7.
Une fille de Zouina tomba gravement malade. Le vingt-quatrième jour qui suivit la prédiction, on l’enterra à l’âge de trois ans. Sa petite sœur, qui avait alors trois mois, décéda elle aussi six mois plus tard.
Zouina avait constaté que ses cousins et beaux-frères
s’étaient attachés un peu à moi et prétendait que je les
avais ensorcelés; elle ne pouvait comprendre que c’était
parce que je m’occupais d’eux comme une mère. Pauvre de moi,
utiliser la sorcellerie! Si j’en avais été capable, c’est à mon mari que j’en aurais fait, pas à ses frères et sœurs! D’ailleurs, la plupart des femmes commencent par s’attacher magiquement leur mari avant de s’occuper d’autre chose.
Ma belle-mère, me voyant toujours coopérante, m’avait
petit à petit confié des responsabilités dans la maison, ce qui avait fait naître la jalousie dans le cœur de Zouina, qui se plaignait à son mari d’être marginalisée. Je me souviens d’un épisode où elle s’était montrée particulièrement méchante avec moi: ma belle-mère souffrait terriblement d’un sein qui coulait continuellement; il était gonflé comme une pastèque, perdait du pus de jour comme de nuit, et le mamelon était ouvert comme un cratère. Tous les remèdes kabyles s’étaient révélés inefficaces. Finalement, son fils Salem l’emmena à Bougie voir le médecin militaire. Il lui fit une piqûre et demanda qu’elle revienne le lendemain et les jours suivants. Elle s’ins-
172 L’honneur et l’amertume
talla donc chez une tante à Bougie et y demeura près d’un mois.
Durant sa maladie, elle avait sali tant de choses :
paillasses, couvertures, peaux de moutons chiffons de toutes sortes. J’avais donc profité de son absence pour nettoyer tout ce qui avait été souillé. La cendre se révélant inefficace, j’avais réclamé du savon au beau-père qui envoya Salem en acheter au bourg voisin. Le soir même, Zouina s’était servie sans rien dire. Je demandai qui avait fait cela. Elle parut sur le seuil de la porte et dit d’un ton de défi:
- C’est moi! Si je ne me sers pas moi-même, je sais que je n’en aurai pas une miette!
Ce fut le beau-père qui lui répondit : - Primo, c’est Louisa qui m’a demandé du savon, pas toi! Secundo, lorsqu’elle aura terminé de laver la montagne de saleté, nous verrons. Tu oses parler, ta belle-mère est ta tante paternelle, c’est à toi que revenait la corvée du lavage de ses affaires; et c’est la fille Azzizen qui s’en charge! Remets immédiatement le morceau de savon à sa place!
Elle alla le chercher sur-le-champ et le lança dans la pièce; elle aurait touché quelqu’un à la tête qu’elle lui aurait fait une belle bosse!
Il me fallut vingt jours pour tout laver, nettoyer la pièce, débarrasser la maison des mauvaises odeurs et de la maladie. De plus, deux brebis étaient tombées malades. L’une mourut, l’autre fut égorgée.
J’avais passé ma journée à bourrer des paillasses d’alfa et j’étais couverte de poussière lorsque le beau-père. s’inquiéta qu’aucune de nous deux ne se soit mise à la préparation du dîner. Zouina rétorqua avec aplomb: - Avec ma fille sur le dos, il n’est pas question que je fasse buzelluf *.
- Tu n’as qu’à la poser!
Puis, désignant ma petite Saadia, il poursuivit : - Préparation et cuisson de la tête de mouton.
L’honneur et l’amertume 173 - Celle-ci n’est pas dans le dos de sa mère! N’aurait-elle qu’une âme tandis que la tienne en posséderait deux?
- Elle ne veut pas, elle pleure!
- La fille Azzizen aussi aimerait bien porter sa fille sur son dos, mais qui s’occuperait de l’alfa? Choisis, ou tu t’occupes du dîner, ou tu bourres les paillasses!
Elle prépara la tête du mouton. Au moment du repas, je
refusai de manger. Je suis ainsi faite: si je vois de mes
propres yeux l’égorgement de la bête, qu’elle soit mouton,
veau ou bœuf, je ne peux consommer sa chair. Le fait de
l’avoir connue vivante et de m’en être occupée me serrait le cœur. Ni Zouina ni moi ne voulûmes partager la viande, et, de colère, Amara cria: - Donnez-la à Fox, allez, donnez-la au chien! Je poursuivis sur la même lancée ironique :
- Il y a plus simple encore, charge donc la brouette et va la porter à la décharge, ainsi on n’en parlera plus!
Cette triste soirée vit certains se nourrir par dépit, d’autres refuser de s’alimenter en se réfugiant dans leur mutisme.
Le lendemain, il fallut nettoyer la grande pièce du sol au plafond avant d’installer les nouvelles paillasses. Lorsque tout fut terminé, mon beau-père me remercia : - Que Dieu te bénisse, ma fille, qu’il embellisse ta vie comme tu embellis la maison, et ceci et cela …
Sur le moment, il semblait sincère. Pourtant, aujourd’hui encore, je cherche en vain quelque bien qu’il m’aurait fait.
Lorsque ma belle-mère rentra, nous vîmes avec soulage-ment que la crevasses s’était refermée. Elle continua à changer quotidiennement ses compresses.
Nous avions tous pensé que ce sein ne redeviendrait jamais un sein et fûmes surpris de constater le contraire. Du coup, nous encourageâmes le beau-père à aller chez le médecin pour se faire soigner son pied. Rien à faire, il ne voulait pas, il disait: - Je suis un homme, je ne vais pas m’installer chez les gens! Un homme handicapé, et qui chique par-dessus le
marché! Ma petite-fille ne sera pas là pour vider mon crachoir!
174 L’honneur et l’amertume
En effet, il avait l’habitude de cracher la nuit dans une boîte de sardines que ma fille aînée vidait et lavait chaque matin.
L’année 1959, la récolte de pommes de terre fut si abondante que le grand-beau-père n’en sut que faire. Il nous en fit porter une très grande quantité, à tel point que nous fûmes embarrassés pour l’entreposer. Il profita de l’occasion pour charger mon fils de leur porter du fumier de mouton le lendemain matin.
A l’aube, je me levai comme ä l’accoutumée pour préparer
le pain. Je pensais que Zouina rassemblerait le crottin, de
manière que mon fils puisse le charger. Non, elle restait dans sa chambre à attiser son feu dans une barrique métallique. Lorsque j’eus terminé de cuire les cinq pains quotidiens, il faisait déjà chaud. Je pris le balai métallique et rassemblai le fumier. Je reçus beaucoup de poussière et appelai ma belle-mère:
- Crois-tu que Dieu ait recommandé cela? Ce crottin
aurait dû être rassemblé à la fraîcheur du matin. Cuire le
pain, partager, balayer, nettoyer, etc., je ne peux en venir à bout. Ou bien dois-je faire appel à celui du jardin qui vend et amasse l’argent?
