Chapitre 8 – L’honneur et l’amertume – N. Plantade

8.

Une écurie signifie pour nous une vilaine maison, une maison sale. Malgré le choc, je ne voulus pas y croire. Mon idée était qu’en France toutes les maisons étaient belles et propres, et je patientai en attendant de voir où l’on m’emmenait.

Notre destination était un pavillon récemment acquis par

le beau-frère de mon mari, par ailleurs tenancier d’un

hôtel-restaurant à Pantin. Je savais donc que nous habite-

rions chez Hanifa, la sœur                               de    mon    mari,        qui      devait                                                                      mettre         à

notre disposition deux pièces situées dans la cour de la maison. Pour moi, deux pièces, c’était extraordinaire, et je pensais déjà à tous les arrangements intérieurs que je pourrais                       y   faire.           C’était           donc      le     cœur     plein         des joies de l’attente que je m’y rendais.

En fait, il s’agissait d’une bicoque construite dans la cour et que les anciens propriétaires utilisaient comme poulailler. Heureusement, Salem, durant le séjour de mon mari au village, lui avait apporté quelques améliorations en la débarrassant  des saletés et en repeignant les murs.

Nous arrivâmes à destination un matin de l’hiver 1960,

épuisés par le voyage. Après les salutations d’usage, je remis les gâteaux à ma belle-sœur                                                                                        en    lui       expliquant que sa mère ne m’avait rien remis pour elle, ce à quoi elle me répondit simplement :

200                                    L’honneur et l’amertume

– Ça ne m’étonne pas l

Son accueil me déçut terriblement.

Nous déposâmes nos maigres bagages dans ce qui devait être notre logement : deux minuscules pièces, repeintes, certes, mais dont le plancher, plus qu’usagé, nous faisait prendre les pieds dedans, si bien que mon mari dut acheter un lino pour le recouvrir. Je croyais sincèrement que notre logement ne pouvait se limiter à ces deux réduits,

persuadée que d’autres pièces de la maison nous étaient

réservées au premier étage. Je compris bien vite que je

m’étais fait des illusions. J’allais découvrir une vie pire que                            celle          que          j’avais connue;         ma                belle-sœur                    profita          de            mon ignorance et de ma naïveté pour m’exploiter sans possibilité pour moi de trouver consolation chez une Nanna Fatima ou une Nanna Rosa.

En fin d’après-midi, ma belle-sœur                                        me   dit:

– Il faut que tu roules le couscous, mes frères vont sûrement venir en sortant de leur travail, ils dîneront ici!

Elle parlait de ses deux jeunes frères, Abdelkader et Salem, immigrés depuis quelques années.

Je fus abasourdie; la tête me tournait encore. J’étais exténuée et je devais rouler le couscous pour mes beaux-frères! Je pris mon courage à deux mains et m’exécutai. Quand j’eus fini, elle s’exclama :

– Oh, mais tu sais rouler le couscous debout!

En effet, pour la première fois de ma vie, je l’avais fait debout, le grand plat posé sur la table. Au village, les femmes travaillent assises sur le sol ou accroupies, mais jamais debout.

Le soir, vinrent effectivement les deux jeunes frères

qui dînèrent avec mon mari et leur beau-frère, puis

bavardèrent ensemble toute la soirée. Nous apprîmes ainsi qu’Amara            leur       avait                       expédié une          lettre             pour    leur             dire       que nous avions soutiré l’argent de notre voyage au beau-père. Cela était faux, bien sûr, mais Amara, mort de jalousie de nous voir partir, avait fait cela pour monter ses frères contre nous en France.

L’honneur et l’amertume                                                                                                                             201

Si Mouloud, le beau-frère, nous dit :

– J’ai l’impression que vous êtes partis en plein conflit! – Oui, hélas! répondis-je.

– Oh, tu sais, les beaux-parents n’aiment pas voir partir leurs fils et leurs petits-enfants. Ils vont sûrement me reprocher de vous avoir aidés en vous procurant un logement.

Cette réflexion s’avéra fort juste puisque, au village, la belle-famille disait de lui : « C’est le Juif qui les a logés, c’est lui qui les a fait partir! »

Quand il avait fallu beurrer le couscous avant de le servir, Hanifa, ma belle-sœur, en                                                                                 préleva une portion dans une assiette, me la tendit, et me lança:

– Ajoute un peu de beurre ici!

Je me demandai pourquoi elle avait fait cela, avant de

comprendre que l’assiette était destinée à son mari qui avait

l’habitude de manger le couscous plus beurré que celui des

autres. J’avais fait cuire des haricots verts que je

m’apprêtais              à   ajouter           au    bouillon,              mais      elle        m’arrêta                               net en

m’expliquant               que     son     mari      n’aimait            les      haricots           verts                                  qu’en salade. Au moment du repas, elle avait également déposé sur la table une marmite de lait caillé pour arroser le couscous de Si Mouloud. Tout était pour Si Mouloud. Il me faisait penser au patriarche dont la nourriture réservée était différente de celle des autres; en outre, il était de vingt ans plus âgé que sa femme et se déplaçait avec une canne.

Le lendemain soir, en plus des personnes de la veille,

vinrent autour de la table beaucoup d’autres hommes. Si Mouloud s’adressa à mon mari en ces termes :

– Ce logement que je t’ai prêté, tu as vu comme il était

insalubre avant que je le débarrasse de toutes les vieilles affaires que j’y entreposais. Vous pouvez y habiter de façon provisoire, quatre ou cinq mois, le temps que. tu trouves autre chose.

– Je pense que ce logement devrait être payé! lança sa femme.

– J’ai déjà dit que je ne demanderais rien pour ce réduit et je ne reviendrai pas sur ma décision!

202                                    L’honneur et l’amertume

Elle insista, mais il lui coupa la parole :

– J’ai dit non, c’est non! Ça n’est qu’une écurie provisoire! Je paie suffisamment d’impôts comme cela pour l’hôtel sans y ajouter un locataire que le fisc pourrait découvrir!

Mon mari remercia son beau-frère et chacun eut l’impression que l’affaire était réglée.

Nous n’avions rien, pas même une casserole. Pendant une bonne huitaine, nous vécûmes dans la vraie maison; c’est seulement le soir que nous traversions la cour et regagnions notre piteux logement pour y dormir.

Durant ces premiers jours, Hanifa faisait bouillir une énorme bassine de lessive et m’appelait ensuite pour l’aider à la porter dans la cour. Là, elle la laissait pour que je lave, rince et mette à sécher le contenu. Au début, je pensais qu’il s’agissait de la literie de ses enfants, mais lorsque je remarquai que c’était Si Mouloud qui transportait les vieux draps jaunis et rapiécés une fois secs, je compris que je lavais les draps des locataires de son hôtel.

Le soir, j’étais fatiguée, je toussais toujours et sentais quelquefois la fièvre. Malgré cela, je me levais le lendemain pour recommencer. Que pouvais-je faire? Refuser?

Impossible : nous vivions chez eux la journée, nous mangions dans leurs assiettes, préparions nos repas dans leurs casseroles et leurs poêles à frire; je ne pouvais donc que me taire et m’exécuter.

Après une semaine, je décidai de parler à mon mari :

– Je ne peux continuer ainsi! Tu m’as amenée ici pour

être       la     servante          de    ta     sœur     qui      est      pire       que     ta     mère!             Elle  me

laisse chaque matin le baquet de lessive des locataires de l’hôtel et elle s’en va avec son dernier dans sa poussette pour ne rentrer qu’en fin de matinée et me reprocher :

« Comment! Tu es encore à la lessive, tu n’as pas préparé le déjeuner!»

