fiancée sur une photographie remise par un membre de la famille de celle-ci. Il avait donc fait savoir à ses parents son désir de l’épouser afin qu’ils aillent faire la demande officielle. Sur le chemin de Bougie, ils avaient été mis en garde par des amis : « Surtout, n’allez pas plus loin, c’est inutile, Cette fille est une citadine, elle a grandi à Bougie! Jamais elle ne supportera de vivre dans une ferme, renoncez à votre projet avant qu’il ne soit trop tard! De plus, elle est fille unique et pire, elle est allée à l’école, votre fils, lui, est analphabète. Sa famille est bougiote depuis des générations; elle serait capable de vous faire passer dans le chas d’une
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aiguille! » Ces paroles avaient refroidi mes beaux-parents qui avaient rebroussé chemin.
Lorsque, le lendemain, Abdelkader avait interrogé sa mère sur le résultat de la demande en mariage, elle lui avait répondu, gênée :

  • Écoute, mon fils, cette affaire est un peu délicate! Tu sais bien, les Bougiotes sont exigeants, ils réclament beaucoup de choses que ton père n’a pas les moyens de
    payer …
  • Quoi, quelles exigences? Je suis au courant de tout, j’ai pourvu ã tout le nécessaire, les aspects matériels sont déjà réglés entre moi et qui de droit!
  • Puisque tu as tout réglé toi-même, pourquoi n’as-tu rien dit? En ce cas, tu aurais pu aller jusqu’au bout!
  • Si j’ai fait appel à vous, c’est seulement pour m’éviter de vous entendre me reprocher d’avoir agi seul; et puis je vous préviens que si vous ne faites pas le nécessaire je repars sur-le- champ en France!
    Ils avaient cédé au chantage et étaient allés faire leur demande. Le mariage fut conclu. La jeune femme avait accepté de s’installer provisoirement ã Aghilan, son mari lui ayant fait la promesse de l’emmener en France. Apprenant que je
    m’y trouvais déjà, elle me jalousa sans me connaître, et eut cette méchante réflexion : « Si elle, paysanne analphabète, a trouvé le moyen de vivre en France, moi j’en trouverai dix! »
    Mon beau-père ne l’a jamais estimée à cause de ses critiques à propos de tout. Orgueilleuse et méprisante, très vite, elle avait créé des histoires et était repartie
    « bouder » chez elle après leur avoir dit:« Ah, c’est ainsi! Je comprends pourquoi votre première bru s’est enfuie en France, elle a voulu échapper à vos griffes, je ne peux rester un jour de plus parmi vous!»
    C’est après avoir eu vent de tout cela que mon mari n’accepta plus d’héberger son frère, qui avait préféré le parti de sa femme à celui de ses parents!
    Notre installation dans notre nouveau logement se fit presque en même temps que la proclamation de l’indépen-
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dance de l’Algérie. Toute l’immigration algérienne était en liesse; mon mari me demanda de préparer les enfants pour les emmener déjeuner gratuitement dans un restaurant kabyle puisque, ce jour-là, tous fêtaient l’événement en offrant des repas à leurs compatriotes.
Malheureusement, vers midi, moment où il devait les emmener, mon mari rentra et me tint un discours contraire :