Je faisais allusion à Amara qui s’occupait du jardin potager et vendait ses produits. Il était devenu le maître depuis le départ de mon mari et de son frère Abdelkader; même si Salem avait été encore là, il aurait été trop jeune pour avoir son mot à dire. - Si seulement vous étiez raisonnables toutes les deux, me répondit ma belle-mère, si seulement vous ne répandiez pas la honte entre vous, nous n’en serions pas là, mais puisque vous vous êtes faites ennemies l’une de l’autre, moi je n’y peux rien, je suis dépassée. Va chez l’un de tes frères, qu’il te donne une chambre, tu pourras vivre avec les allocations familiales de tes enfants!
Je ne sais combien de fois elle m’avait dit cela. Elle savait
L’honneur et l’amertume 175
pourtant que cela était impossible, ce qui me mettait hors de moi.
- Sont-ce là des paroles raisonnables? Tu es belle-mère ou non? Si tu l’es, tu dois veiller au traitement équitable de tes brus!
Elle alla dans la chambre de Zouina et la trouva en train de peler, avec sa fille, des pommes de terre grillées. - D’où te viennent ces pommes de terre?
Pas de réponse. Elle s’adressa alors à la fille. Pas de réponse. Elle retourna vers son mari qui cria : - Les pommes de terre, je veux qu’elles descendent de la pièce du haut et soient entreposées ici!
Il y eut une belle histoire avec ces pommes de terre. On constata qu’une bonne partie manquait et on comprit pour-quoi durant tout l’hiver Zouina et ses filles ne venaient pas souvent partager nos repas.
Malgré tout cela, mon fils chargea le crottin à dos
d’âne et partit pour Massina. Il revint avec des fagots, mais en pleurant. Il m’expliqua que l’âne était tombé en route et qu’il avait eu un mal fou à le relever. J’imaginai aisément mon malheureux garçon essayant de guider l’âne sur le chemin escarpé et toute sa peine pour le relever et repartir. Mais c’est incidemment que j’appris, lors d’une visite chez le grand- beau-père souffrant, l’origine des larmes de mon fils. Arrivée dans la cour, la fille de Mohand s’arrêta d’étendre son linge, et m’appela, me priant de m’approcher : - Ton fils va-t-il mieux? – Saïd ? Pourquoi ?
Devant mon étonnement, elle comprit qu’elle en avait trop dit et mit sa main sur la bouche : - J’ai fait une bêtise, je croyais que tu étais au courant de ce que lui avait fait son oncle paternel.
- Non, je n’en sais rient
- Alors, je t’en prie, Louisa, ce n’est pas de moi que tu tiens l’information; que ceci reste entre toi et moi : par Dieu, si Boualem n’était pas intervenu, Amara tuait ton fils! Cela a été
176 L’honneur et l’amertume
affreux, m’a-t-il raconté en ponctuant d’injures son récit,
tu connais les injures de Boualem : « Maudits soient les
hommes qui partent en France où ils courent après les femmes, qui regardent leurs jambes nues et abandonnent leurs enfants
à leurs frères, maudite soit leur moustache! » La vision de
ton fils battu par Amara lui a fait perdre la mesure des mots.
J’écoutai, abasourdie. Je fis ensuite une visite rapide au grand-beau-père dans la pièce principale, mais je n’étais pas
à ce que je faisais, il parlait mais je ne l’écoutais pas, je voulais retourner vite à la maison pour interroger mon fils
sur ce qui s’était réellement passé. Après avoir pris congé,
ma belle-mère et moi rentrâmes avec de l’huile et des figues sèches en guise de remerciement du grand-beau-père.
Une fois chez nous, ma belle-mère me regarda avec suspicion.
- Qu’as-tu, ton visage a changé tout ã coup?
- Il n’y a pas que mon visage qui devrait changer! Ma peau, mon cœur, tout devrait changer. Si je ne deviens pas folle, je ferai une offrande à Sidi Abdelhadi pour m’avoir laissé la raison!
Le soir, quand mon fils rentra, je regardai ses jambes. Je découvris alors la sauvagerie avec laquelle il avait été frappé: son pantalon avait été déchiré par les coups de branche de grenadier et des raies bleuâtres striaient la peau de son dos, ses fesses et ses cuisses. Je l’interrogeai sur l’auteur de cet acte abominable. Il refusa de répondre plusieurs fois, comme s’il craignait des représailles, puis il éclata en sanglots, lâchant: - C’est Dadda Amara.
Nous passâmes la nuit à pleurer sans boire ni manger.
Le lendemain, je demeurai silencieuse, « la main sur la
joue » en signe de chagrin. Ma belle-mère vint briser le silence: - Qui t’a raconté la chose, voilà trois jours que cela s’est passé et c’est seulement aujourd’hui que la parole est sortie après avoir fait des petits!
- On me l’a dit, c’est tout!
L’honneur et l’amertume 177 - A chaque fois que tu vas chez les Iflanen, tu reviens avec une histoire! Ce sont elles qui te gonflent de rancune. Il peut bien le frapper, c’est son oncle paternel!
~ Il peut certes le corriger, mais pas le frapper comme un forcené! Il l’oblige à passer par le chemin le plus escarpé, l’âne tombe, mon fils s’épuise à essayer de le relever et en plus il se prend des coups de sauvage. Comme on dit : « La vache m’a frappé et ma mère m’en a ajouté! »
Après avoir monté le métier, ma belle-mère et moi nous mîmes au tissage d’une couverture. Zouina ne leva pas le petit doigt pour nous aider un tant soit peu. Je me levais â l’aube, relevais les nattes sur mes enfants encore endormis pour faire de la place, et pétrissais la pâte pour le pain. Lorsque j’avais fait cuire trois galettes, ma belle-mère se levait et préparait un peu de café dans une boîte de conserve qu’elle plaçait sur le feu sous le grand plat à cuire la galette. Le café prêt, elle allait dans la pièce du haut appeler Amara. Il descendait, prenait son café et du pain chaud, et partait travailler pendant que sa femme dormait toujours. Cela dura un certain temps.
Lorsque la couverture fut achevée, je me permis de dire à Zouina : - Comme dit le proverbe : « La couverture s’achèvera, la semoule se mouillera et la pâte se fera », mais est-il normal que tout cela se fasse sans ta participation? Même ton mari c’est moi qui lui prépare son déjeuner alors que tu dors encore!
- Je suis malade! dit-elle sèchement.
- Tu es une sacrée malade qui mange comme une bien
portante et qui circule avec sa fille sur le dos!
Nous tombâmes tous malades de ce qu’on appelait« la poitrine ». Les quintes de toux m’épuisaient de jour comme de nuit. Cette maladie contagieuse frappa mes beaux-parents,
mes enfants et les leurs, si bien que durant plusieurs semaines mon pauvre garçon partit faire paître les bêtes du grand-beau-père avec pour unique nourriture quotidienne une poi-
178 L’honneur et l’amertume
gnée de figues sèches. Personne pour nous préparer le pain. Heureusement, la bonté de la femme de Dadda nous sauva : chaque matin, elle envoyait sa fille aînée chercher la semoule nécessaire à la confection de notre pain; parfois elle nous préparait le repas complet qui nous était porté tout chaud pour nous réconforter.