J’avais bien fait de parler car, dès le lendemain, il acheta

L’honneur et l’amertume                                                                                                                                     203

une casserole, quelques couverts et un couscoussier. Pour-tant, il m’avait dit avoir laissé quelques ustensiles avant son départ en Algérie. De toute évidence, Hanifa avait tout récupéré durant son absence.

Le lendemain, elle vint comme d’habitude me demander de rouler le couscous.

– Je ne me sens pas très bien, je suis fatiguée I

Ma réponse n’était pas un subterfuge, je me sentais réelle-ment trop faible, mais elle ne le crut pas, et dit :

– Dis-moi plutôt que tu veux être indépendante, préparer toi-même, dans ton petit chez-toi, les repas de tes seuls enfants!

– Je te roulerais ton couscous si je le pouvais, mais Dieu sait que je ne peux pas, j’ai de la fièvre!

– Ha! ha! ha! partit-elle d’un grand rire, c’est vrai que tu ignores ce que c’est que « tin ttawla » *.

Incapable de dire « le thermomètre », elle osa quand même se moquer de moi qui en ignorais l’existence!

Dans la même semaine, Si Mouloud se tint à la fenêtre et me dit depuis la cour :

– Tu sais, ma fille, lorsque je suis arrivé en France, c’est l’oncle Untel qui m’a hébergé un mois durant lequel je n’ai pas eu à acheter la moindre miette de pain, il pourvoyait à tout. Vous pouvez vous aussi rester un mois dans notre maison!

– Je te remercie, Si Mouloud, je sais que tu as de

nombreux enfants; mais il ne convient pas que les miens continuent d’envahir ta maison dès le matin!

– Oh, ma fille, tes enfants me peinent lorsque je les vois. le matin dans un coin, attendant que les miens aient

déjeuné et soient partis ã l’école pour manger à leur tour. Ne crois pas que je sois insensible à leurs grands yeux silencieux. La vie ici est dure, tu sais, mais très bientôt tu t’y habitueras. Tu devras eux aussi les préparer tôt le matin pour qu’ils partent à l’école; ils reviendront déjeuner pour

* tin ttawla: litt. « celle de la fièvre », la chose qui sert à mesurer la fièvre.

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repartir aussitôt, tu verras, le rythme est accéléré, il faudra que tu t’y fasses comme nous tous. Ici, l’heure c’est l’heure!

– Je tâcherai de faire de mon mieux. Si je suis venue en France, ce n’est pas pour continuer de vivre comme au pays je me doute bien qu’il faudra acquérir d’autres habitudes.

Peu après, mon mari acheta un sommier avec son matelas

et une armoire. Hanifa, voyant cela, ne put le supporter et en informa son mari le soir même, puisqu’il nous en fit immédiatement  le reproche :

– Comment, vous achetez des meubles et vous jetez les miens à la cave!

– Mais, Si Mouloud, le matelas que nous avons trouvé est beaucoup trop petit pour mon mari, ma petite dernière et

moi!

– Je ne veux rien savoir, mon matelas doit rester ici et non moisir à la cave!

Mon mari s’arrangea avec lui et reprocha à sa sœur d’être à l’affût de nos faits et gestes.

Un peu plus tard, Si Mouloud entreposa dans la cour deux vieux lits métalliques superposés qui venaient de son hôtel; mais une pluie battante se mit à tomber, si bien qu’il me dit:

– Tu devrais rentrer ces lits et y faire coucher tes enfants qui dorment encore à même le sol!

– Oh non, merci! Le jour où tu voudras les reprendre, ils auront du mal à se réhabituer au sol. De plus, je préfère que leur père finisse par leur acheter des lits. Si je rentre ceux-là, il n’en fera rien!

– Je n’en ai pas besoin aujourd’hui et pas davantage demain, prends-les, te dis-je!

Nous les rentrâmes. Mon fils dormait en haut, mes deux filles en bas, tête-bêche. Un cousin éloigné nous porta de son usine des couvertures. Oh, ce n’était pas des couvertures de laine! Elles étaient très fines et très rêches. J’en couvris le sommier métallique et y installai mes trois aînés qui dor-

L’honneur et l’amertume                                                                                                                                     205

maient donc sur une couverture et se recouvraient avec une autre, c’était là toute leur literie. Quant à la petite

Saadia âgée de trois ans, elle couchait avec nous, mais je

dus la mettre à côté de son père tandis que je m’allongeai tête-bêche tout en veillant  à  la retenir avec mes pieds.

A la fin du Ramadan, Hanifa se présenta à la porte pour dire à son frère:

– Voici l’Aïd, as-tu pensé à envoyer un mandat aux parents?

– Je leur ai expédié trente mille francs!

C’était l’argent des allocations familiales. L’argent de ses enfants était parti pour ses parents, alors que nos petits dormaient sur du fil métallique! Il suffisait qu’ils se tournent pour que la couverture le mette à nu, et au lieu d’acheter des matelas, il avait expédié l’argent.

Cela dura deux mois, deux mois au cours desquels mes

deux filles se disputaient le matin en comparant les losanges que le métal avait imprimés sur leurs bras durant la nuit, chacune disant à  l’autre : « Ce sont mes dessins les plus beaux», et l’autre de répondre: « Non, ce sont les miens! » Le ton montait, et elles finissaient par se quereller jusqu’à ce que j’intervienne.

Au bout de ces deux mois, j’entendis notre logeur se fâcher. Après quelques instants, Hanifa vint me trouver:

– Il a besoin des lits, il faut les lui rendre!

– Tout ce tapage pour cela? C’est bien inutile, il suffit de le dire, je comprends très bien!

– Il est en colère parce qu’il est gêné de vous les reprendre à cause des enfants qui lui font de la peine!

Il reprit les lits. Le soir, mon mari alla contester ce geste auprès de son beau-frère qui ne voulut pas reconnaître sa promesse antérieure.

Mon mari finit par acheter deux lits superposés, les mêmes que ceux que nous avions rendus, mais toujours pas de matelas.

206                                    L’honneur et l’amertume

Cela dura encore deux mois au bout desquels il acheta un

seul matelas que j’installai sur le lit du haut pour mon fils. Les filles continuèrent de se chamailler en bas.

L’installation électrique se réduisait à une ampoule dans

chacune des pièces, pas une seule prise de courant, rien! Quelqu’un vendit â mon mari un poste de radio pour dix

mille francs, mais comment le brancher? Salem, qui était

serrurier, bricola le moyen de le raccorder en passant le fil dans la cour jusqu’à l’ampoule des wc.

Nous avions pris l’habitude de payer la moitié des

factures d’eau et d’électricité de Si Mouloud, jusqu’au jour où, lors de sa visite, une femme d’un village voisin du nôtre, Chêrifa, immigrée avant moi, me révéla une chose dont je ne pouvais me douter.

– Votre logeur vous exploite, vous payez la moitié des factures pour deux ampoules! Je vais en parler ce soir à mon mari; il travaille dans la même usine que le tien, fais-moi confiance, dès demain il lui ouvrira les yeux!

En effet, le lendemain, son mari expliqua au mien que le maximum qu’il devait payer ne dépassait pas le quart des factures.

Ce fut Hanifa qui s’opposa en s’adressant à moi;

– Et ce baluchon de linge que tu laves au moins une fois par semaine, ça n’est pas de la consommation d’eau, ça?

Elle faisait allusion au linge d’Abdelkader et de Salem. Je protestai immédiatement :

– Ce linge, ma chère, que je suis obligée de blanchir mal-gré moi sous le robinet glacé de cette cour, ce linge est celui de tes frères, non des miens!