  • Prépare-leur le repas, je ne les prends pas, il y a déjà des bagarres dans les restaurants!
    Mes filles, déçues, pleurèrent dans leurs robes neuves mal-gré les manifestations de joie dans les rues, les chants, le henné qui furent le lot de cette journée mémorable que de nombreuses femmes avaient partagée.
    Quant à moi, depuis mon arrivée, mon mari m’avait inter-dit de mettre le nez dehors de peur que l’on jase au village. A l’époque, il y avait peu d’immigration familiale, et ceux qui vivaient seuls ici racontaient au pays des choses désobligeantes sur les femmes de ceux qu’ils voyaient dans la rue, la rue étant bien sûr un lieu de perdition.
    Cette période fut assombrie par un voisin de notre village, responsable du FLN. Il vint à la maison pour nous dire de rentrer au pays :
  • Les moudjahidines vont t’égorger pour avoir acheté un logement en France au lieu de chercher à rentrer chez toi. Je
    te conseille de revendre au plus vite et de rentrer au pays. Cette remarque me glaça et je dis simplement, avec calme :
  • Lorsque la guerre battait son plein et que les bombes tombaient sur nos maisons, nous ne sommes pas morts, et
    c’est aujourd’hui que nous disparaîtrions alors que la guerre est finie? Qu’on vienne donc nous déloger!
  • Vous le regretterez, je vous dis que vous le regretterez!
    Cet homme repartit au pays et s’y trouve encore aujourd’hui avec sa femme française.
    . Abdelkader renchérissait avec un plaisir malsain:
  • Ah, c’est sûr! Tous ceux qui ont acheté ici seront recherchés, retrouvés et notés sur une liste rouge!
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  • Qu’ils nous notent même sur une liste noire! dis-je, exaspérée.
    Peu après, nous reçûmes une lettre alarmante nous priant de rentrer d’urgence car mon beau-père était au plus mal. Mon mari s’y rendit le plus rapidement qu’il put et, à son grand étonnement, trouva son père malade, certes, mais non à l’article de la mort. En réalité, on l’avait fait venir seulement dans le but de lui exposer des difficultés matérielles à cause de Amara qui ne leur donnait rien. A cette période d’ailleurs, il rejoignit le FLN, comme le firent certains sous prétexte d’infliger une bonne correction aux harkis; ces combattants de la dernière heure déployèrent un sadisme inouï sur ces égarés, comme par exemple leur arracher la chair vive avec des tenailles.
    Avant de revenir, mon mari, constatant l’état de son père, laissa quatre mille francs à sa mère pour leurs dépenses, car la maladie de son mari attirait de nombreux visiteurs qu’il fallait honorer au minimum avec du café et des gâteaux, sans parler des repas à la viande pour certains.
    Quel soulagement de pouvoir me dire chez moi dans cet appartement situé au premier étage d’un immeuble modeste, mais propre, qui en comptait quatre! D’un côté, il donnait sur la cour intérieure, de l’autre, sur un jardin appartenant au voisin du rez-de-chaussée. Pourtant, toute l’année que dura le crédit, le quotidien ne s’était guère amélioré, au contraire même: pommes de terre à l’eau, de la viande une fois par semaine, et pas question de faire d’écart. Même les enfants partaient à l’école sans déjeuner le matin car aucun d’entre eux n’aimait le lait s’il n’était pas mélangé à du café, un luxe qui ne nous était plus permis!
    Peu importe, l’essentiel était sauf : j’avais un chez-
    moi où je pouvais me consacrer à mon foyer, et même si je devais me contenter d’une galette sèche et d’un oignon, je rendais grâce à Dieu Je vivais tranquillement, satisfaite de pouvoir
    m’occuper de mes enfants pour lesquels mon attention n’a
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jamais faibli. Pour endormir les plus jeunes, je continuais
de chanter nos belles berceuses, mais cela provoqua la réprobation de deux voisines : mes chants les gênaient, disaient-elles. Je me demandais comment de si douces et charmantes berceuses pouvaient déranger des oreilles humaines. Sans comprendre, je dus tristement me résoudre à les
chuchoter; ces femmes m’avaient coupé la voix!
Mis à part cela, je vécus en parfaite entente avec les
voisins, tous Français; d’ailleurs, je ne sortais pas et veillais scrupuleusement à ce que mes enfants se conduisent convenablement au-dehors, ils éveillaient même l’admiration
de certains dont les enfants étaient moins bien élevés et ne réussissaient pas aussi bien à l’école.
Comme je ne mettais pas les pieds dehors à cause de mon mari qui me l’interdisait toujours, je ne risquais guère
d’être confrontée aux difficultés extérieures. Je vivais activement, certes, mais paisiblement dans mes murs où ne venaient que les membres de la famille plus ou moins proches; les autres visites étaient exceptionnelles et toujours éprouvantes. Ainsi, sans comprendre pourquoi, je reçus une assistante sociale qui me posa diverses questions dont je ne saisis pas un mot. Très émue, je lui montrai tous les papiers qui se trouvaient dans la maison sans savoir à quoi ils correspondaient. J’avais très peur qu’elle me retire mes enfants, sachant que plusieurs familles d’immigrés algériens s’étaient vues dépossédées des leurs par ces femmes-là : qui les placèrent pour raison de mauvaises conditions de vie. Je connaissais une femme kabyle qui habitait une baraque à qui
on avait enlevé ses trois filles pour les lui rendre
seulement lorsque son mari obtint un logement HLM. Elle
m’avait rapporté son chagrin, craignant de ne jamais les revoir; mais plus tard elle fut tout heureuse de les
retrouver grandies et en bonne santé, accueillies dans de meilleures conditions. L’assistante sociale s’assit sur une chaise, remplit des formulaires puis s’en alla.