Ce fut ensuite Malha, mariée, qui vint s’occuper de nous, mais elle tomba malade également. Elle dut retourner chez elle après avoir consulté le guérisseur qui lui prescrivit de placer une botte d’oignons blancs sous son oreiller durant la nuit, et d’en faire manger un peu le lendemain à tous les membres de sa belle-famille pour leur éviter la contagion. Nous nous traînâmes ainsi plusieurs semaines sans
qu’aucune femme parmi les belles-filles du grand-beau-père
ne se proposât pour nous préparer notre pain quotidien.
Zouina venait le matin me demander si j’allais mieux sans s’enquérir de l’état de santé des beaux-parents qui pourtant dormaient avec moi dans la pièce principale. Elle ne leur disait ni bonjour ni bonsoir. Pendant qu’elle me parlait, elle prélevait à notre insu à tous des figues sèches dans la barrique qui se trouvait là. Un matin, mon fils plongea sa main pour prendre sa ration quotidienne et dit :
- Je n’arrive pas à les atteindre!
Nous fûmes stupéfaits; tous malades, nous n’en mangions
pas. C’était un drôle de mystère, mais nous n’étions pas dupes. - Pour une malade elle a de l’appétit, elle m’a vidé ma barrique de figues. Paresseuse comme elle est, elle se nourrit de figues sèches au lieu du pain qu’il faut préparer!
Le beau-père avait dit cela en présence de Nanna Rosa et d’une autre femme du village qui l’avait accompagnée. Celle-ci dit à ma belle-mère: - Nanna Djida, estime-toi heureuse; sur tes deux brus, tu
en as une qui te soulage de bien des travaux, à qui tu peux
te confier, dire tes soucis. Plains-moi plutôt, moi qui ai pour belle-fille la sœur de cette Zouina : lorsque je reviens à la maison chargée comme un mulet, portant fagots, fourrage, jarres
L’honneur et l’amertume 179
d’eau, et que je lui demande de me donner un morceau de
pain qu’elle aurait dû cuire, elle me répond effrontément que je n’ai qu’à le faire moi-même. Non seulement je ne peux m’appuyer sur elle, mais elle ne me cause que des tracas!
Le soir même, Amara cria sur sa mère :
- Même malades, vous aboyez comme des chiens. Dieu ne fait rien au hasard, il montre sur votre corps ce que vous avez à l’intérieur!
- Mon fils, je serais donc malade parce que j’aurais eu de mauvaises pensées ou commis une mauvaise action! Moi, je pense au contraire que je suis bénie d’être malade. Le Prophète très Haut qui était resté une journée entière sans souffrir du moindre mal s’est adressé à Dieu ainsi : « O mon Dieu, tu m’oublies aujourd’hui, je ne souffre de rien, envoie-moi quelque douleur!» Et toi, Amara, tu crois que nous sommes malades parce que Dieu nous punit de nos péchés? Si cela est vrai, expions alors, qu’il soit fait selon sa volonté et qu’il nous en donne encore davantage!
Je m’empressai d’ajouter : - Tu en frappes un, tu en fais tomber cent! Si nous sommes malades par châtiment de Dieu; bien fait pour nous, mais attention à toi alors!
C’est sur ces mots que Dadda, sa femme et une voisine
arrivèrent, ce qui nous coupa la parole. Nous bavardâmes
ensemble longtemps malgré notre mal. Dadda Slimane se
présenta ensuite chargé lui aussi de bonnes choses. Lorsque ses sœurs étaient malades, il mettait un point d’honneur à leur porter à manger. Il me demandait toujours ce que je souhaitais pour sa visite suivante et me le rapportait. Ce jour-là, j’eus une envie irrésistible de raisin. Il m’en porta la fois suivante bien que ce fût l’hiver. Il m’offrit aussi des pommes magnifiques.
Au cours d’une de ces journées, je mangeai une pomme
auprès du feu. Zouina se présenta devant moi et dit de sa petite voix hypocrite : - Ah, tiens, tu t’es levée! Tu te sens mieux, Dieu merci!
180 L’honneur et l’amertume
Comme elle était enceinte, je ne pouvais pas ne pas partager ma pomme avec elle. Je pris le couteau et lui en donnai la moitié. Elle refusa d’abord, puis accepta. Quand
elle fut sortie, le beau-père déversa sa colère :
- Si elle était vraiment malade, elle n’aurait pas mangé
un tonneau de figues sèches, elle fait semblant, c’est une paresseuse!
Il ne ratait pas l’occasion de ressortir l’histoire des
figues qui, longtemps, lui rongea le cœur. La femme de Dadda
nous fit porter un grand plat de semoule aux œufs que nous mangeâmes tous avec gourmandise. Lorsqu’elle fut repartie, le beau-père explosa à nouveau de colère contre Zouina : - Je puis enfin parler! Ah, elle m’a gâché mon repas;
sans la présence de cette femme, je lui aurais interdit de manger! Cela me faisait mal de la voir se gaver avec nous, faisant semblant d’être malade elle aussi, sans se soucier de savoir d’où provenait ce repas ni qui l’avait préparé, vipère, c’est sa mère qui aurait dû venir!
En effet, aucun membre de la famille de Zouina n’était
venu nous voir durant notre longue maladie qui avait débuté
en s’attaquant d’abord à mon fils. Grâce à la fonte d’une
balle de plomb, Nanna Rosa nous avait révélé l’origine de son mal: en rentrant du pâturage, la veille au soir, il avait été frappé par deux esprits qui s’étaient concertés pour décider
de quel mal ils l’affligeraient : l’un avait voulu le faire
mourir, mais l’autre, plus clément, avait préféré seulement installer la frayeur dans son esprit. Mon fils demeura
mutique durant deux mois avant que le mal de « la poitrine »
ne nous fît tous tomber comme des mouches.
Zouina ne parlait que pour ironiser et se plaindre. Même les bûches pour chauffer la pièce servaient de prétexte;
elles provenaient des orangers de Massina, rapportées par mon fils et Amara. Je pris donc de ce nouveau bois pour allumer
le feu. Pendant que Tassadit et moi nous nous affairions
autour du foyer, Zouina nous lança, sarcastique :
L’honneur et l’amertume 181 - Hé! prenez donc du bois, prenez ce qui ne vous appartient pas; pendant que les plus malins sont partis,
l’âne tend sa nuque au plomb qui siffle!
L’âne en question était Amara; les malins, mon mari et ses deux frères plus jeunes émigrés en France. Elle voulait dire par là que seul son mari était resté au pays et qu’il était donc défavorisé par rapport à ses frères.
Je remis sur-le-champ les bûches à leur place et refusai de faire du feu.
