5.
C’est lors de son premier retour d’exil que mon mari nous parla d’une guerre inéluctable contre la France. Personne n’y crut jusqu’au jour où nous vîmes les avions patrouiller au-dessus des villages. Cet élément nouveau alimenta les conversations, mais il nous fallut longtemps pour envisager
une issue quelconque.
Rapidement, la guerre nous rattrapa : les quatre fils de mes beaux-parents furent embarqués pour subir un
interrogatoire à propos de cadavres trouvés par l’armée française à proximité de la ferme de Aghilan, cadavres
égorgés par la nuque; l’égorgement par la nuque est une abomination infligée aux personnes sans honneur. Ce ne
pouvait donc être que l’œuvre des maquisards.
Ce premier incident n’eut guère plus de conséquences,
mais il devenait de plus en plus difficile de vivre normalement. Alors, mon mari nous fit quitter Aghilan pour Merruj, un village situé en plaine où nous nous réfugiâmes quelque temps, d’autant que j’étais de nouveau enceinte.
Malheureusement, l’absence de vivres se fit vite sentir. Mon mari se rendait de temps à autre chez ses parents ã
Aghilan d’où il nous rapportait quelques kilos de couscous â
bouillir, rapidement consommé en deux ou trois jours. Cette situation impossible le décida à se faire faire un laissez-passer pour se rendre à Massina où il avait laissé ses
moutons personnels.
116 L’honneur et l’amertume
Il les récupéra et les céda à bas prix au bourg de Oued-Amizour. Avec l’argent, il ne put acheter que de la mauvaise semoule avec laquelle je préparais tant bien que mal nos galettes de pain qui se cassaient au moindre mouvement.
Un jour qu’il se rendit à Aghilan quérir un peu d’huile,
il trouva son oncle Mohand en vive conversation avec ma belle-mère. Il lui reprochait de nous avoir laissés partir à Merruj alors que le travail ne manquait ni à Massina ni à Aghilan .Elle se justifia, invoquant les mauvais traitements subis par mon fils et moi-même ajoutés aux troubles de la guerre. Cela n’empêcha pas Mohand de tout raconter à son père, lequel, furieux, alla trouver immédiatement l’épicier, le menaçant d’en faire un ennemi s’il continuait
d’approvisionner mon mari. L’épicier n’y comprenant rien se confia à Arezki, un neveu du grand-beau-père :
- Je n’entends rien ni à vos propos ni à vos affaires,
voilà que le vieux Chérif me somme de ne plus vendre à son petit-fils!
Arezki lui répondit : - Ne t’occupe pas de ce qu’il dit, les paroles de l’oncle Chérif, partout où elles sont prononcées, ne provoquent que malheurs et zizanie. S’il revient te demander si tu as encore vendu à Mokrane, réponds-lui que tu lui as même fait cadeau de ton épicerie entière avec ses murs! C’est ainsi que tu n’auras plus affaire à lui, sinon tu ne t’en sortiras pas!
Le jour où le grand-beau-père retourna chez l’épicier, il lui demanda: - Il est revenu, le Juif, acheter de la semoule?
C’est ainsi qu’il nommait mon mari, il ne l’appelait pas par son prénom, exprimant ainsi son mépris, car traiter quelqu’un de Juif ou de Mozabite revient à une injure pro-fonde et grave. - Il est revenu et je lui en ai vendu! répliqua l’épicier.
Furieux, le vieux rentra chez lui, s’acharna contre tout le monde et n’adressa plus la parole au pauvre épicier.
L’honneur et l’amertume 117
Quelque temps plus tard, l’argent des moutons avait été dépensé et nous dûmes quitter Merruj pour nous installer provisoirement chez Nanna Baya, une de mes sœurs, à Bou-
gie. Cette situation instable et incertaine mit mon mari dans l’embarras, il ne vit alors d’autre solution pour lui que de repartir en France. Le grand-beau-père ayant appris notre séjour à Bougie, alla trouver son fils Akli à Aghilan pour le menacer:
- Si ton fils Mokrane revient habiter Aghilan, c’est tous les deux que vous subirez ma colère, tu m’entends bien, il est hors de question qu’il remette les pieds sur le sol de Aghilan.
- C’est mon fils et je ne le laisserai pas dehors. Si tu veux nous partirons tous! avait répondu mon beau-père.
- Partez! Laissez ce sol! Je répète bien, si Mokrane revient ici, cette terre sera brûlée de mes propres mains!