– J’en ai assez! Si vous croyez que je suis heureuse de vous loger. Je suis mariée à un étranger (un Kabyle d’une autre tribu que la sienne) qui me maltraite; je me fais sermonner à cause de vous! J’en ai assez, allez, partez, allez dans une maison de papier, mais partez!

Quelquefois elle craquait et quittait la pièce en pleurant. Il lui arrivait de recevoir Chêrifa et de lui parler de nous;

L’honneur et l’amertume                                                                                                                                     207

celle-ci me rapportait toujours tout ce qu’elle entendait, car elle n’aimait pas du tout ma belle-sœur.                                                                                                            Ainsi,                                                                                                                     j’appris que Hanifa lui avait dit :

– Combien j’ai mal de voir mon frère rentrer avec le panier plein et se diriger directement chez lui sans jamais rien m’offrir! Il longe mon couloir avant de traverser la cour, mais il ne s’arrête jamais pour me donner quelque chose. Puisque c’est ainsi, je promets qu’il paiera un loyer, finie la gratuité du logement! Avec ce qu’il paiera, je m’achèterai moi aussi des bonnes choses et ça remplacera ce qu’il ne m’aura pas donné. Il ne sait pas sans doute que mon mari n’a que faire de moi, de mon bien-être, qu’il ne vit que pour son hôtel!

Huit jours plus tard, Si Mouloud demanda un loyer à mon mari.

– Mais, Si Mouloud, ce n’est pas ce qui a été dit au départ, tu m’avais très clairement signifié que tu me logerais gratuitement!

– Mon fils, j’ai bien dit cela, et je ne reviens pas sur

ma parole, ce n’est pas moi qui ai changé d’avis; vois avec ta sœur, c’est   elle   qui        a              exigé       de         moi     que               je     m’humilie       à

te demander ce loyer !

Mon mari fit venir Salem et Salah, un fils de Si Mouloud issu d’un premier mariage et qui était déjà un homme. Il refusa d’assister à la confrontation parce qu’il avait honte pour son père. Salem fut donc le seul témoin : mon mari

paya les quatre mois d’arriéré à raison de cinq mille francs par mois. Si Mouloud dit :

– Pour moi, cet argent est tabou et ma main ne le prendra pas, débrouille-toi                                                                     avec      ta     sœur!

Il dit cela, puis rendit les vingt mille francs à mon mari; les cinq mille francs du cinquième mois restèrent sur la table mais il laissa sa femme les prendre, ce qu’elle fit et continua de faire durant les deux ans au total que nous passerons chez eux.

Nous rentrâmes dans notre réduit accompagnés de Salem.

208                                            L’honneur et l’amertume

Ils bavardèrent encore un moment ensemble jusqu’à ce que mon mari dise :

– Tu as vu comme nos neveux auraient besoin d’une

coupe de cheveux, tu pourrais leur faire cela, tu as le temps aujourd’hui!

Salem avait en effet l’habitude de couper les cheveux des enfants de Hanifa, mais cette fois il blasphéma :

– Putain de Dieu, ils te font pitié pour que tu penses

ainsi à eux! S’ils te peinent tant, donne-leur les vingt

mille francs qu’ils viennent de te rendre pour payer le coiffeur      à      leurs             enfants!                       Notre             sœur               me           répugne au    plus               haut point. Après ce que je viens de voir, je pourrais l’égorger sur mes propres genoux sans qu’il s’écoule une seule goutte de sang! Pas question que mes mains coupent les cheveux de leurs rejetons! Ils louent quarante chambres et il faudrait encore leur rendre service, les aider, les pauvres!

La vie se poursuivit ainsi pendant deux ans. Chaque mois,     mon mari payait                son     loyer      à                sa       sœur        et  un    tiers      de    leur facture d’électricité et d’eau.

Nous avions une petite table métallique de camping qui possédait un tiroir. Tous les matins, avant de partir travailler, mon mari y déposait deux cents francs pour le pain et le lait quotidiens, ainsi que la bouteille de limonade dont mes enfants ne pouvaient plus se passer depuis qu’ils y avaient goûté. Personnellement, je n’aimais ni le pain français ni le lait, et je continuais de faire ma galette kabyle chaque jour. A cette époque, un litre de lait coûtait quarante francs, le litre de limonade dix ou quinze, et le pain trente ou quarante. Il nous fallait deux litres de lait, deux pains et un litre de limonade. Mon fils faisait les courses et rapportait la monnaie: trente à quarante francs que je gardais.

Au bout de quelque temps, avec ces maigres économies, je l’envoyai m’acheter des épingles à linge car ma belle-sœur faisait des histoires lorsque j’utilisais les siennes, laissées sur les fils dans la cour. Cela m’avait amenée d’ailleurs à

L’honneur et l’amertume                                                                                                                                     209

faire sécher mon pauvre linge à l’intérieur en l’étendant sur les pieds de lit et le bord de la table; je les maintenais en posant dessus un couteau ou une cuillère. Quand j’eus mes propres épingles, je me remis à faire sécher mon linge sur les fils à l’extérieur. Je ne les retirais pas toujours en même temps que le linge· sec, mais je constatai qu’elles disparaissaient de plus en plus souvent. Bien sûr, ma belle-sœur          nia       les             avoir   prises.

– Tu ne vas pas m’accuser de vol dans ma propre maison! J’en parlai à mon mari qui me reprocha ma naïveté :

– Ma pauvre, tu es encore endormie, ouvre les yeux! Tu verras qu’ici il faut être encore plus vigilant qu’au pays!

– J’étais loin de me douter qu’on puisse voler dans un pays comme la France, où chacun a plus qu’il lui faut!

Je reprenais donc mes épingles en même temps que mon

linge. Lorsque Hanifa venait dans la cour étendre le sien et qu’elle ne les trouvait plus, elle improvisait un mauvais chant:

– Je suis heureuse, j’ai des épingles, là, là, là …

Le «je», c’était moi, bien sûr; elle me ridiculisait. Je

fermais volets et fenêtres pour ne plus l’entendre et me mettais à pleurer. Elle m’humiliait et je ne pouvais lui répondre. Au pays, nous avions au moins la possibilité de répondre : les femmes chantent presque toute la journée, soit des chants que tout le monde connaît, soit ceux qu’elles improvisent, et quelquefois elles font des joutes poétiques,

la meilleure étant celle qui frappe le plus fort par des formules bien tournées. ·

D’ailleurs, pour me provoquer, elle utilisait n’importe quoi. Par exemple, lorsqu’elle venait étendre son linge et qu’elle trouvait les fils occupés, elle poussait mon linge

vers une extrémité et le laissait ainsi tassé pendant qu’elle installait le sien. J’attendais qu’elle ait terminé avant d’aller ramasser mon linge encore mouillé. Je sortais comme

une voleuse, je rentrais comme une voleuse, tandis qu’elle faisait tout pour me faire réagir et pouvoir se moquer de moi. Mais

210                                    L’honneur et l’amertume

je restais de marbre. En gardant la fenêtre fermée, j’évitais de la voir car il m’était devenu impossible de lui adresser

la parole; on ne parle pas à son pire ennemi!

Tout était prétexte à faire des histoires : leur porte extérieure, à moitié vitrée, fermait mal. Un jour, mon fils

dut la forcer un peu pour la fermer. Le soir en rentrant de

son hôtel, Si Mouloud ne parvint pas à l’ouvrir et, de colère, brisa la vitre avec sa canne. Le bruit réveilla sa femme. J’entendis le mari blasphémer et l’épouse claquer des dents; elle était terrorisée à chaque fois qu’il se mettait en

colère car il la frappait souvent avec sa canne. Je dis à mon mari :

– Écoute, il y a encore une sale affaire t  · On entendit crier Si Mouloud :

– Qui a fermé la porte de cette façon? Impossible de l’ouvrir  sans     casser                       la          vitre            …!