Revenant d’une visite en fin de journée, ma belle-mère
s’étonna que je n’aie pas préparé le dîner, je lui expliquai: - Nous n’avons pas de bois pour faire le feu. Selon Zouina, ces bûches ne nous appartiennent pas!
- Comment cela, elles ne nous appartiennent pas! Et elle alors, elle s’est gênée pour utiliser les bûches qu’avait remisées ton mari, et pour son compte personnel en plus!
Le lendemain matin, elle appela sa bru qui lui répondit depuis sa chambre : - Pourquoi? Je ne suis pas au matin de mes noces pour apparaître devant toi afin que tu puisses constater si je peux faire une bru digne de toi!
- Que Dieu te prive de la voix, ma fille!
Elles se disputèrent tant et si bien que mon beau-père, excédé par les éclats de voix, frappa sa femme avec sa canne et fit voler la cafetière qu’elle tenait entre les mains. Il craignait que les voisins entendent la dispute, qui leur en dirait long sur le manque d’autorité du chef de famille; il se devait de préserver sa réputation d’homme tenant fermement ses ouailles.
Au retour d’un de ses séjours à Izerman, Zouina rapporta cinq ou six petits nouets qu’elle garda dans une vieille valise. Deux jours plus tard, elle alla chez le grand-beau-père lui remettre de belles figues sèches et de la semoule dont son père l’avait chargée pour lui. Durant son absence, Malha, en visite chez ses parents, et moi entrâmes dans sa chambre, défîmes la ficelle qui fermait la valise et déliâmes les petits nouets. Je
182 L’honneur et l’amertume
crus reconnaître du thym sauvage et du cumin, mais Malha, rusée comme une chacale, vit la chose autrement :
- Oh, Nanna, sait-on jamais! Prenons une pincée de chaque nouet pour mieux les identifier au grand jour!
Nous en prélevâmes dans du papier journal. Lorsque Zouina et son mari rentrèrent, elle ne cessa de grommeler. Malha et moi comprîmes qu’elle avait dû constater que sa valise avait été ouverte à cause de la ficelle que nous n’avions peut-être pas nouée exactement comme elle l’était.
Le lendemain matin, elle ne dit rien; ma belle-mère lui demanda: - Qu’avais-tu cette nuit à grommeler? Si tu as constaté qu’on est rentré dans ta chambre, rassure-toi, c’est moi qui ai pris le bidon posé sur ta valise, j’en avais besoin.
Malha et moi fûmes soulagées; la belle-mère avait été bien inspirée hier d’aller prendre ce bidon, ce qui aurait pu faire bouger la ficelle de la valise.
Pendant trois ou quatre jours, je retournais dans ma tête la question de savoir ce que j’allais faire des produits recueillis. Le samedi, je demandai la permission à mon beau-père de me rendre chez son père. Ma belle-mère m’accompagna. Dès notre arrivée, sa propre belle-mère lui proposa aussitôt de l’emmener arracher des navets avec elle. Elles partirent toutes deux, ce qui me permit de montrer en toute liberté ce pourquoi j’étais venue. Dahbia, très excitée, demanda impatiemment: « Nanna Rosa, qu’est ceci? Nanna Rosa qu’est cela?» Quant à Dawya, elle étouffait de rage: Zouina était la fille de son oncle maternel, il lui déplaisait donc que l’on découvre ainsi les défauts de sa cousine.
Nanna Rosa identifia aisément tous les produits et leur fonction: l’un pour ruiner, l’autre pour séparer, l’autre encore pour rendre malade, etc. Je lui dis que je n’avais nullement l’intention de les garder et qu’il fallait donc trouver le moyen de les détruire. Dawya filait la laine, assise près de nous. Nanna Rosa jeta les produits dans le foyer qui gronda et envoya de hautes flammes vers nous, brûlant le fil de la fileuse, tout cela dans un crépitement effroyable.
L’honneur et l’amertume 183 - Voyez, constatez vous-mêmes, voici ce que deviendra la maison de Djida: aucun de ses enfants ne mangera avec son frère, chacun ne regardera que vers lui-même, ils seront frères mais ennemis, jamais ils ne se réuniront, aucune soli-darité entre eux, Zouìna est la ruine de sa maison!
Aussitôt me revinrent en mémoire les mots prononcés par la voyante en réponse à une question de ma belle-mère :
« Djida, je peux t’assurer que la maladie de la femme de
Mokrane n’est pas un fait de Dieu, mais un acte humain!
Prends garde, sinon ta maison va se désintégrer. Souviens-
toi : lorsque je t’avais dit de ne pas la faire revenir chez toi et de la laisser habiter ailleurs, tu n’as rien voulu savoir, et tu es allée la chercher, ta Zouina ! Débrouille-toi avec elle maintenant! »
Les conflits se multipliant, je réussis peu à peu à décider mon mari à m’emmener avec lui en France. Je ne voyais pas d’autre solution à mon sort ni à celui de mes enfants pour qui l’exil de leur père n’était qu’une absence inutile puisqu’ils continuaient de vivre comme des miséreux malgré ses mandats.
Je n’eus pas trop de mal à le convaincre, lui-même ayant constaté avec amertume que tout l’argent qu’il avait expédié, ainsi que celui des allocations familiales de nos enfants, n’apparaissait nulle part, ni dans le mobilier de la maison, ni dans la nourriture, ni dans les vêtements des enfants. Il demanda à son père des explications, mais celui-ci, outré, frappa dans ses mains en criant: - Serais-tu mon père pour me demander des comptes?
- Mes enfants dormaient sur le sol lorsque je suis parti, ils dorment toujours sur le sol lorsque je reviens. Je les avais laissés dénudés et ils le sont toujours! Je veux savoir où est passé l’argent de mon émigration, c’est incompréhensible!
Il était hors de lui; j’eus même peur qu’il ne fasse
quelque malheur. Son oncle Mohand avait déjà émigré seul,
ainsi que Si Mouloud, l’époux de sa sœur Hanifa. Celui-ci avait emmené tout son foyer avec lui et se proposa de nous héberger dès
184 L’honneur et l’amertume
notre arrivée. Mon mari leur écrivit à tous deux pour leur demander de lui prêter l’argent nécessaire à notre voyage. Il reçut trente mille francs du premier et quarante mille du second.
Il s’écoula une longue période pendant laquelle les préparatifs de notre départ se firent en secret, mais tous pressentaient quelque chose. Mon fils avait maintenant douze ans; il fallait le faire photographier pour lui faire faire une carte d’identité, ne sachant pas d’ailleurs si elle était obligatoire, mais à cette époque (et encore aujourd’hui) nous possédions toujours plus de papiers qu’il n’en fallait tant nous avions la crainte d’en manquer vis-à-vis de l’administration française.
Avant d’emmener notre fils chez le photographe, mon mari lui essaya quelques chemises, ce qui dura un moment, sans que nous nous rendions compte que mon beau-père observait la scène. Aussi, lorsque mon mari et mon fils furent sortis, il me demanda, lui qui pourtant ne m’adressait plus la parole depuis plusieurs jours :
- Où Mokrane emmène-t-il Saïd ? Que nous cachez-vous? Personne n’est au courant de vos manigances!