Malgré ces paroles peu rassurantes, et n’ayant pas le choix, nous prîmes notre courage à deux mains et revînmes â Aghilan. Nous nous étions dit en riant que si le patriarche nous cherchait querelle nous le donnerions aux moudjahidines qui, à cette époque, égorgeaient les vieux.
Huit jours après notre réinstallation à Aghilan, mon
mari repartit en France, laissant ses trois frères plus
jeunes, Amara, Abdelkader et Salem. Ce dernier, âgé de
quinze ans, avait été le seul à être scolarisé et possédait
le certificat d’études. Pour fuir les soldats, il se réfugia
à Bougie, chez ma sœur.
Quelques jours plus tard, Abdelkader proposa à sa mère: - Fais fondre du beurre* je vais le vendre à Bougie et
y rester quelques jours avec mon frère Salem. Avec l’argent,
je m’achèterai un pantalon pour partir en France rejoindre
mon frère aîné! - Comment veux-tu que je fasse fondre du beurre, mon fils, sous les yeux d’Amara, de Zouina, de ton père, de
Louisa, prête à accoucher …
Je ne la laissai pas terminer sa phrase : - On fait cuire le beurre dans le but de le conserver.
118 L’honneur et l’amertume - Ne tiens pas compte de moi, fais-lui le beurre, l’essentiel est qu’ils puissent tous les deux se réfugier ailleurs!
Elle fit cuire un litre de beurre, tandis que Malha montait la garde pour éviter que Zouina ou Amara ne le
sachent; en effet, la vache avait été louée à Amara par son beau-père et il était hors de question que quiconque prenne
son beurre. Ahdelkader partit avec le précieux produit et revint trois jours plus tard flanqué de Salem.
Quatre jours passèrent et j’accouchai de Saadia. Trois
jours plus tard, les moudjahidines s’abattirent sur nous
comme une nuée de sauterelles, cent cinquante maquisards à nourrir! Pas question de rechigner, il fallait préparer le dîner sur-le-champ. On fit rentrer mon fils et on égorgea un bélier. Personne pour rouler le couscous. Zouina entama la tâche paresseusement avec sa fille sur le dos hurlant à longueur de journée. Dès qu’elle mouillait un peu la semoule, celle-ci s’amalgamait. Soudain Amara entra dans la pièce,
tout excité: - Vite, faites cuire le foie tout de suite!
Le foie pour le responsable des maquisards, le borgne, oh! mon Dieu, préserve-nous! Dès qu’il prononce un mot,
hommes et femmes pissent sur leurs jambes de peur d’être égorgés! Nous voici en piteuse situation: moi venant d’accoucher, allongée dans un coin, Zouina ne parvenant pas à rouler correctement le couscous, la vache qui meugle à fendre l’âme parce qu’elle attend qu’on lui amène son veau à téter.
Je ne pus me contenir et me levai pour cuire le précieux foie. Ahdelkader, qui épluchait les courgettes, me cria aussitôt : - Retourne te coucher, ce n’est tout de même pas toi qui vas leur préparer à manger! Que Dieu leur fasse manger leurs propres têtes, c’est à Amara qu’ils se sont adressés, qu’ils se débrouillent avec lui et sa femme!
Dès qu’il fut cuit, Amara emporta le foie dans sa chambre où se tenait le chef du groupe. Avant qu’il ne franchisse le seuil pour sortir, ma belle-mère le retint : - Attends un peu, mon fils. Crains Dieu et laisse-moi couper un morceau pour la femme de ton frère en couches!
L’honneur et l’amertume 119 - Attends qu’il revienne! bougonna-t-il.
Je ne revis pas le moindre soupçon du fameux foie ni ne sus jamais si le chef l’avait entièrement consommé ou si Amara en avait gardé un reste pour lui.
La belle-mère revenant de traire la pauvre vache, le seau de lait à la main, me dit précipitamment : - Non, non! Retourne te coucher, tu sais bien qu’il ne
faut pas te lever. Si tu veux aider, je peux te donner quelque chose que tu puisses faire couchée.