  • Pourquoi est-elle venue? me demanda mon mari
  • Comment pourrais-je le savoir, elle a dû me le dire, mais je n’ai rien compris!
    L’honneur et l’amertume 237

Huit jours plus tard, nous reçûmes une lettre de la mairie nous indiquant les nouveaux tarifs de cantine des enfants.
Plus d’une fois mon ignorance me mit à l’épreuve. Au cours
de cette même année 1962, ma petite Saadia eut cinq ans et rentra à l’école maternelle. Chaque jour sa sœur aînée l’accompagnait, et je ne savais même pas dans quelle direction son école pouvait se trouver. A la fin de l’année scolaire, elle rentra avec un petit papier informant les familles de la fête de l’école. Je réussis avec du mal à faire acheter à mon mari le nécessaire, puis je partis avec ma fille et mon bébé, me laissant guider par elle. Parvenues sur les lieux, nous trouvâmes une longue file d’attente, mais je fus contrariée par l’absence d’enfants; seuls les mères et quelques pères formaient cette queue patiente et ordonnée. Au bout de quelques minutes, une femme kabyle s’adressa à moi :

  • Cette fillette est-elle scolarisée ici ? – Oui, pourquoi ?
  • Bétail! Tu n’es que bétail! Ta fille aurait dû rentrer depuis longtemps, il faut qu’elle rentre!
    Elle alla chercher le gardien qui prit ma fille. Cela fit grandir mon inquiétude; j’eus peur tout à coup de ne pouvoir la retrouver. Cependant, je pris patience. La Kabyle m’expliqua que les enfants étaient convoqués pour treize heures et les parents pour quatorze. Peu à peu, la queue avançait et je finis par me retrouver à l’entrée, mais le gardien me mit de côté, me refusant l’accès. Mon bébé criait, il faisait très chaud et j’étais inquiète. Le gardien me repoussait à chaque fois que j’essayais d’entrer, tout en ouvrant l’accès aux autres parents. Lorsque tous eurent pénétré, je vis Chérifa venir vers moi en riant.
  • Pas possible, tu es sortie! on devrait te mettre une peau de mouton pour tes premiers pas dehors!
    Quel soulagement elle m’avait apporté! Je lui fis part de
    ma situation et du refus du gardien. Très vive, elle
    répondit :
  • Quel imbécile, celui-là! Avec ton bébé qui pleure, il aurait pu faire un geste!
    Elle sortit sa convocation, la coupa en deux et sous le nez
    du
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gardien m’en remit la moitié. Nous pénétrâmes donc
ensemble dans le préau où les danses des enfants avaient déjà commencé depuis longtemps. Je tentai en vain de reconnaître ma fille sous les déguisements de papier qui me semblaient extraordinaires, jamais mes yeux n’avaient vu pareilles choses. J’eus soudain le sentiment pénible que je ne saurais pas la retrouver dans cette foule de parents et d’enfants qui paraissaient si sûrs d’eux. Heureusement, mon amie me rassura aussitôt :