- Quelles manigances? Il n’y a aucun secret, il l’a simplement emmené faire des photos parce qu’il en a besoin!
- Ah! sacrée sorcière, toute la malice vient de toi! Il avait tout compris! Je préférai me taire. Le soir, mon mari et mon fils restèrent coucher chez une tante à Bougie.
Malha se trouvait parmi nous et nous bavardions ensemble avant de nous coucher quand ma belle-mère nous dit : - Ne dites pas un mot de travers, la « chandelle » se
tient dans la cour! De plus, les soldats patrouillent dans le village, parlez tout bas!
La «chandelle» en question était Amara qui veillait
dans la cour, sans doute pour capter quelques-unes de nos paroles.
Le lendemain matin, Tassadit me rapporta comme d’habitude la conversation de ses parents avant leur endormissement: - Maman lui a reproché de ne pas répondre à tes saluta-
L’honneur et l’amertume 185
tions, ni du matin ni du soir, que c’était une mauvaise
action, que les anges te répondaient tandis que pour lui ils comptaient ses péchés, etc. Papa a alors pleuré en disant :
« Comment pourrais-je lui parler, c’est au-dessus de mes forces. Puisqu’elle désire partir en France, je n’ai que
faire de son bonjour! » Maman lui a alors dit tous tes
mérites auxquels il a acquiescé, et il a conclu qu’il était malheureux, qu’il souffrait et qu’il gardait son chagrin pour lui alors qu’il voudrait le crier. « As-tu pensé quel visage prendra cette maison lorsqu’ils s’en iront avec leurs enfants? Ce sera le désert, le vide, la mort, comme celle qui me tenaille en ce moment! » Ils ont beaucoup parlé hier soir,
ils se sont endormis très tard.
Lorsque la chose fut claire comme le jour, ma belle-mère installa le métier à tisser pour entamer une couverture; elle voulait profiter au maximum des dernières journées qui me restaient pour faire avancer l’ouvrage.
- Tu ne vas pas installer le métier maintenant, il va
occuper beaucoup de place dans la pièce alors que nous
recevons plusieurs visites par jour depuis que notre départ prochain est connu. Tous ces gens qui viennent nous voir, il faut bien les recevoir dans la pièce principale, alors, de grâce, épargne-nous l’espace, ourdis le métier lorsque nous serons partis! - Malheureusement, seule, je ne pourrais pas! Je suis fatiguée et souvent malade, il faut que le maximum soit fait avant que vous ne partiez!
- Oh! repris-je, parce que nous partons, vous ne roulerez plus la semoule, vous ne cuisinerez plus, ne mangerez plus! Vous ne ferez que pleurer!
- Maintenant, tu sais réaliser de beaux motifs, c’est moi
qui t’ai appris, allez, installe-toi à un bout, moi à l’autre,
et sans traîner!
Je tissai au moins quatre coudées, si bien que, lorsque les femmes venaient à la maison, elles me trouvaient toujours assise derrière le métier vertical dont j’écartai de temps à
186 L’honneur et l’amertume
autre les fils de chaîne pour leur parler. Un jour, l’une d’elles me dit:
- Qu’est-ce que cela signifie? Nous venons te voir et il faut te deviner derrière tous ces fils, allez, sors de là que nous bavardions ensemble! Tu n’as pas l’air de te rendre compte que c’est en France que tu vas partir, non au bourg de El-Kseur! La France se trouve au-delà de la mer, tu y seras exilée et tu ne pourras plus voir les gens que tu connais et que tu aimes!
Le samedi, à son retour du souk, mon beau-père nous
trouva, ma belle-mère et moi, en train de tisser et Tassadit
occupée à la préparation du dîner, aidée de Zouina, enceinte. Ma belle-mère m’envoya aussitôt préparer du café (dès qu’un homme rentre d’une activité quelconque, il faut lui préparer le café). Je le servis avec des gâteaux, car on ne consomme pas le café seul; s’il n’y a pas de gâteaux, on l’accompagne de pain.
Le beau-père me dit presque gentiment : - Non, non, garde les gâteaux pour Mokrane, lui, il n’aime
pas trop le pain.
C’est Tassadit qui me rapporta la réaction de Zouina à ces paroles : « Ah oui! ça y est, tu recommences, tu vas voir! » C’était clair : constatant que mon beau-père se remettait à me parler, Zouina venait de prendre la décision de l’ensorceler contre nous.
La petite Tassadit avait rapporté la chose aussi à sa mère, qui dit à son mari: - Voilà que tes yeux s’ouvrent enfin et te font adopter une attitude normale. Pourtant, tout le monde te disait que Zouina t’avait ensorcelé contre la fille Azzizen!
Tout au long de la journée, il se montra d’une humeur plus agréable. Depuis toujours il avait manifesté une affection particulière pour ma petite Saadia qu’il avait surnommée « la Maigrichonne », et ce soir-là, après plusieurs semaines de quarantaine, il dit enfin : - Où est la Maigrichonne de son grand-père, voilà bien longtemps que je ne l’ai tenue dans mes bras, je sais qu’elle va partir et je veux la prendre encore sur mes genoux!
L’honneur et l’amertume 187
Zouina, voyant la réconciliation s’opérer, mit tout le monde en quarantaine à son tour. Elle devait regretter le temps où mon beau-père ne pouvait supporter ma présence.
Un jour, il avait même donné un coup de pied dans le pot à eau que je venais de déposer avec son déjeuner. Nanna Rosa avait assisté â la scène; elle ne supportait pas les disputes et la violence, car, comme toutes les voyantes, elle était d’une grande sensibilité. Elle s’était donc levée aussitôt pour s’en aller. Je l’avais suivie jusqu’à la porte comme pour chercher auprès d’elle une consolation; elle me l’avait donnée en ces termes:
- Par nos ancêtres, par nos ancêtres, par nos ancêtres, par l’esprit du vent qui m’habite, tu partiras et tu les laisseras pourrir ici!
- Je ne crois pas, Nanna chérie, il faut partout un laissez-passer, c’est difficile à obtenir!
- Ton mari aura le laissez-passer et tous les papiers nécessaires en moins de temps que ce qu’il a fallu pour les premières démarches. Ta patience sera bientôt récompensée; que t’importe qu’il grogne, qu’il donne un coup de pied dans le pot à eau, ton chemin est tracé et tu partiras loin d’eux et de leur misère, tu as de la chance, ma fille!
Quelles paroles réconfortantes! Je lui avais baisé les mains des deux côtés et j’étais revenue sur mes pas, tout à fait sereine.
Un jour, vint le grand-beau-père, qui dit à son fils: - Alors, Akli, ce n’est pas possible, tu les laisses partir!
Le beau-père éclata en sanglots et ne put dire que : - Si tu crois que cela me plaît
- Le malheur est sur toi! Si Mokrane s’en va avec sa femme et ses enfants, c’est comme si tu n’avais plus de famille, ta maison deviendra un désert, tu ne verras plus tes petits-enfants!