Je regagnai ma place et épluchai oignons et tomates. Ma belle-mère, tout en s’activant, maugréait contre les maquisards: - Maudits soient-ils, ils veulent notre perte …
Depuis l’étable, Abdelkader écoutait les propos tenus par le chef à Amara et il revint aussi heureux que quelqu’un qui savoure la satisfaction de sa fraîche vengeance : - Amara, sa fille sur un bras, l’assiette de foie et une galette de pain tenues dans l’autre main, offre la collation au chef qui, pour le remercier, le rabroue méchamment : « Oh! Mais cette fille est déchaînée, ce n’est pas près de moi qu’elle doit hurler ainsi, remets-la à sa mère! Je dois manger rapidement et m’en aller. Allez, débarrasse-moi de cette gamine, qu’elle crève! Les hommes tombent par dizaines dans la montagne, que vaut-elle par rapport à l’un d’entre eux! »
Abdelkader, ravi, commenta : - Bien fait, bien fait, bien fait! Il est allé lui
lécher les bottes avec son assiette de foie tout chaud, croyant peut-être qu’il lui fera porter le drapeau au moment de la victoire ! Et l’autre qui lui dit de le débarrasser de sa fille! Ah! la scène vaut la peine d’être contée!
Personne n’eut envie de rire car nous entendîmes un ronflement de camions militaires venant de la route. Aussi rapide et silencieux qu’un chat, le chef prit discrètement la fuite. Jeeps, camions et automitrailleuses se suivaient, provoquant la panique au sein de la maison : l’une hurlait à la mort, l’autre pleurait; affolement général devant la mons-
120 L’honneur et l’amertume
trueuse quantité de couscous et l’interrogatoire imminent des soldats à son sujet.
Ma belle-mère, dans tous ses états, me dit :
- Ma fille chérie, ma fille chérie, il faudra dire que nous fêtons la naissance de ton bébé!
- Ah oui ! Tu voudrais que je subisse le même sort que la pauvre Djamila de Fernan que les militaires ont écrasée, elle et son bébé dont on fêtait la venue au monde! Non, je dirai que ce couscous a été roulé pour les maquisards!
Par son zèle égoïste et autoritaire, Amara avait dérogé à la règle sacrée qui veut que, comme dit le proverbe : « L’accouchée, pour elle on vend faucille et charrue! * » ce qui signifie que si le mari ne possède pas les moyens de lui procurer de la viande pour la remettre sur pied il ira jusqu’à vendre les deux outils qui assurent sa subsistance et encourir la ruine et la mort. Négliger une accouchée est un acte sacrilège impardonnable, et j’étais prête à condamner toute ma belle-famille. Il m’importait peu de mourir en cette période tourmentée qui nous compliquait considérablement une vie déjà bien difficile. Ne sachant plus que faire, ils cachèrent le couscous dans le puits pendant que certains surveillaient le convoi sur la route. Celui-ci passa doucement jusqu’au dernier camion sans s’arrêter. Le danger écarté, ils allèrent, à la nuit tombée, retirer le piteux couscous du puits et le firent enfin cuire. Les
maquisards mangèrent chez notre voisin le plus proche.
C’est au milieu de la nuit, alors que les maquisards étaient repartis, que l’on pensa enfin à moi. Un morceau de viande froide posé sur une assiette de couscous me fut porté par Malha. Je pris la cuillère, la plantai au milieu du couscous et lui dit: - Va le porter à ton père, il ne fera pas son chemin en
moi!
C’est sortant du feu qu’il aurait fallu me le servir!
Pourtant ma chère Nanna Aïcha, notre voisine, m’avait dit combien elle avait supplié ma belle-mère de commencer par moi, mais celle-ci craignait que les maquisards manquent, - Nnafsa inza fell-as ugelzim d-țguiersa!
L’honneur et l’amertume 121
car on nous avait dit cent cinquante mais il pouvait y en avoir davantage.
A la suite de mon refus, ma belle-mère vint s’excuser :
- Je sais, j’aurais dû commencer par te servir la
première, mais que veux-tu, nous avons tous peur des porteurs de couteaux, les sans-foi ni loi! - Ils te tueront, ils te couperont la tête, mesurez vos paroles, vous les femmes! lui reprocha son mari.
- La frousse vous fait oublier tout principe! Jamais
dans aucune famille on n’a donné de la viande froide à une accouchée! Ce morceau de viande pourrait se métamorphoser en miel que je ne l’accepterai pas! Même si vous me déposiez ma mère chérie, Taos, sur cette assiette et qu’elle me dise : « Me voici, ma fille, pour guérir tu dois manger », je ne pourrai pas lui obéir, mon cœur est cadenassé et l’idée d’ouvrir la bouche pour manger m’est insupportable! - Ah! ma fille, que Dieu te ramène à la raison … Ma belle-mère essaya vainement de me raisonner.