  • Tu n’as aucune inquiétude à avoir tant que je serai avec toi, tu repartiras chez toi avec ta fille!
    J’entendis tout à coup une voix forte, familièrement désagréable:
  • Mais c’est Louisa, et toute seule en plus! Comment mon frère a-t-il pu la laisser venir là? Attention, le ciel va sûrement tomber!
    C’était Hanifa, ma belle-sœur tant détestée.
    Les enfants commençaient à rejoindre leurs parents en portant des livres élégamment enrubannés. D’une voix pincée, Hanifa s’adressa à ma fille:
  • Oh! mais dis donc, tu en as trois, toi, c’est pas comme la mienne qui n’en a qu’un! Après tout, c’est normal, ton père s’appelle Mokrane!
  • Son père s’appelle Mokrane, sa mère débarque seule-ment, mais sa fille la ressuscitera!
    Chérifa ne ratait jamais l’occasion de manifester son inimitié à Hanifa et cela me faisait plaisir à chaque fois.
    Chérifa m’accompagnait parfois dans mes rares démarches, compatissante à mon incompréhension de ce pays inconnu.
    Elle me raconta qu’elle-même avait connu ce sentiment
    d’impuissance les premiers temps de son arrivée. Elle m’expliqua comment elle était incapable d’aller jusqu’à la boulangerie qu’elle voyait pourtant de sa fenêtre du premier étage; comment elle tenta de s’y rendre mais fut comme paralysée une fois dehors car elle ne voyait plus le magasin, celui-ci s’étant comme volatilisé! Remontant chez elle, elle l’aperçut
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de nouveau de sa fenêtre mais la boulangerie demeura long-temps pour elle un mirage. Elle attendait donc que ses filles rentrent de l’école pour les envoyer acheter le pain.
Je gardais espoir de faire moi aussi des progrès mais je comptais sans l’intransigeance de mon mari qui m’interdisait toute sortie, hormis celles; indispensables, au dispensaire, pour la consultation mensuelle des enfants, lequel se
trouvait à cinq minutes de chez nous.
Fin 1964, j’accouchai d’un sixième enfant. Mon mari, heureux que ce fût un garçon, offrit le champagne à cinq de nos voisins. Quand je rentrai de la maternité, ils vinrent me voir en apportant chacun un cadeau pour le bébé. Ces visites me procurèrent une grande joie en me renvoyant le souvenir de celles, innombrables, que reçoit une accouchée au pays. Après cinq ans d’exil dans la solitude, je découvrais tout à coup une certaine solidarité, une communication possible avec les Français que je percevais jusque-là comme des gens indifférents et inaccessibles. Leur visite me parut presque saugrenue mais me mit du baume au cœur.
Je fus malade après cet accouchement et on dut m’administrer une série d’injections à la maternité. Malgré
le traitement, mon mari était impatient que je rentre à la maison, il en fit la demande au médecin qui refusa. Il signa une décharge et je partis avec une piqûre supplémentaire dans les flancs. Arrivée à la maison, il m’envoya immédiatement à la cuisine pour préparer le dîner devant honorer ses deux frères et un cousin éloigné, alors qu’il venait de promettre au médecin que je me reposerais. Moi je savais bien qu’une telle chose ne serait pas possible : chez nous, ni les hommes ni les enfants n’accordent de repos aux femmes!
Les trois hommes dînèrent et repartirent sans offrir le moindre cadeau au bébé, alors que l’usage veut que les hommes remettent de l’argent à la mère, ne serait-ce qu’une pièce symbolique. Je fus effarée de leur attitude, et je me demande encore aujourd’hui comment un tel comportement
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est possible. C’est que je ne m’étais pas encore convaincue que les immigrés commençaient à évacuer les usages qui les gênaient, ceux qui, pourtant, sont là pour maintenir des liens forts, tous les échanges, matériels en apparence, mais qui ont une haute valeur spirituelle et sans lesquels on assisterait au désordre généralisé. Cela, je le compris lors de la circoncision de ce même enfant : aucun des hommes invités n’offrit le moindre centime alors qu’on ne peut se soustraire au minimum d’une pièce remise dans la main de l’enfant. Ce jour-là, je me promis de faire mienne la morale du proverbe qui se moque de celui qui se fait abuser deux fois par la même personne : « Si je me fais avoir une fois, maudit soit le père de celui qui m’a abusé, si je me fais avoir deux fois, maudit soit mon père!»
Voilà donc bien longtemps que de nombreux membres de
ma famille et de ma belle-famille m’indiffèrent ou m’
apparaissent détestables, tandis que les Français deviennent plus proches malgré ce fichu obstacle de la langue.