Si Mouloud était un homme terrible, économiquement puissant, mais d’une avarice rare; comparé à lui, le patriarche semblait presque généreux!

Il frappa sévèrement sa femme. C’est ainsi que les

hommes passent leur colère sur les femmes; ils ne

cherchent pas à savoir si elles sont coupables ou non, ils déchargent leur mauvaise humeur sur elles, et, une fois leur colère apaisée, ils s’intéressent au fond de l’affaire.

Le lendemain matin, Si Mouloud parla à mon mari :

– C’est ton fils qui a poussé trop fort sur la porte et j’ai dû casser le carreau pour entrer …

– Bon, d’accord! Je vais acheter une vitre et je dirai à Salem de venir la placer!

Dès l’après-midi, Si Mouloud vint me trouver, impatient: – Où est Mokrane?

– Il est sorti. Peut-être se trouve-t-il avec ses frères!

– Je veux le voir pour lui dire qu’il n’aille pas acheter de vitre, j’aurais trop honte qu’il paie un malheureux morceau de verre. Je m’excuse pour ce matin, j’étais simplement en colère et je ne savais plus ce que je disais.

L’affaire s’arrêta là.

L’honneur et l’amertume                                                                                                                                     211

Un beau jour, en fin d’après-midi, le voilà flanqué de sa femme qu’il poussait devant lui en disant:

– Allez, avance, allez, entre, nous allons parler franche-

ment, allez!

– Pourquoi entrerais-je, Mokrane n’est pas là!

– Mokrane n’est pas là, mais la maison est pleine, il y a sa femme et ses enfants, son fils est un homme maintenant, allez, entre!

Ils nous trouvèrent prêts à dîner. Je venais de servir les enfants          qui        tenaient                     chacun                       leur             assiette, l’un                     assis     sur                     le bord du lit, l’autre par terre, l’autre à la petite table. Si Mouloud me dit d’une façon solennelle en parlant bien fort :

– Par Dieu et tous les croyants, je peux t’affirmer, ma fille, que tout ce qui se passe de négatif entre vous et moi vient de celle-ci!

Il désignait sa femme. Puis il s’adressa à elle :

– Tu veux que je dise tout, tu veux que je dise? Dis, tu veux que je parle?

Je répondis à sa place :

– Parle donc, Si Mouloud, puisque nous en sommes là, il vaut mieux parler, savoir plutôt que ne pas savoir!

– C’est une vipère que j’ai à mes côtés, une vipère qui me fait         oublier           les             règles           de       la                politesse, me                        fait   m’humilier devant les gens; elle m’a fait vous demander un loyer et

bien d’autres choses encore que je tairai.

– Oh, Si Mouloud, comme on dit : « Il faut se raisonner et

penser au lendemain; le mort une fois mort ne revient pas à la vie »; la tisseuse, lorsqu’elle entame son ouvrage, sait qu’elle le terminera, même si cela doit prendre plusieurs années. Par contre, celui qui ne réfléchit pas ne pense pas au              lendemain,     se        trouve                   fort   démuni       lorsque  l’adversité   se présente à lui!

Je dis cela très calmement.

Il regarda longuement Hanifa, retenant son désir de la

gifler : il leva le bras puis l’abaissa sans la frapper. Il se contenta de dire :

212                                    L’honneur et l’amertume

– Je vais ouvrir mon portefeuille et y enfouir ces sages paroles que je garderai sur moi. Tu vois comment parlent ceux qui ont de l’éducation. Toi, ignorante, tu n’as que du venin dans la bouche, tu ne m’as jamais comblé d’une belle parole!

Puis, s’adressant à moi :

– Merci, ma fille, que Dieu fasse miséricorde à tes parents!

Et ils s’en retournèrent.

Nous fûmes souvent malades durant la première année : rougeole des enfants, allergies diverses qui nous conduisirent, mon fils et moi, à l’hôpital. Saadia eut une rougeole compliquée qui lui valut une longue hospitalisation. Notre logement était froid et l’absence de chauffage aggravait les maladies.

A l’hôpital, il était interdit de pénétrer dans la

chambre de Saadia, nous la voyions seulement à travers une

vitre. Cette situation m’était insupportable; mon mari

demanda sa sortie au bout de deux semaines, mais on refusa.

Je ne comprenais pas ce qui se passait, je me sentais

dépossédée de mon enfant, ils me l’avaient prise malgré moi.

Je ressentais une très vive injustice, car j’aurais voulu la

garder pour qu’elle décède à la maison plutôt que de ne pouvoir                     l’approcher.                Elle       était         si     malheureuse            qu’elle pleurait sans cesse. Priver ainsi une enfant de trois ans de voir ses parents, c’était à devenir fou!

Deux semaines passèrent encore et mon mari retourna à l’hôpital avec la ferme intention de l’en sortir. Il entra dans la chambre malgré l’interdiction des infirmières. On appela le médecin qui, ne pouvant dissuader mon mari, lui fit signer une décharge. De retour à la maison, ma fille resta muette et immobile. On la posait dans un coin où elle demeurait sans parler, ni bouger, ni manger.

Si Mouloud, la voyant ainsi inerte, dit sur un ton de regret:

L’honneur et l’amertume                                                                                                                                     213

~ Vous auriez dû la laisser à l’hôpital!

Mon mari fit venir le médecin du quartier qui

prescrivit plusieurs médicaments. Quelques jours plus tard,

la rougeole se manifesta d’un seul coup, une floraison de

boutons recouvrit son petit corps malingre. Jamais elle ne se

plaignait ni ne pleurait, mais elle émettait un petit gémissement régulier qui       fendait  le                               cœur.

Huit jours plus tard, notre petite recommença à bouger et même à jouer. Mon mari la gâta alors comme il n’avait jamais gâté personne. Chaque jour, je tentais de lui faire manger un peu de beurre comme on faisait au pays avec les malades, mais en vain. Je lui donnais aussi beaucoup de sucreries car dans notre médecine on soigne ainsi les rougeoleux : beaucoup de sucreries, beaucoup de chaleur, des vêtements et une literie rouges, toutes choses qui pour nous accélèrent l’éclosion des boutons, et donc la guérison.

Elle devait retourner à l’hôpital Hérold à Paris un mois après sa sortie. Mon mari se fit conduire en voiture par un membre du village. A son retour, il nous raconta l’étonne-ment du médecin devant la santé retrouvée de la petite. Mal-heureusement, deux ans plus tard, elle tomba de nouveau malade et fut envoyée en maison de repos pendant trois

mois. Le destin est vraiment le maître des choses : Saadia,

après avoir échappé aux bombes, à la sous-nutrition et à

toutes sortes de maladies, est aujourd’hui une femme accomplie, ce                 que       je                             n’aurais       jamais                     imaginé      à                   l’époque.

Lorsqu’on voulut inscrire les enfants à l’école, on nous expliqua qu’ils devaient d’abord être vaccinés. Un cousin les emmena tous les quatre pour le premier vaccin. Ils rentrèrent très mal en point, gémissant, vomissant. Le cousin me rapporta les explications du médecin : « Si les enfants n’ont jamais été vaccinés, ils seront malades, interdiction de es nourrir, ne pas leur donner même une goutte d’eau pendant au moins vingt-quatre heures. » Ils eurent de la fièvre et ne purent remuer l’épaule; l’endroit de la piqûre gonfla

214                                    L’honneur et l’amertume

comme une grosse figue bien mûre. Cela dura trois jours et trois nuits durant lesquels ils ne pouvaient se tourner dans leur lit.