A quelques jours de là, mon beau-père se planta devant moi: - Nous t’emmenons à Bougie pour la déclaration de naissance de la petite!
Mon mari étant absent pour déclarer sa fille, il
fallait trouver trois témoins. Devenue insensible à tout, je lui répondis Vivement: - Je ne mettrai pas un pied devant l’autre!
Pour appuyer mon refus, je ramassai tous les chiffons servant de couches à mon bébé et m’installai pour les laver tranquillement. Passant près de moi, mon beau-père ronchonna : - Peut-être que ces chiffons peuvent attendre!
- Pour moi ce sont ces chiffons qui sont prioritaires, sans quoi, que mettrai-je à mon bébé? Dieu et son Prophète pensent d’abord aux anges!
Le taxi arriva. Mon beau-père allait et venait comme
une poule qui cherche un coin pour pondre, soufflant et
frappant le sol de sa canne. Quant à moi, je ne me pressais pas, étendant
122 L’honneur et l’amertume
tranquillement mes petits chiffons, l’un sur les tuiles, l’autre sur un mur …
- Peut-être que tu daigneras entendre raison! Que Dieu te fasse entendre raison, cet homme dans son taxi n’est pas venu ici gratuitement! Peut-être a-t-il un autre client qui l’attend! Je ne vais pas lui faire perdre sa journée …
Et patati et patata … Il pouvait me dire ce qu’il voulait, j’avais décidé de désobéir.
Vint enfin la tante Fatima, sœur du patriarche, la meil-leure femme des Iflan en, paix à son âme! - Ne fais pas de scandale, ma fille! Fais-nous honneur, c’est la guerre, et peut-être ton bébé sera-t-il la protection de son père à qui il n’arrivera rien …
Fatima était une femme sensible, d’une droiture
exceptionnelle, et qui parlait comme personne ne savait le
faire : elle connaissait les mots pour toutes les situations,
des plus simples aux plus graves. Nous buvions ses paroles
puissantes qui avaient toujours raison de nous, et nous nous
inclinions avec respect devant la grandeur que Dieu avait mise dans sa bouche et dans son cœur!
Je fondis à ses magnifiques paroles et partis à Bougie.
Sans elle, je n’aurais pas bougé. Je m’étais dit que, de
toute façon, la mort rôdant près de notre porte, les moudjahidines d’un côté, les Français de l’autre, nous allions donc mourir; aussi voulais-je contrarier ma belle-famille en retour du traitement injuste qu’elle m’avait réservé!
Quinze jours plus tard, ce fut un autre groupe de moudjahidines qui vint quérir des feuilletés à emporter. Leur chef fut installé dans la chambre d’Amara et mangea des beignets arrosés de miel en attendant que les feuilletés soient prêts.
Peu nourrie, je récupérais mal de mon accouchement.
Après dix-sept jours, je n’avais plus de lait, alors que pour
les enfants précédents j’en avais eu en abondance et durant de nombreux mois. Le ressentiment m’avait asséché le cœur et les seins. On calmait mon bébé avec un peu de soupe de
L’honneur et l’amertume 123
févettes, Ce jour-là, ma belle-mère m’offrit les bords du gâteau de miel, dont le centre avait été donné au fameux chef. On m’avait réservé les bords blancs où les larves mortes se mêlaient au miel durci.
- Tiens, mange un peu, tu dois être morte de faim et de fatigue, me dit-elle.
- J’étais morte l’année dernière. J’étais morte l’année précédente, il y a longtemps que je suis morte!
- Peut-être es-tu peinée d’avoir une troisième fille …
Mon sang se mit à bouillir; elle n’aurait pas été aussi âgée, que je l’aurais attrapée et lui aurais fourré le visage dans le feu. Elle poursuivit, doucereuse : - Trois filles, et alors! Moi, cette petite, je la considère comme un garçon, pourvu qu’elle soit la protection de son père et de ses oncles paternels, qu’il ne leur arrive rien de fâcheux!
- Je t’en prie, Nanna Djida, cela suffit, fille ou garçon, ne change rien à l’affaire. Je pleure sur mon pauvre sort, pas sur le sien! Dieu en fera ce qu’il voudra, selon sa volonté, elle grandira, forcira et sera peut-être heureuse, un garçon ne m’emporterait pas davantage au Paradis …
Elle posa l’assiette. - Laisse-toi raisonner par Dieu, et mange un peu, tu sais bien que nous avons dû donner le miel au chef.