Mon mari n’a jamais eu de considération pour moi, mais
cela est chose banale et le lot des femmes : par une nuit de juillet 1966, je fus prise des douleurs devant donner naissance à mon septième et dernier enfant. Après m’avoir reproché de l’avoir réveillé, il se leva, la fureur dans les yeux, et me pressa de m’habiller pour partir â la maternité. Je m’exécutai en m’arrêtant à chaque contraction, ce qui enflammait ses yeux d’un ressentiment terrible. Dehors, je marchai le long du mur en m’y agrippant à chaque fois que la violente douleur me déchirait les reins, ce qui provoqua sa colère.

  • Marche plus vite, espèce de bourrique, tu vas finir par le déposer dans la rue, allez, avance!
    Je crus que je ne parviendrais jamais jusqu’à la clinique qui n’était pourtant qu’à dix minutes.
    Enfin, l’accoucheuse s’étonna de me voir arriver à pied et le reprocha à mon mari qui se justifia par la courte distance, pourtant si longue pour moi!
    L’honneur et l’amertume 241

Je fus délivrée très vite.

  • C’est une fille! me dit l’accoucheuse.
    « Ce pourrait être une grenouille, me suis-je dit en moi-
    même, pourvu que j’en sois délivrée! »
    On me descendit dans une chambre en sous-sol où j’eus l’impression de me retrouver en prison. Une femme kabyle s’y trouvait déjà. Un jour, mon mari vint me voir et, très content de lui, me raconta qu’il avait flanqué une belle raclée à ma fille âgée de douze ans parce qu’elle avait laissé brûler la marmite du dîner de la veille. Il riait tandis que je sentais le feu de la révolte monter en moi; j’avais hâte qu’il s’en aille. Heureusement, il ne resta pas longtemps.
    Dès qu’il fut sorti, je me tournai vers le mur et pleurai
    en silence. Moi qui avais besoin de réconfort, voilà qu’il m’achevait avec ses vilaines affaires! Mes pauvres enfants avaient dû trembler de peur car je connaissais ses raclées, ce ne sont ni fessées ni gifles, non, c’est terrible: toute la violence brute des paysans de nos montagnes se déchaîne dans ces moments redoutables et redoutés. Dans mon lit, j’imaginais le drame qui avait dû se jouer à la maison avec mes pauvres petits …M’entendant pleurer, ma voisine me demanda les raisons de tant de larmes, et je me confiai à elle. Elle tenta de me réconforter :
  • Tu sais, moi, j’ai quatre filles et je ne m’en porte
    pas plus mal, Dieu pourvoit à chaque être qui vient au monde; nous autres Kabyles n’osons pas dénoncer nos maris pour coups et blessures! Alors, prends patience et occupe-toi de toi-même au lieu de penser ã ceux qui sont à la maison!
    Je fus soutenue par cette femme mais en même temps j’étais gênée qu’elle apprenne ce qui se passait chez moi.
    Cette naissance ne fut marquée par aucun événement agréable, puisque c’était une fille.
    Dieu avait bien fait les choses en nous installant près d’un cabinet médical tenu par une femme â qui je fis bientôt appel pour cause de retour de couches trop précoce : d’habitude, j’étais tranquille pendant plusieurs mois, mais cette fois les
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choses se présentaient différemment. Il est vrai que je n’allaitais pas mon bébé, cela pour la première fois de ma vie, non que je n’eusse pas de lait, j’en ai toujours eu autant qu’une bonne vache, mais l’accoucheur m’avait interdit de le faire, comme il l’interdisait à l’époque à toutes les mères, vantant la supériorité du lait maternisé. Mes seins regorgeaient de lait que l’on me pompait artificiellement.
Rentrée chez moi, je souffris beaucoup car mon mari n’accepta pas tout de suite d’acheter l’affreuse poire. Je demeurai donc ainsi, les seins gonflés et aussi douloureux que des abcès, chose absurde qui ne présentait que des inconvénients : j’avais du lait qu’il fallait jeter et remplacer par la poudre achetée en pharmacie!
Devant mon inquiétude de retomber trop rapidement
enceinte, la femme-médecin me prescrivit la pilule en expliquant à ma fille, ignorante du cycle des femmes, son utilisation. Résultat : sept jours de prise et vingt et un jours d’arrêt! Lorsque, trois mois plus tard, le médecin interrogea ma fille sur la périodicité de mes prises, elle s’alarma, mais fut aussi soulagée que moi de constater que tout allait comme on le souhaitait. Dieu était à mes côtés!
Notre découverte des usages procédait souvent d’ expériences inattendues. Toujours en tête de classe, ma petite Saadia obtint son premier prix d’excellence, mais sa joie se termina en larmes car nous ignorions le déroulement des fêtes de fin d’année scolaire avec distribution des prix. Nous savions que celle-ci avait lieu le samedi à l’école, mais nous ne pouvions deviner qu’il y en avait une autre le lendemain pour les prix d’excellence et d’honneur, et, qui plus est, dans un endroit différent, en présence du maire de la ville.