Le second vaccin fut lui aussi douloureux, car, en plus de la fièvre, de la douleur musculaire et des vomissements, ils avaient la diarrhée. A longueur de journée, je transportais les vomissures dans la cour où se trouvait le robinet d’eau, tandis que les gens me disaient :

–  Ne t’inquiète pas, ils sont en train d’expulser tout leur mal, ces vaccins vont leur extirper toutes les pourritures et ils en sortiront avec une nouvelle santé qui les fera s’adapter au climat de la France!

En effet, dès le troisième vaccin, les choses s’améliorèrent nettement, les deux premiers les avaient bien nettoyés, et celui-là n’eut sur eux qu’un effet mineur. Ils purent enfin rentrer à l’école.

Il fallut leur acheter quelques vêtements. Mes filles ne possédaient que les vieilles robes kabyles que j’avais transformées. Deux de mes neveux vivaient déjà en France; l’un me donna dix mille francs en me disant :

– Il faut t’acheter un tricot : si tu n’y prends garde, tu mourras d’une pneumonie. La toux t’habite en permanence

et en France il fait froid. Alors, couvre-toi bien, surtout

quand tu sors faire la vaisselle ou la lessive dans la cour, et cesse d’aller pieds nus sur le ciment glacé!

L’autre m’offrit trois mille francs. Je remis les

treize mille francs à mon mari afin qu’il habillât les enfants pour l’école. Je me privai car je voulais en tout premier lieu qu’ils aient de quoi se montrer au-dehors, surtout à l’école où tous les enfants se retrouvent. Je ne voulais pas que les miens se fassent remarquer à cause de leur tenue. A l’école, tous les enfants doivent être semblables, même si dans sa famille chacun retrouve ses particularités.

Mon mari acheta donc des robes identiques pour les deux grandes et un pantalon pour Saïd, Les chaussures et les tabliers étaient fournis par la mairie ainsi qu’une jupe pour

L’honneur et l’amertume                                                                                                                                     215

chacune des filles et un pantalon pour le garçon. Mes

enfants portèrent des chaussures pour la première fois de

leur vie! Ils en souffrirent beaucoup; eux qui avaient eu jusque-là les pieds libres, voilà qu’ils étaient douloureuse-ment enserrés dans les chaussures rigides de la mairie!

Le jour de la rentrée scolaire fut un événement pour moi, et je mis toute mon énergie à les lustrer de la tête aux

pieds car je voulais qu’ils soient impeccables. Ma hantise

était qu’ils soient humiliés en raison de leur origine algérienne; je voulais qu’ils passent inaperçus, que leur origine ne soit pas perceptible, qu’ils soient comme les autres. Je passais donc mon temps à m’occuper de leur

apparence : les laver, laver leur linge et le lisser à la

main en l’étirant puisque j’ignorais l’existence du fer à repasser.

Lorsque Hanifa vit sortir mes enfants le premier matin, ce fut comme si « elle avait mis son pied dans le foyer et l’en avait retiré ». Elle n’y tint plus et fit venir Salem à qui elle dit:

– Dis à ton frère qu’il loge ses enfants au lieu de leur acheter des vêtements!

Si Mouloud, mis au courant, réagit vivement contre sa femme:

– Tu ne vas pas les empêcher de s’habiller, tout de même! Tu devrais être fière au contraire que, sitôt arrivés, tes neveux puissent se présenter à l’école correctement! Ah, vraiment, tu as pissé sur le ciel!

Je mis les choses au point :

– Ma chère belle-sœur, ces robes n’ont pas été payées par ton frère, mais avec l’argent de mes neveux dont je me suis privée!

Salem      blasphéma          et     sortit,            furieux           contre         sa                             sœur.

Hanifa avait assurément tous les défauts. Jamais elle ne nous aida d’une quelconque manière, même au tout début

où nous n’avions qu’une petite casserole où je faisais

bouillir le lait pour mes enfants. Comme elle ne pouvait contenir

216                                    L’honneur et l’amertume

qu’une tasse, il me fallait la laver après chaque prise avant d’y verser de nouveau du lait pour l’enfant suivant; le temps de préparation du petit déjeuner était ainsi multiplié par quatre, la minuscule casserole faisant également office de bol. Lorsque les enfants étaient partis à l’école, je la lavais une ultime fois et y préparais mon café que je buvais bien sûr dedans. De même, nous mangions ensemble dans une cuvette émaillée qui me servait aussi de pétrin pour le pain.

Quand elle sortait, elle coupait l’eau; j’envoyais alors une de mes filles chez Chêrifa pour me remplir deux bouteilles et pouvoir tenir jusqu’à ce qu’elle rentrât. Un soir, elle  m’entendit en parler à mon mari et réagit mal, comme à son habitude :

– Tu t’es fait donner de l’eau, tu n’as pas honte? Tu aurais pu patienter jusqu’à mon retour!

Son mari lui reprocha de couper l’eau, mais elle resta

impassible. A ce moment-là, j’eus le sentiment qu’ils étaient de connivence et qu’ils devaient l’être depuis notre arrivée. Si  Mouloud simulait de faire retomber la faute sur sa femme, mais, en réalité, il était tout aussi exaspéré qu’elle de nous avoir chez lui. C’est pourquoi ils faisaient feu de tout bois et créaient des conflits pour nous lasser.

De même elle ne ratait pas la moindre occasion de se moquer de moi et de souligner mes ignorances. Ainsi, elle m’emmena pour la première fois au dispensaire pour une consultation de maternité. Une infirmière m’enferma dans

une cabine en m’expliquant par gestes que je devais me dés-

habiller. Je me mis torse nu; elle revint me chercher et voulut ôter ma jupe mais je refusai. Elle me fit entrer dans le cabinet médical où se trouvait un médecin grand et fort qui m’impressionna. Il dit quelque chose à l’infirmière qui récidiva et me retira ma jupe de force. On m’allongea sur une table et le médecin commença â m’ausculter. Il retira le malheureux soutien-gorge qui retenait douloureusement ma poitrine. Je n’ai d’ailleurs jamais pu m’accommoder de ce sous-vêtement qui empêche de respirer comme il faut. Puis

L’honneur et l’amertume                                                                                                                                     217

il voulut m’enlever ma culotte mais je gardai mes mains crispées dessus et il se résigna. Je fus scandalisée qu’un homme se permette de telles familiarités avec la femme d’un autre, fût-il médecin. La situation me sembla si

inconvenante que mon corps s’anesthésia; j’étais pétrifiée

par la honte. Comme pour en rajouter, le médecin et l’infirmière discutaient          et     riaient                                  ensemble,                ce    qui                pour                   moi était la preuve de mon ridicule.

A la sortie, je dis à ma belle-sœur                                            :

– C’est donc cela une consultation? Je préfère accoucher seule chez moi que d’y revenir!

Elle se mit à rire de façon indécente.

– Que crois-tu? Ce que tu viens de subir n’est rien comparé à ce qui t’attend! Ne t’inquiète pas, au début j’ai réagi comme toi, mais tu verras qu’on s’y habitue, ha, ha, ha, c’est comme avec les hommes : au début ils nous effraient, puis nous les écrasons par la ruse!

Je n’aimais pas sa façon obscène de parler et

de montrer sa connaissance, pourtant tellement limitée, des

« choses françaises ».

Le fait est que je ne suis plus retournée aux consultations obligatoires. C’est seulement pour l’accouchement que mon mari me mena à l’hôpital. Je ne voulais en aucun cas revoir le gros médecin impudent. L’attitude extrêmement discrète  du médecin de l’hôpital qui contrastait avec la sienne me permit d’affronter plus confiante les consultations des grossesses suivantes.