- Donnez-le au chef, et puis à un autre plus gradé que celui-là! Quant à moi, tu peux me considérer comme absente de cette maison, je ne suis pas là!
Elle poursuivit en pleurant : - Je sais que tu n’as pas été traitée comme il fallait
depuis ton accouchement, mais tu sais bien que je ne fais pas ce que je veux, et puis, nous sommes en temps de guerre. - Ne me donnez rien, laissez-moi, je n’ai besoin de rien d’autre que de pouvoir pleurer en paix!
Je trouvais tellement indécente l’exigence des maquisards ne réclamant rien de moins que des feuilletés! Toute femme kabyle. sait combien la préparation de ces gâteaux, délicieux
124 L’honneur et l’amertume
au demeurant, requiert de patience et de robustesse des bras! Dans notre situation, cela me paraissait un caprice déplacé qu’il n’aurait pas fallu satisfaire, mais Amara, toujours zélé plus que de raison, tirait gloriole d’acquiescer au moindre désir des combattants pour la libération. Les feuilletés furent donc préparés et emportés, mais Malha et moi avons intimement souhaité une belle indigestion au
chef …
Une autre fois encore, les moudjahidines commandèrent
d’égorger un mouton. Cette fois, mon beau-père fut hors de lui.
- S’ils veulent m’égorger, qu’ils viennent tout de suite,
je ne tuerai pas de mouton. Ils voudraient peut-être que les
Français viennent me prendre, ils veulent me vendre, me ruiner, m’anéantir!…
Amara répondit sèchement : - Je jure que j’égorgerai le mouton qu’ils demandent!
Un agneau fit l’affaire. Il devait venir quarante hommes· mais seulement quinze se présentèrent au dîner. Il resta donc de la viande. Ma belle-mère l’enveloppa d’herbes et la mit dans un panier qu’elle suspendit à la soupente. Le sang gouttait près de moi qui demeurais encore souvent couchée. En mon for intérieur je bouillonnais contre ma belle-famille :
« Mon Dieu! Faites que je ne meure pas avant de les avoir vus un à un prendre feu, je vous en prie, mon Dieu, vous aurez pitié d’une accouchée!»
Tentant de garder un calme apparent, je dis â ma belle-mère: - C’est de la viande qu’il y a dans ce panier?
- Oui, un peu de viande, ma fille; si tous les quinze jours les moudjahidines viennent nous demander de leur offrir une bête, nous serons bientôt totalement démunis; aussi nous gardons cette viande pour une autre de leurs visites! ·
Cette réponse fit exploser ma colère : - Ah oui! Vous la conservez pour Mohand-ou-Malek ou
Djoudi-ou-Sadek, vous avez peur du couteau mais pas du châtiment de Dieu pour votre injustice à mon égard! Que
L’honneur et l’amertume 125
Mohand-ou-Malek vous soit reconnaissant, que Djoudi-ou-
Sadek vous soit reconnaissant, que Saïd-ou-Hocine vous soit reconnaissant, que Bouzid-ou-Tahar vous soit reconnaissant, que Dieu les protège, tous ces chefs de maquis! Qu’ils vous soient tous reconnaissants au point de ne pas vous laisser même une robe sur le dos!
Elle partit en pleurant. Arriva Malha.
- Ma mère est bouleversée par tes paroles!
- J’en suis ravie! Je voudrais aussi qu’elle raconte tout à son cher Amara qui viendrait alors avec son ami pour m’ôter cette oreille, tu la vois, celle-ci, voilà celle qu’ils m’ôteront tous les deux!
J’aimais beaucoup Malha qui était devenue ma confidente. De nouveau, ma belle-mère parut sur le seuil. - Puisque ce panier est le sujet de tes imprécations contre nous, voilà, je te propose de le préparer pour dîner!
- Je ne suis pas un chien mais une femme non encore relevée de ses couches! Ce n’est pas quand la viande goutte à terre qu’elle doit me revenir. Vous auriez dû me l’offrir lorsqu’elle était fraîche! Tu la gardes pour Mohand-ou-Malek le borgne, eh bien tant mieux, il est inutile maintenant de changer d’avis!
En cet été 1957, alors que ma fille n’était pas encore nommée, un de mes neveux surgit dans la maison en courant. - Nanna Djida, Nanna, vous n’avez pas encore prénommé la petite, n’est-ce pas ?