Le dimanche matin, comme d’habitude, Saadia partit faire des courses et rentra en larmes: elle avait rencontré une maman qui l’avait reconnue et lui avait demandé pourquoi
elle ne s’était pas rendue à la distribution des prix réservée aux meilleurs élèves de la commune. Craignant d’être punie, elle
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réclama sa belle robe pour y aller; il n’était pas trop tard, mais mon mari ne crut pas à son affaire et refusa de l’accompagner. Il permit tout de même à ses sœurs de l’emmener, ce qui la soulagea grandement. Au retour, elle nous raconta son émotion devant la remise de son prix par le maire sous les applaudissements du public et avec l’hymne national français qu’elle venait d’apprendre à l’école.
Les années suivantes, de telles occasions se représentèrent, mais mon mari n’assista jamais à ces fêtes : nous étions si loin de la valeur de leur travail scolaire! La seule chose que nous pouvions faire était de leur dire de bien travailler et de se conduire correctement, ce qui heureusement portait ses fruits car si d’aventure ils s’étaient mal comportés et que la chose soit parvenue aux oreilles de mon mari, Dieu sait quelle correction il leur aurait infligée! De même qu’il était heureux que l’école ne fût pas mixte, car mon mari n’aurait sans doute pas
pu admettre d’y savoir ses filles.
A cette époque, il n’était pas envisageable pour nous de
laisser faire des études à nos filles et encore moins de leur permettre de gagner leur vie; l’argent gagné par les femmes était tabou. Il était beaucoup plus important qu’elles sachent faire la cuisine et tenir une maison que de lire des livres. Ainsi, les miennes faisaient leur devoir domestique avant leurs devoirs scolaires, moins essentiels. Pour nous, les choses étaient simples: nous les marierions lorsqu’elles auraient l’âge et elles suivraient leur mari pour mettre au monde des enfants. D’ailleurs, au moment de leur passage en sixième, leur père s’opposa à ce qu’elles quittent l’école primaire et réclama de les mettre dans les classes de transition. Il fut convoqué plusieurs fois à ce sujet pour entendre le refus des institutrices et de la directrice d’offrir une telle orientation pour de bonnes
élèves. Il finit par céder, mais c’est la mort dans l’âme qu’il voyait partir ses filles en autobus pour le lycée, craignant toujours qu’elles soient vues par un homme qui irait raconter qu’elles circulaient seules, et en autobus!
Mais il faut croire que le sort en était jeté. Malgré toutes les
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réticences et les difficultés, mes enfants ont tous fait des études très honorables, et, Dieu merci, aucun d’entre eux
n’eut à commettre d’acte répréhensible par la loi française.
Je crois d’ailleurs que s’il en avait été autrement mon mari aurait été capable de tuer le mauvais sujet; un homme
déshonoré frappe aveuglément.
Chacun trouvait son compte dans les progrès scolaires de
nos filles; durant des années elles passèrent leurs dimanches
à faire le courrier des uns et des autres sans pouvoir sortir, ne serait-ce que dans la cour de l’immeuble où elles jouaient parfois avec les enfants des voisins.
L’un de mes neveux vivant en France poussa la chose encore plus loin en venant non seulement les dimanches mais aussi en semaine. Lorsqu’il rentrait chez lui après sa
journée de labeur et qu’il trouvait une lettre, il avait hâte d’être au lendemain matin pour venir la faire lire. En se rendant ä son travail, il passait chez nous de bon matin et dérangeait mes enfants encore endormis. Il faisait lever timidement ma fille qui essayait de se cacher derrière son tablier d’écolière qui lui servait de robe de chambre.
Un jour, il porta une lettre de son père, Dadda
Slimane. Ma fille la lut d’abord en français puis traduisit
dans notre langue. Il demandait à son fils de lui expédier quarante mille francs dans le but d’acheter un terrain pour construire une maison.
Cette somme importante, bien sûr, mon neveu ne la possédait pas, mais il est de coutume d’emprunter, et réciproquement de prêter. Tout homme digne de ce nom doit prêter lorsqu’on le lui demande; on s’endette soi-même pour prêter à celui qui vous sollicite. Mon neveu fut embarrassé après la lecture de la lettre. Il réfléchit un instant, puis
il dit :