Un jour, Hanifa chassa mes filles de la cour parce qu’elles traçaient une marelle à la craie. Je les empêchai donc de jouer en les tenant enfermées.

Finalement, elle glissa un papier bleu cartonné sous la porte. Le soir, je le montrai à mon mari qui se le fit lire par Salem : il venait du commissariat qui nous donnait quinze jours de délai pour quitter les lieux. Pris à la gorge mon mari s’y rendit.

218                                    L’honneur et l’amertume

Une quinzaine plus tard le commissariat convoqua Si

Mouloud et mon mari pour les confronter. En fait, Si

Mouloud avait menti à la police en disant qu’il voulait nous expulser parce que nous ne payions pas de loyer. Mon mari

se défendit, mais Si Mouloud nia en insistant sur le fait que l’argent était remis à sa femme et que donc rien ne prouvait qu’il s’agissait du loyer. Le commissaire demanda à mon

mari de lui fournir des quittances. Évidemment, il n’en

avait pas et expliqua qu’il s’agissait d’un accord oral entre eux. Le commissaire y perdit ses repères et conclut qu’il donnait trois mois de délai à mon mari pour trouver un

autre logement, trois mois gratuits. J’étais enceinte de sept mois; lorsque, deux mois plus tard, je me trouvai en maternité, Si Mouloud pressa mon mari de s’en aller en mon absence puisque c’était plus facile. Malheureusement, il ne put partir. Hanifa ne supportait pas de ne pas percevoir ses cinq mille francs et ne cessait de nous lancer de venimeuses paroles:

– Moi, je préférerais manger tous les jours des pommes de terre sans sel pour payer mon loyer!

En plus des tracas quotidiens s’ajoutaient ceux causés par la guerre d’Algérie qui nous concernaient directement.

Mon mari s’était engagé à la Fédération de France du

FLN depuis les débuts de la rébellion algérienne pour qui il collectait des fonds auprès de la population immigrée. Un jour de l’année 1961, il se produisit un incident grave. Un camarade lui remit trois pistolets à cacher chez nous. N’étant pas chez lui, mon mari avait hésité, mais l’autre lui avait répondu :

– Prends-les, cache-les dans la cave de Si Mouloud ou

sous ton oreiller, dans vingt-quatre heures je viendrai les reprendre. Si ton beau-frère refuse, tu n’as qu’à me le dire, je saurais lui parler!

Mon mari rentra donc ce jour-là avec les trois armes. Le lendemain matin, avant de partir à l’usine, il en informa Si Mouloud afin qu’il les cache au cas où il y aurait une per-

L’honneur et l’amertume                                                                          219

quisition tout en lui précisant pour le rassurer que les armes seraient reprises dans la journée même. Cela

déplut fort à notre propriétaire qui, après avoir rechigné un moment, finit par s’exécuter, ne pouvant faire autre-ment.

Refroidi par la réaction de son beau-frère, mon mari dit à son compagnon de reprendre les objets le plus rapidement possible car Si Mouloud ne supporterait pas longtemps la situation. L’autre lui avait seulement répondu :

– Ah oui! il ne veut pas les garder, hein?

Le soir même, deux Kabyles entrèrent sans s’annoncer, ils eurent une seule phrase :

– Allez viens, traître!

Ils encadrèrent Si Mouloud et l’emmenèrent. Dès qu’ils franchirent la porte, Hanifa enfonça ses index dans ses oreilles et hurla de toute la force de sa voix. Je courus vers elle pour la calmer, mais elle me repoussa violemment contre le mur de sa salle à manger.

– Tu oses me parler? Tout cela est ta faute. Les revolvers qu’a apportés ton mari, c’est toi qui aurais dû les cacher au lieu de mon mari. S’il meurt, il me laissera neuf orphelins!

Elle se mit â pleurer. De colère, je lâchai une contre-vérité:

– Ne pleure pas, ils ne le tueront pas, ils ne tuent

pas les chiens. En Algérie, les chiens, ils les relâchent, ils          n’exécutent      que          les                           hommes!

Une vraie vermine, cette femme. Lorsque son mari rentra quelques heures plus tard, elle lui répéta mes paroles en en rajoutant un peu : j’aurais traité mon beau-frère de « chien grisonnant». Il nous raconta qu’un de ses ravisseurs voulait

l’exécuter, mais s’était ravisé en pensant à sa nichée de neuf enfants.

Le lendemain, personne ne vint chercher les armes. Le surlendemain non plus, le troisième jour pas davantage.

Une semaine passa. Je ne supportais plus d’avoir ces pistolets sous mon matelas et j’en informai mon mari:

220                          L’honneur et l’amertume

– Je ne veux plus coucher sur ces armes, débrouille-toi pour les cacher ailleurs!

Il trouva une astuce. La cave donnait sur la cour par

une petite ouverture fermée d’un mince grillage. Il enveloppa

les armes et les ficela de manière à les attacher au grillage et     à      les   faire         pendre        à   l          ‘intérieur   de               la   cave.                          Le    fil     noué au grillage se confondait avec lui, mais moi je le voyais bien et craignais que les yeux d’éventuels perquisiteurs le vissent aussi. Je vécus donc ainsi un certain temps, tremblant à chaque fois que mes yeux se posaient sur le grillage, puis je finis par dire à mon mari :

– Voilà deux semaines qu’il t’a remis les armes alors qu’il devait les reprendre le lendemain, cet homme veut ta mort, c’est clair!

Le soir même, il alla au domicile de l’homme. Il n’y était pas. Il se renseigna auprès d’autres personnes, mais nul ne savait où il se trouvait. Il rentra au milieu de la nuit sans avoir résolu le problème. De plus, il était dans un état effroyable, le visage blême, les yeux hagards: il venait d’être victime de deux policiers qui voulaient « s’amuser ». Humiliations, passage à tabac, coups de baïonnette portés aux cuisses. La vision de son pantalon ensanglanté me fit un choc. Nous ne dormîmes pas cette nuit-là.

Le lendemain, il se traîna jusqu’au domicile d’un cama-rade en qui il avait une totale confiance, et lui parla de la périlleuse situation dans laquelle nous nous trouvions. Le jour même, ce camarade vint prendre les armes en disant

qu’il valait mieux que ce soit lui qui meure, plutôt que mon mari qui avait femme et enfants.

La nuit suivante, plusieurs camions s’arrêtèrent devant la maison. De nombreux hommes en uniforme entrèrent et fouillèrent partout : même la boîte à chaussures dont Saadia avait fait un lit pour sa petite poupée fut vidée, chiffon par chiffon. Le terrible endroit de la cave où se trouvaient encore les armes la veille fut passé au crible; pas un recoin ne leur échappa.

L’honneur et l’amertume                                                                                                                                     221

On avait dû moucharder, car l’inspecteur nous accusait

de cacher des armes. D’ailleurs, à la manière violente dont

ils perquisitionnèrent, il était facile de s’en convaincre: avant de pénétrer dans la cour, ils s’étaient conduits comme des vandales dans la maison de Si Mouloud, le premier étage d’abord où les matelas furent jetés à terre, les parents et

les enfants brutalement réveillés, le pot de chambre renversé.

Ils s’attaquèrent ensuite à la salle principale du rez-de-chaussée. Je       ne               sais                          pas  qui   étaient   ces     hommes                  à         l’uniforme marine : policiers, gendarmes mobiles? Ils frappèrent Si Mouloud chez qui ils n’avaient rien trouvé et le poussèrent violemment chez nous pour nous faire ouvrir, lui qui boitait pitoyablement.