- Non, pas encore! répondit ma belle-mère. Pourquoi?
- Prénommez-la Saadia *, nous aurons du saâd, les sol-dats lèvent le camp, réjouissons-nous!
C’est ainsi qu’elle fut nommée Saadia, ce qui n’empêcha pas d’autres troupes de soldats de venir installer leur camp près de chez nous dès le lendemain. C’étaient des mouvements incessants : les voilà partis, en voici d’autres, et ainsi de - Saadia : vient de l’arabe sâd, « bien », « richesse », « chance »· L’espoir est donc mis dans cette enfant porte-bonheur.
126 L’honneur et l’amertume
suite … Nous nous étions presque habitués à leur présence. Malgré la peur quotidienne qu’ils nous inspiraient, ils nous amusaient parfois car ils se rasaient en sifflant, ce qui était une source de distraction certaine pour nous autres femmes!
Après mes relevailles, une après-midi que Malha et moi nous nous épouillions mutuellement, ma belle-mère coupa
net notre conversation : - Cessez de bavarder ainsi dans la cour, entrez à l’intérieur, les soldats font des rondes!
Puis, me chuchotant presque à l’oreille: - Tu sais, si j’avais pu, je t’aurais soignée comme il se devait, j’aurais même fêté la naissance de la petite, mais je ne suis qu’une femme et ne puis pas grand-chose. Si Amara refuse de servir les maquisards, ils reviendront la nuit pour l’emmener et je serais bien embarrassée avec ses filles sur les bras!
- Oui, parce que lui, tu le vois tous les jours ici, alors tu y penses et tu as peur pour lui, tandis que celui qui se démène de l’autre côté de la mer, lui n’a pas d’importance, qu’il ne revienne jamais!
- Dieu le protège, ce sont tous mes enfants, comment pour-rais-je choisir lequel de mes doigts je me couperais! Mais je me dis toujours que lui, au moins, il est loin de tous nos tracas.
Un mois plus tard, Abdelkader partit rejoindre mon mari
en France. Mon beau-père nous conseilla alors de nous mettre à l’abri, nous les femmes, en nous réfugiant à Izerman, village plus proche du bourg que ne l’était Aghilan. Je posai une condition à cette proposition: - Je veux bien, pourvu que j’emmène mon fils avec moi!
- Impossible! Saïd doit rester pour faire paître les bêtes,
ça n’est pas moi qui pourrais le faire!
Mon mari avait écrit une lettre à son père, lui disant qu’il n’avait qu’à vendre ses bêtes s’il craignait la guerre et aller habiter un bourg au lieu de demeurer dans cette ferme isolée
L’honneur et, l’amertume 127
de tout, cible rêvée tant pour les maquisards afin de se ravitailler que pour les soldats français. Située quasiment au bord de la route, elle était en effet particulièrement prédisposée aux «visites» de l’armée; nous étions exposés à tous les mouvements, à tous les passages.
Mon beau-père avait vivement réagi à la proposition de mon mari:
- Comment! vendre mon bétail! voilà autre chose! C’est la dernière initiative qui me viendrait à l’esprit et c’est mon propre fils qui me donne ce conseil, c’est un comble!
Peu de temps auparavant, alors que je faisais la poussière dans la maison, je découvris, en soulevant un grand plat retourné, des billets de banque magnifiques comme je
n’en avais jamais vu! Ils avaient de jolies couleurs sur
toute la surface et étaient de taille étonnamment grande; ils
faisaient vraiment plaisir à voir! Il s’agissait en fait de l’argent expédié de France par ses deux fils.
Devaient donc rester lui-même, sa femme, ses deux fillettes et mon fils. Je refusai de nouveau cette
proposition: - Izerman est le village d’origine de Zouina, elle
pourra rendre visite à sa mère tous les jours tandis que moi
je devrai attendre passivement qu’Amara, son mari, veuille
bien nous porter quelque chose à nous mettre sous la dent.
Moi aussi j’ai une famille, pourquoi n’irais-je pas chez elle, elle m’accueillerait avec joie et j’y serais moins
malheureuse! Le soleil se lève à l’Est, maintenant, dites-lui
de se lever à l’Ouest! Jamais je n’irai avec Zouina à Izerman!