  • Où diable vais-je trouver ces quarante mille
    francs?
    Il eut un moment d’hésitation puis s’exclama:
  • Mais oui Mokrane pourrait bien me prêter dix ou vingt mille francs. Il pourrait bien se débrouiller pour me trouver au moins dix mille francs, ce n’est pas impossible, pour le reste je me débrouillerai!
    L’honneur et l’amertume 245

Mon mari travaillait en équipe, il était donc absent, mais je répondis pour lui:

  • Non, c’est impossible justement, ce n « est pas la peine de lui poser la question!
    Malgré mes recommandations, il revint le soir après le travail. Il expliqua la situation à mon mari et lui demanda son aide. La réponse me surprit par sa promptitude;
  • Je cherche aussi un terrain, cédez-m’en une partie. Oui! écris à ton père et dis-lui que je suis intéressé par l’achat du tiers du terrain.
    La lettre fut expédiée aussitôt et obtint une réponse rapide : Dadda Slimane n’acceptait pas la proposition de mon mari, arguant que l’acquisition de la totalité du terrain lui était indispensable pour construire une maison capable d’abriter ses quatre fils et leur famille.
    Mon mari refusa donc de prêter l’argent puisque lui-même cherchait à acheter. Il aurait pu construire sa maison sur les terrains indivis de son père, mais il savait que je n’accepterais plus de cohabiter parmi les siens. Mon neveu revint encore souvent réitérer sa demande mais, devant le refus, fit écrire à son père que la seule solution à leur affaire était de céder une partie du terrain.
    C’est donc là, à une dizaine de kilomètres de la ferme de Aghilan, qu’est en train de s’édifier notre maison, mais au prix de combien de privations et de sacrifices! Qu’importe, cela est le lot de tous les immigrés, chacun d’eux mettant un point d’honneur à élever sa maison, signe aux yeux de ceux demeurés au pays que leur exil n’a pas été vain, et que, malgré leur absence, ils sont toujours présents chez eux. Même ceux qui, trop pauvres pour jeter les fondations d’une future habitation, s’accrochent à cette idée en se contentant d’un lopin de terre nu auquel ils fixent des bornes visibles pour marquer leur présence, et aussi dire qu’ils reviendront …

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