La cour était pleine de ces hommes vêtus de sombre. Le responsable et deux autres pénétrèrent dans notre petite

pièce. Seul mon mari se leva; moi je m’assis sur mon lit,

enceinte de cinq mois. Il demanda combien nous avions d’enfants; mon mari répondit «quatre». Il demanda à les

voir tous et les sortit de leur lit. Il désigna mon ventre et

demanda ce qu’il y avait sous mes vêtements (il est vrai que les femmes cachaient des armes en simulant une grossesse).

Mon mari lui montra tout de suite le carnet de maternité

pour éviter qu’il ne «m’ausculte». Il l’ouvrit et le rendit.

Il voulut savoir ensuite si nos enfants étaient scolarisés;

mon mari leur montra les papiers prouvant qu’ils l’étaient. Enfin, il s’excusa plusieurs fois et rembarqua sa troupe.

Nous nous retrouvâmes seuls. Si Mouloud parla le premier :

– Tu vois, Mokrane, tu as été trahi ; il est certain que celui-là même qui t’avait remis les armes est allé ensuite

moucharder aux Français. Il ne faut pas leur faire confiance. S’ils te demandent encore ce genre de « service », refuse, dis-leur que tu préfères qu’ils t’égorgent plutôt que de

subir tous ces tracas! Ils n’ont qu’à demander aux Algériens qui n’ont encore rien fait pour leur pays, toi et ta femme

vous avez déjà donné, nous sommes las, à d’autres maintenant

de se battre!

222                                    L’honneur et l’amertume

J’aidai Hanifa à remettre de l’ordre dans sa maison, mais nous ne nous recouchâmes point.

Un mois plus tard, en novembre 1961, il y eut une manifestation de femmes pour demander la libération de leurs époux  détenus.           En    cet           automne,    un                grand               nombre       d’

Algériens avaient été arrêtés. La veille, le moudjahid qui nous avait sauvés en se chargeant des armes avait mis en garde mon mari et lui avait conseillé de ne pas me laisser participer à cette manifestation qui certainement se terminerait très mal. Vu mon état, je serais incapable de prendre la fuite le moment venu.

Avant de partir travailler, mon mari donna ses consignes à    sa        sœur:

– Si l’on vient te demander de te joindre au cortège, fais comme il te plaît, mais pas un mot concernant ma femme!

Il n’y a aucune autre femme chez toi! C’est compris?

Parvenu au niveau de la maison, le cortège s’arrêta.

Une femme héla Si Mouloud et lui demanda de faire

sortir sa femme. Il mentit en la portant absente. Il avait compté sans la curiosité maladive de Hanifa qui observait le défilé depuis la fenêtre de sa chambre au premier étage. Les femmes lancèrent des pierres et autres projectiles sur la maison, affirmant l’avoir vue à la fenêtre, la traitant de traîtresse. Elle vint me voir :

– Tu viens, on va se joindre au cortège!

– Mais tu as oublié ce que t’a dit mon mari hier soir!

– Non, mais elles frappent contre la maison et m’insultent!

– Peu m’importe ce qu’elles disent, je peux leur montrer les marques que j’ai sur le corps, elles verront si je suis une traîtresse!

· Finalement, elle prit la décision de ne pas participer et se cacha chez moi. Pendant ce temps, Si Mouloud réussit à se débarrasser des manifestantes en les trompant sur l’identité du visage aperçu à la fenêtre; il affirma qu’il s’agissait de sa fillette.

L’honneur et l’amertume                                                                                                                                     223

Arrivées devant la Préfecture de police, les manifestantes furent dispersées sauvagement à coups de matraque.

Je connaissais l’une d’entre elles qui disparut après la manifestation. En fait, elle avait été recueillie par un homme de la famille de Tafellust. Lorsqu’elle réapparut

une semaine plus tard, tous disaient à son mari de la répudier pour adultère. Mais les moudjahidines

censurèrent ces mauvaises paroles et obligèrent le mari à reprendre sa femme.

Chêrifa me raconta qu’elle s’était cachée toute la journée dans la cave pour échapper au «racolage» des manifestantes. Plusieurs d’entre elles s’étaient présentées chez elle, mais elle avait chargé sa fille de leur répondre qu’elle était absente.

– Je me suis juré de ne pas les suivre. Les femmes aux maris détenus? qu’en ai-je à faire qu’ils soient libérés ou non, puisque moi j’ai le mien à la maison!

Elle avait un humour parfois cynique.

Nous apprîmes ensuite qu’on avait perdu la trace de

plusieurs femmes et que d’autres avaient été grièvement blessées. J’en connaissais certaines, originaires de ma région. La manifestation ne fut pas vaine puisqu’on relâcha les maris.

De plus, les patrons se plaignaient de l’absence de leurs ouvriers : mon mari n’avait pas travaillé deux jours de peur d’être arrêté simplement dans la rue; son patron lui écrivit une lettre qui lui servait de laissez-passer en cas de tentative d’arrestation. Il put ainsi reprendre son travail et circuler dehors.

Je partis à la maternité fin février 1962, en début d’après-midi, en pleine période de Ramadan, sans mot dire à Hanifa puisque nous ne nous parlions plus depuis plusieurs semaines.

Pour la première fois, je dus mettre au monde dans une position contre nature, allongée sur le dos au lieu d’être accroupie. Je tentai de me relever plusieurs fois mais la

224                                    L’honneur et l’amertume

sage-femme m’en empêcha. Seule et désemparée, j’accouchai dans de vives douleurs à la fin de la journée. Celles-ci persistèrent toute la nuit suivante. Ce mal particulier est très connu chez nous et possède son remède propre : les cataplasmes de    bouse            de                               vache              sur   le             ventre; ici,   on                 m’ abandonna à une terrible solitude.

On m’installa dans une chambre avec une femme française. Lorsque les infirmières s’adressaient à moi, je ne

comprenais pas un mot et haussais timidement les épaules

pour le leur signifier. Le lendemain, on me changea de chambre. Là, je trouvai une compagne kabyle que je connaissais de nom, Djamila, une cousine maternelle de Si Mouloud. Dans la journée même, Si Mouloud et sa femme

vinrent en visite. Dès qu’ils entrèrent, Hanifa ne prit pas la peine de me saluer et me demanda précipitamment :

– Qu’est-ce que c’est?

Elle brûlait d’envie de connaître le sexe de mon bébé

en espérant que ce fût une fille, ce qui l’aurait réjouie,

elle qui était mère de nombreux garçons et en était si fière! Moi,   je             n’en avais             qu’un,            noyé        parmi          trois      sœurs.

Chez nous, la naissance d’une fille n’était bienvenue

que si elle survenait après celle de sept garçons, sinon c’était une calamité! Quand une femme n’enfantait que de filles, elle se faisait répudier par son mari.

Je savais que Hanifa se réjouirait de l’arrivée chez moi d’une quatrième fille car, quelque temps avant cette grossesse, j’avais perdu beaucoup de sang jusqu’à ne plus pouvoir tenir debout, ce qui avait amené une réflexion. de sa part:

– Oh, mais tu fais une fausse couche, tu étais enceinte et tu ne voulais pas le montrer!

– Je ne suis pas enceinte, je suis malade!

– Hé! pourquoi n’enfanterais-tu pas? Au contraire, il faut faire des enfants! Ici, même les filles ont droit aux allocations familiales! me dit-elle ironiquement. Même si tu as dix filles, tu toucheras pour les dix. Ce n’est pas parce que tu

L’honneur et l’amertume                                                                                      225

en as déjà trois qu’il faut t’arrêter de peur d’en avoir d’autres!