Au lieu de soutenir son fils dans son chagrin, le grand-beau-père le plaignait et l’enfonçait davantage. Par contre, Tafellust le rassurait en riant : - Ne t’en fais pas, Akli! Que le destin se retourne contre
188 L’honneur et l’amertume
moi s’ils ne reviennent pas dans deux mois tout au plus! Faire une maison n’est pas chose facile, oh! que non! Tu les verras bientôt de retour chez toi!
Je me sentis obligée de répondre :
- Si je reviens ici, faites-moi frire dans une poêle! Je fais le serment que si mon mari me ramène je me jetterai dans la mer. Plutôt être dévorée par les poissons que de rebrousser chemin!
Quand l’Aïd arriva, il faisait très chaud. Je me trouvais dans la cour à imposer le henné à mes filles et à mes belles-sœurs. Plusieurs femmes étaient là qui bavardaient avec mon beau-père, lequel racontait ses malheurs du moment. Sa
colère s’était quelque peu atténuée, mais il avait des relents.
Le soir venu, Tassadit écouta attentivement la conversation de ses parents qu’elle me rapporta comme d’habitude le len-demain. Le beau-père avait dit à sa femme : - Cet après-midi, lorsque je bavardais avec les femmes,
j’attendais que la fille Azzizen dise un seul mot; j’aurais
eu l’immense plaisir de lui envoyer un formidable coup de
canne dans les côtes, ce qui m’aurait permis de crever l’abcès qui me ronge le cœur! - Tu n’as pas honte? Elle serait partie avec des marques sur le corps. De plus, ce n’est pas quand son mari est là qu’il faut la frapper mais quand il était absent! avait répondu sa femme.
- Justement, j’aurais dû m’en donner à cœur joie bien
avant! Maintenant, j’enrage car il est trop tard; bientôt elle sera loin et je ne pourrai rien dire ni faire pour lui infliger la correction qu’elle mérite!
Les visites en ce jour de l’Aïd furent nombreuses. Mon mari acheta un mouton, mais son père refusa qu’il soit égorgé car
il s’était mis d’accord avec le patriarche pour en tuer un ensemble, et le partager entre les deux parties de la famille. Mon mari en fut contrarié. - Tu fais toujours ainsi, mon père! C’est comme l’année où
L’honneur et l’amertume 189
tu avais acheté un mouton pour cette même occasion, et que, finalement, au lieu de l’égorger, tu l’as gardé et ajouté à ton troupeau. Au bout du compte, le troupeau a été détruit, peut-être bien à cause de la frustration des enfants que tu as privés de viande!
De dépit, mon mari revendit la bête huit mille francs, alors qu’il l’avait achetée douze mille!
Notre futur départ provoqua bien des réactions. Ainsi, le père de Zouina crut bon de donner son sentiment à mon beau-père:
- Qu’est-ce à dire, Akli, tu laisses ton fils emmener sa femme et ses enfants en France? C’est insensé!
- Je n’y puis rien, répondit le beau-père sans parvenir à retenir ses larmes dès que quelqu’un abordait le sujet.
- Il ne s’agit pas de pleurer, il faut l’en empêcher,
lui parler avec autorité pour le détourner de son mauvais projet! Il est mal vu de prendre sa femme en France. Les hommes dignes de ce nom ne le font pas! Est-ce, oui ou non, contre les Français que nous sommes en guerre? Envoie quelqu’un me quérir un des frères Azzizen, il faudra bien qu’il dissuade sa sœur !
On envoya Tassadit chez Dadda qui se fit porter absent. Il m’expliqua par la suite pourquoi il n’avait pas répondu à l’appel : « Je serais venu pour m’entendre dire de t’empêcher de partir alors que je ne rêve que de ton départ, que de te voir sortir de leurs griffes! Ça n’est pas que j’en aie assez de toi ni que le gigot que je te porte chaque année à l’occasion de l’Aïd me coûte, c’est de te savoir enfin tranquille, travaillant seulement pour tes enfants, soignée quand tu dois l’être, sans mauvaises paroles qui te rongent
la santé. Voilà pourquoi je tiens à ce que tu partes! »
Mon mari obtint enfin tous les papiers. Soulagé, il
donna cinq mille francs au marabout du village qui lui avait prodigué ses bénédictions pour ses démarches. Juste avant, il avait reçu la visite d’un cheikh mandaté par mon grand-beau-père qui lui avait dit :
190 L’honneur et l’amertume - Pourquoi emmener ta femme? C’est tabou! Nous
n’avons pas les mêmes valeurs que les Français, il ne faut pas qu’elle vive parmi eux!
Mon mari lui avait répondu tranquillement : - Va donc faire ton appel à la prière, nous sommes en période de Ramadan, et ne t’occupe pas de ce que je dois ou ne dois pas faire, occupe-toi de ta propre conscience. Toi qui, soi-disant, es un homme savant, tu as volé du raisin à la ferme Dufour!
Le cheikh avait ramassé son burnous et s’en était allé sans répondre, comme un chien qu’on chasse.
Quelques jours avant le grand départ, je rassemblai mes affaires et donnai, à qui une robe, à qui un bracelet, à qui une ceinture. Je distribuai tout ce que je possédais, ne gardant que de quoi m’habiller pour le voyage. A la fin, ma belle-mère me héla de derrière le métier à tisser : - Et moi? Tu ne t’es pas dit que tu laisserais quelque chose pour ta belle-mère?
- Aucune de mes robes ne pourrait t’aller, je suis aussi maigre qu’une vrille!
- C’est juste pour me souvenir de toi en la voyant!
Je lui donnai une vieille robe rouge. Elle poursuivit : - Ce tissu-là, vous allez le laisser, n’est-ce pas? Vous ne l’emportez pas? Il ne va tout de même pas retourner d’où il vient!
Elle parlait d’un rouleau de tissu que mon mari avait rap-
porté lors d’un précédent séjour et qui était resté dans une
valise. Je lui répondis que je ne savais pas. Le soir, j’en parlai à mon mari: - A qui que ce soit qui t’interroge sur ce tissu, tu répondras que tu n’en sais rien et que la décision appartient à ton mari. Donne-moi la clé de la valise!
Le lendemain matin, ma belle-mère me posa encore la question: - As-tu dit à Mokrane de retirer les affaires qui sont dans la valise?
L’honneur et l’amertume 191 - Il m’a dit qu’il verrait cela la veille du départ! Deux jours avant le fameux départ, elle lui demanda :
- Est-ce que tu emportes cette valise?
- Non, je n’en ai pas besoin!
- Bien, alors tu peux y laisser le tissu à l’intérieur! – Quel tissu?
- Le tissu qui s’y trouve déjà depuis longtemps!
- Ce tissu reprendra le chemin qui l’a amené ici!
Tous se regardèrent, la fureur dans les yeux. Leur visage changea plusieurs fois de couleur : Amara, mon beau-père, ma belle-mère, Malha. Nanna Rosa aussi était présente; elle me souffla à l’oreille: - Bravo, tu peux applaudir ton mari, il se conduit comme un homme, tu peux t’appuyer sur lui, ma fille!