Je n’avais pas relevé ces paroles infâmes.

Son premier geste fut donc de découvrir mon bébé. Je n’avais pas répondu à sa question; Djamila le fit pour moi.

– C’est un garçon, il faut la féliciter et remercier Dieu

de lui avoir supprimé « le berceau des filles »!

Le visage de ma belle-sœur changea plusieurs fois de couleur, je crus qu’elle allait défaillir. Elle dit à son mari, comme pour se convaincre elle-même :

– Elle a un garçon, dis donc!

– Qu’il soit le bienvenu, je m’en réjouis pour elle, la

France lui a porté chance! répondit son mari. s’adressant à moi:

Puis,

– Comment te portes-tu, ma fille? J’espère que tu te relèveras vite. Je me suis fait du souci pour toi, te sachant ici toute seule, incapable de te faire comprendre  des infirmières, c’est bien dur!

Je le remerciai pour ses paroles que je savais sincères.

Il sortit un moment. Hanifa s’assit et commença à parler comme si nos relations étaient sereines.

– Tu sais, hier, quand j’ai vu partir l’ambulance, je suis allée demander à tes filles ce qui se passait. Tout d’abord, elles ont refusé d’ouvrir, puis finalement ton aînée, qui s’obstinait à ne pas me répondre, m’a mise sur la piste

de la vérité. Je voulais entrer pour leur allumer le feu car

je savais qu’elles avaient froid et qu’elles ne pouvaient le faire …

Et patati et patata … Elle m’agaçait avec son hypocrisie.

Si Mouloud revint portant deux sacs contenant boissons et gâteaux. Il en remit un à chacune des accouchées puis il partit avec sa femme en me promettant de revenir, promesse qu’il ne tint pas.

De nouveau seules, Djamila me fit part de toute la rancune qu’elle avait accumulée contre Hanifa. Elle refusa le

226                                    L’honneur et l’amertume

sac de provisions de Si Mouloud et me l’offrit en jurant de ne point y toucher.

– Cela fait cinq fois que j’accouche dans ce même

hôpital! Jamais ils ne sont venus me voir, et il faudrait qu’aujourd’hui je prenne ce qu’ils m’apportent simplement parce que le hasard a voulu qu’ils me trouvent dans ta chambre! Ah, Dieu m’en préserve! J’ai vécu dans leur hôtel durant très longtemps, je les connais très bien. Mon mari passait son temps dans le café à se saouler et à jouer son salaire. Je me débrouillais avec l’argent des allocations familiales que je devais cacher pour qu’il ne tombe pas des-sus. Pas un centime de sa paie n’échappait au jeu et à la boisson; il a même vendu mes bijoux malgré mes larmes.

Pas une fois Si Mouloud ne le raisonna, ne lui rappela qu’il avait un foyer et des enfants dont il devait s’occuper, trop content qu’il était de voir mon mari dépenser son argent

dans son café. Pourtant, Si Mouloud aurait pu penser à moi puisque           sa    mère                     et     la          mienne     étaient        sœurs           de            lait,  elles avaient bu au même sein! J’avais deux enfants et en

attendais un troisième; maigre comme un fil, je crevais de faim. Combien          de                                    fois  j’ai         salivé    en               sentant                  l’odeur                                    du couscous à la viande que préparait Hanifa pour le restaurant. Mon estomac vide me rendait folle. Une fois, n’y tenant plus, je suis allée la voir dans l’espoir qu’elle m’en offrirait, ne serait-ce qu’une cuillerée. Mais elle n’en fit rien. Quatre fois dans la même journée je descendis dans le même but, en vain. Mes yeux rivés vers le fourneau voyaient sortir de l’énorme marmite de merveilleux morceaux de viande sur lesquels j’ai failli bondir comme un chat affamé. Mais Dieu me donna le courage de renoncer en la maudissant: « Que tu sois brûlée ici-bas avant de l’être dans l’Enfer pour avoir frustré une femme enceinte! » Je me demande encore comment j’ai pu enfanter d’un bébé normalement constitué; ces terribles envies insatisfaites auraient dû le priver d’au moins un bras ou une jambe! Non, je n’oublierai pas cette période noire!

Je connaissais suffisamment Hanifa pour ne pas mettre

L’honneur et l’amertume                                                                                                                                     227

en doute ces paroles qui sonnaient parfaitement juste et

dans      lesquelles             je     retrouvais              l’égoïsme           et     la     cruauté             de                         ma

belle-sœur.              Les     vœux    et     malédictions               d’une        femme                               enceinte s’accomplissent toujours: Hanifa décéda quelque vingt ans plus tard, brûlée vive dans sa maison, car Dieu avait

entendu la pauvre Djamila!

La cruauté de Hanifa n’épargnait pas même ses propres enfants, surtout ses filles pour lesquelles elle manifestait le plus grand mépris. L’une d’elles, âgée de cinq ou six ans, mouillait parfois son lit; la malheureuse enfant était alors traitée de manière effroyable. Tout en la maudissant, sa

mère la sortait brutalement du lit, la menait dans la cour, l’asseyait sur le ciment glacé, ouvrait le robinet d’eau froide et lui frottait rageusement le corps avec une brosse de chiendent! Ne pouvant demeurer indifférente aux cris de la pauvre gamine, j’avais tenté une fois de la raisonner mais elle m’avait répondu qu’il n’y avait pas de quoi s’apitoyer sur les pisseuses, et que le traitement qu’il convenait de réserver aux filles, cette race infernale, exigeait la plus grande sévérité. D’ailleurs j’avais, selon elle, des leçons ä prendre en la matière, moi qui me« comportais trop

gentiment avec mes filles »! Sans commentaire.

Nous nous tînmes compagnie une semaine, puis Djamila partit. Je ne devais plus la revoir. Je demeurai douze jours à la maternité pour un mal que j’ignore encore et pour lequel on m’administrait des piqûres. Mon mari ne put venir que

le surlendemain de mon accouchement. Hanifa ne lui avait

même pas annoncé qu’il était père d’un garçon ni même ne

lui avait formulé le mot obligé de « félicitations ».

Quatre jours après mon retour à la maison, mon mari acheta Attali (poumons,                                                              œsophage       et     foie        de    bœuf). Je le partageai en deux moitiés égales et en offrit une à Hanifa, enceinte à son tour; car, comme je l’ai déjà dit, on ne peut frustrer une femme enceinte ou en couches sans encourir un châtiment divin. Nous autres Kabyles accordons un prix particulier aux viscères, dont le foie, morceau de choix,

228                                       L’honneur et l’amertume

dégage une odeur irrésistible lorsqu’il cuit. Ainsi, lors d’un sacrifice collectif de bête(s), chaque femme tient à obtenir un morceau du fameux abat.

Ma fille porta l’assiette  à  Hanifa qui lui répondit :

~ Ta mère aurait pu le faire cuire avant de me l’offrir! Mon mari voulut renvoyer ma fille reprendre l’assiette, mais je le calmai.

Le lendemain matin, elle se présenta.

– Si tu ne venais pas d’accoucher, je t’aurais renvoyé

« ton cadeau »!

– Si tu l’avais renvoyé, nous l’aurions mangé. On ne rend pas ce qu’on vous donne lorsqu’on est bien élevé!

Nous partîmes lorsque mon bébé eut trois mois et demi sans dire au revoir. C’est sur le trottoir que Hanifa vînt vers nous comme si de rien n’était.

– Alors, vous partez sans laisser d’adresse?

Furieux, mon mari la menaça de représailles si elle s’avisait de chercher à nous retrouver. Ils reprirent contact avec nous quatre ans plus tard à l’occasion de la circoncision de deux de leurs garçons.


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