Cette femme fut toujours de mon côté. Même si en public elle faisait semblant de défendre l’autorité de mes beaux-parents, elle m’avait toujours assurée de son soutien moral.
Une autre femme bonne était Nanna Yamina, la fille du patriarche. Un jour elle m’avait fait le portrait psychologique de mon mari. - Il y a des paroles que ton mari ne supporte pas,
bien qu’il en accepte beaucoup. Certaines lui sont toutefois
fatales et lui rongent le cœur jusqu’à y creuser un puits. Cela lui échauffe le sang et il se retourne contre toi. A la fin, il se rend compte qu’il s’est trompé mais c’est trop tard! Ainsi fonctionne ton mari.
Elle ne s’était pas trompée, la tante, car mon mari s’est toujours comporté ainsi: dans un premier temps, je suis l’ennemie de ses amis, lesquels se révèlent par la suite être de faux amis, ce qui le conduit à constater que j’avais raison. Alors seulement je redeviens son « amie », jusqu’à une prochaine affaire … Elle avait vu juste, la tante! Elle voyait d’ailleurs très bien puisqu’elle savait dire le lendemain ce que l’on avait mangé la veille, mais elle
se· cachait farouchement d’être voyante aux yeux des villageois. Une fois, Dadda avait été très malade; des gens l’avaient ramené à dos d’âne de la plaine où
192 L’honneur et l’amertume
il travaillait. Il se contorsionnait comme un possédé, son
corps faisait des galipettes et il vomissait jaune. On avait
fait appel à cette tante afin qu’elle le mesure *, persuadés qu’il était victime d’une attaque de mauvais œil. Après l’avoir mesuré, elle s’était prononcée à mes seules oreilles:
- Ton frère n’est frappé par aucun esprit, il a simplement
des sorcelleries. Nul remède, ma fille, à son mal. Les sorcelleries qu’il a ingérées lui remontent au-dessus du cœur et lui provoquent la crise. La seule chose que vous puissiez faire pour lui, c’est de lui dire de voir à la ferme coloniale où il travaille s’il peut trouver une bouteille de vin rouge, et de la boire. Le vin lui lavera les entrailles, et peut-être retrouvera-t-il la santé. Je ne vois aucun autre remède! Pour l’heure, on peut seulement le soulager avec des plantes, mais non le guérir.
Une autre fois, elle avait fait le même diagnostic pour moi lorsque j’avais été malade. Elle m’avait dit alors : - Les sorcelleries te guettent, ma fille, si tu surveilles le pot à eau tu seras trahie par la jarre, si tu surveilles la jarre tu seras trahie par la marmite, et ainsi de suite! Tu ne peux donner partout de la tête à la fois, et tu manges des sorcelleries alors même que tu crois avoir fait attention!
Tous ceux qui nous soutenaient dans notre projet nous avaient conseillé de porter des offrandes au Saint du village pour faciliter nos démarches.
Lorsque mon mari m’annonça:« Nous partons tel jour»,
je ressentis une joie intense, une immense libération, et je
rendis grâce à tous les Saints. Le grand-beau-père appela mon mari: - Alors, Mokrane, ça y est, c’est sûr, vous partez?
- Oui, grand-père, si Dieu veut que nous arrivions sains
et - La guérisseuse mesure ses patients avec un fil de laine pour déterminer l’origine du mal et, par voie de conséquence, le remède à y apporter.
L’honneur et l’amertume 193
saufs à destination. S’il a décidé au contraire de nous faire périr en route, nous ne serions pas les premiers, c’est la guerre, et nombreux sont ceux qui tombent
chaque jour.
Le grand-beau-père ironisa comme seul il était capable de le faire:
- Oh, nooon! Une fois sur place, prends ta femme et, main dans la main, allez danser, allez au cinéma pendant que vos enfants seront livrés â eux-mêmes!
Ces paroles, ô combien méprisantes, me firent très mal, et le vide qu’elles creusèrent en moi se trouve encore là aujourd’hui.
La veille de notre départ, mon beau-père acheta de la viande en quantité et des pommes. Il en remplit un tamis et me le tendit : - Prends-les, ça désaltérera les enfants pendant le voyage!
~ Non, non, merci! Partage-les comme d’habitude, j’ai ce qu’il faut pour la route!
En effet, j’avais fait faire des gâteaux variés par une
femme experte de Oued-Amizour. Il y en avait eu pour cinq mille francs, car j’avais l’intention d’en faire présent à ma belle-sœur chez qui nous allions loger en France. Des femmes de la famille et des voisines nous préparèrent différents gâteaux, beignets et autres bonnes choses à emporter. Mon beau-père tenta de me parler : - Que pourrais-je te dire maintenant …
Sa gorge se noua, ses yeux se remplirent de larmes. Il tenait Saadia sur ses genoux depuis plusieurs heures sans vouloir s’en séparer; ses larmes tombaient sur sa petite-fille sans qu’il pût les arrêter. Sa sœur, la bonne Nanna Yamina, n’avait de cesse de lui répéter: - Dadda, sois raisonnable, calme-toi, ils ne sont pas les premiers à s’en aller! Pas plus tard qu’il y a trois semaines, deux familles sont parties, regarde autour de toi!
Dahbia, elle, préféra faire de l’humour avec moi :
194 L’honneur et l’amertume - Pars les yeux ouverts afin que nous te suivions dans quelque temps *!
Nous passâmes la dernière nuit à bavarder dans la cour, à la belle étoile. C’était une nuit magnifique et les visiteurs emplissaient la maison.
Le lendemain matin, les ruelles de Ihma regorgeaient de
monde qui nous saluait et nous souhaitait« bon voyage », Ma
belle-mère pleurait tandis que Tafellust tentait de la calmer: - Ne pleure pas, ne les fais pas partir avec des larmes, il pourrait leur arriver malheur!
Quant à mon beau-père, il refusa de sortir, même dans
la cour; il demeura seul dans la pièce principale, à pleurer.
Zouina s’était cloîtrée dans sa chambre et ne vint pas me dire au revoir. Il est vrai que nous ne nous parlions pas depuis des mois. Elle se fit rappeler à l’ordre par la grand-belle-mère du moment.
Je saluai tout d’abord mon beau-père : - Nous partons mais nous ne t’oublierons pas; nous continuerons de pourvoir à tes besoins jusqu’à ce que la mort nous sépare, mais, de grâce, ne te mets pas dans cet état!
Il sanglotait comme une fillette; il était vraiment très malheureux et cela me mettait mal à l’aise. En sortant de la pièce, je vis Zouina venir vers moi. - Dieu vous facilite les choses! me dit-elle d’une petite voix.
- Dieu te donne la joie!
J’avais répondu par cette formule consacrée qu’on adresse à une femme enceinte pour lui dire qu’on lui souhaite un garçon.
Après plusieurs années, je sus par Malha qu’Amara, ayant appris que le rouleau de tissu était reparti d’où il était venu, nous avait maudits sous forme de mille et une imprécations.
Ma belle-mère, craignant que les mauvaises paroles
nous - « Partir les yeux ouverts « fait référence au défunt qui, quelquefois, dit-on, ouvre les yeux pendant son transport vers le cimetière. Dans ce cas, il appelle quelqu’un qui décédera sous peu. Ici, Dahbia exprime son souhait de partir aussi en France, souhait qui pourra se réaliser si Louisa garde les yeux ouverts sur le chemin qui doit l’y mener.
L’honneur et l’amertume 195
atteignent et nous soient fatales pendant notre voyage, s’était adressée à l’esprit du vent afin qu’il les emporte dans une direction opposée à la nôtre.
Nous quittâmes la maison par le chemin du Chêne, dépassâmes les jardins jusqu’à la ferme Ferrer où nous attendait le camion qui devait nous mener jusqu’à Alger, conduit par deux routiers, amis de mon beau-frère. Les deux hommes, mon mari, moi et ma petite Saadia dans mes bras nous installâmes à l’avant, dans la partie couverte; mes enfants furent relégués à l’arrière, avec le foin.
Nous roulions depuis un bon moment lorsque l’un des deux hommes s’aperçut que mes enfants vomissaient leur petit déjeuner. Le chauffeur s’arrêta. Je ne saurais dire où nous nous trouvions ni la distance que nous avions parcourue;
nous les femmes, à cette époque, notre monde s’arrêtait aux villages visibles depuis le nôtre. Je cherchais parmi nos provisions de route quelque chose à leur donner pour les soulager quand je me rendis compte avec déception et colère que nous n’avions pris ni pain, ni gâteaux, ni pommes, ni poulet, ni rien. Le sac était resté au village! Je le dis à mon mari qui réagit vivement:
- Eh bien voilà! ils nous ont fait perdre la tête avec leurs lamentations, et maintenant ce sont eux qui récupèrent nos provisions, à croire qu’ils l’ont fait exprès!
Pour tout bagage, nous avions deux couvertures, l’une
que j’avais tissée moi-même durant des nuits, à la lueur
d’une petite lampe à huile que je cachais sous le couscoussier à cause du couvre-feu, l’autre achetée à ma sœur Zahra; enfin le fameux rouleau de tissu. Le reste se composait des quelques vêtements des enfants. J’ignorais comment s’habillaient les fillettes de France et je pensais que mes filles pourraient continuer de porter leurs petites robes kabyles, à nos yeux très seyantes. C’est seulement une fois sur place que je me rendis à l’évidence et les transformai en jupes et corsages. Nous avions
emporté également un tamis et un litre de miel, bref, trois fois rien.
196 L’honneur et l’amertume
Les hommes offrirent leur déjeuner aux enfants qui se régalèrent de pommes de terre rôties, un vrai repas de fête!
Parvenus à Alger à treize heures, le chauffeur descendit
avec nous. Jamais de ma vie je n’avais vu autant de gens
rassemblés ni autant de militaires. Je fis la connaissance
d’une femme, kabyle comme moi, qui allait jusqu’à Marseille
où l’attendait son mari. Elle était de forte corpulence. et
je l’enviai intimement, moi qui n’étais qu’un fil de fer dont
les femmes du village disaient qu’il ne résisterait pas au voyage. Sa sœur nous confia cette femme et ses deux enfants, et fit promettre à mon mari de les remettre à qui de droit à Marseille. La voyageuse portait sous son voile une jupe plissée colorée et ses enfants étaient bien vêtus; je me demandais pourquoi mon mari n’avait pas eu la même initiative et nous faisait voyager avec nos vêtements kabyles. Il était clair qu’elle venait de la ville, sans doute Alger, alors que moi je venais de la campagne, cela faisait toute la différence.
Avant d’embarquer, il fallut se soumettre au contrôle des papiers sous la surveillance de la police et de l’armée. On fit passer les femmes et les enfants d’abord. Au moment de monter sur la passerelle qui menait sur le bateau, ce fut l’épouvante pour mes enfants, et ceux de notre compagne de voyage. Pour la première fois de notre vie, vous voyions la mer qui, selon notre conception, allait forcément nous engloutir … Les enfants hurlaient et refusaient d’avancer; les soldats les portèrent de force jusque sur le bateau. Nous descendîmes dans la cale, et là je constatai que chacun avait de quoi manger et dormir, nous étions les seuls démunis. Notre compagne, voyant mon désarroi, me dit :
- Pour ce qui est de la nourriture, ne t’inquiète pas, tes enfants mangeront ce que mangeront les miens!
Elle partagea tout ce qu’elle avait, le ciel l’avait mise sur notre chemin.
Quelques heures après le départ, le mal de mer commença à faire ses ravages. Rares étaient les personnes qui tenaient le coup. Mon mari supportait très bien, mais les enfants et moi
L’honneur et l’amertume 197
étions vidés. Nos corps couchés sur le sol avaient perdu la capacité de remuer. Mon mari s’efforçait de nous rassurer mais nous étions persuadés que c’était là notre fin. Il prit sa fille aînée sur son épaule pour la monter sur le pont afin de rafraîchir son visage devenu livide mais, dans le mouvement, elle vomit ce qui lui restait encore dans l’estomac et recouvrit le dos de son père qui, malgré cela, ne se découragea pas et continua de monter un à un les enfants sur le pont. Un soldat leur offrit des bonbons, mais il n’obtint pas de succès; il ne savait pas qu’ils avaient gardé la peur des soldats qu’ils voyaient au village. Il engagea alors la conversation avec mon mari, puis il me tendit un comprimé que je contemplai sans le prendre jusqu’à ce que mon mari m’en donnât la permission.
Notre compagne, elle, tenait bon, mais le lendemain elle
s’écroula. Un Français la vit tomber et sortit de sa poche un flacon, imbiba un coton et le lui passa sur la nuque. Il me le passa également sur le front. La fraîcheur de ce coton me donna l’impression délicieuse de sortir de la tombe. Mal-heureusement, cela ne dura pas et mon terrible mal de tête me reprit. L’autre femme, évanouie, n’entendait pas pleurer ses enfants tandis que je distinguais vaguement les autres, des Français essayant de les consoler.
Le lendemain matin, elle alla un peu mieux. Nous débarquâmes à Marseille au milieu de la journée. Nous trouvâmes très vite le mari qui nous remercia d’avoir veillé sur sa femme. Nous fîmes le voyage ensemble jusqu’à Paris. Dans le train, nous nous trouvions bien mieux que dans le bateau. Le mari nous paya plusieurs boissons fraîches et mes enfants découvrirent ainsi les petites bouteilles rondes d’Orangina. Nous voyageâmes toute la nuit. Au matin, nous fûmes à Paris. Nous nous séparâmes du couple au moment de prendre le taxi. Dans la voiture mon mari m’assena une phrase terrible :
- Tu sais, nous allons habiter une écurie!