Ici, elle ne m’adresse pas la parole et je devrais aller habiter avec elle chez sa mère, ça, c’est la meilleure! C’est oublier que mon grand-père est un Aweghlis au-dessus de tout, ni inconscient ni naïf… - Et toi, Malha, tu vas bien partir avec ta cousine? dit le beau-père à sa fille.
- J’irai avec la fille de ma tante si Nanna Louisa nous accompagne, je veux rester avec elle, j’irai où elle ira, vous pouvez me découper en petits morceaux, je n’irai pas sans elle!
128 L’honneur et l’amertume - Et toi, Salem, j’espère que tu vas partir! La prochaine fois que les moudjahidines viendront et qu’ils t’apercevront, ils t’embarqueront car tu es en âge de te battre, et ils recrutent de gré ou de force, tu le sais bien!
- Moi, aller là-bas? Jamais de la vie! Pourquoi me cache-rais-je? Je suis célibataire, qu’importe ma mort, pensez plu-tôt â vous qui avez des mioches qui pleurnicheront si vous les abandonnez! Ah, ah! aller avec Zouina! Dis à Dieu de retourner le ciel!
- Eh bien, restez tous vous faire tuer, que vous n’en réchappiez pas! répondit mon beau-père, rouge de colère
Personne ne voulut accompagner Zouina. Naturellement,
elle mit sur mon dos ce refus général, m’accusant d’avoir ensorcelé Salem et Malha. Son mari alla seller une mule et emmena sa femme et ses deux filles à Izerman. Au moment de partir, il réclama à sa mère un burnous qu’elle venait de tisser, mais il dut essuyer un refus. - Je ne peux te le donner, il ne t’appartient pas, c’est le seul burnous de la maison ; quand ton père devra aller au marché, que mettra-t-il sur le dos?
Amara réagit très mal, accusant sa mère de l’avoir trompé. Malha, ne voulant pas saluer Zouina, se cacha dans l’étable où elle me rejoignit, faisant mine de balayer avec moi. Ma belle-mère vint nous trouver. - Vous n’allez pas sortir d’ici pour aller la saluer? Vous n’avez pas un peu honte, ce n’est pas par amour pour elle que je vous dis cela! Malha, file embrasser au moins tes petites-cousines si tu ne veux pas saluer ta cousine t
Malha essuya ses larmes et nous sortîmes toutes deux dans la cour; je les saluai de la formule la plus neutre : - Que Dieu vous facilite la route!
Et retournai aussitôt à ma besogne.
La vie continua bon gré mal gré. Souffrant terriblement
des dents je passais des nuits blanches; le sommeil parvenait seulement â me gagner au petit matin. C’était au moment où
je commençais à dormir que ma belle-mère encore couchée
me disait d’une voix molle:
L’honneur et l’amertume 129 - Va traire la vache, Louisa! Qu’elle nous donne au moins une timbale, juste de quoi éclaircir le café, et qu’ensuite Saïd l’emmène paître un peu avant la grosse chaleur.
Je me levais le cœur plein de rage à en éclater. Je prenais
le seau violemment, le frottais tout aussi violemment avec
une touffe d’herbes sauvages et allais à l’étable. Je mettais le veau à téter jusqu’à n’en plus pouvoir, jusqu’à ce que le lait lui dégouline de chaque côté de la bouche et qu’il s’éloigne, repu, cela afin qu’il n’y ait plus suffisamment de lait pour donner du caillé qu’Amara venait chercher régulièrement pour Zouina. Ma belle-mère s’étonnait devant ce seau presque vide: - Tu n’as pu traire que cela?
- Elle m’a frappée, répondais-je.
Jusqu’alors, cette vache agressive attaquait toutes les femmes qui s’en approchaient pour la traire, sauf ma belle-mère. Depuis que je m’en occupais moi-même, elle avait cessé
de m’envoyer son sabot, mais était devenue mauvaise envers elle. Moi seule pouvais donc la traire.
Évidemment, dès que Zouina fut absente, ma belle-mère
lui réserva les plus précieux biens malgré cette période de misère et de guerre. Elle les remettait à Amara qui revenait régulièrement, libre de circuler grâce au laissez-passer
qu’il avait obtenu de l’administration française puisqu’il travaillait sur la voie publique. - Pour les petites, disait-elle.
J’observais d’un œil médusé et révolté; pourquoi tant d’iniquité? Je n’avais pas droit aux pommes de terre, j’en rêvais la nuit. Pas de lait caillé non plus, il était pour
les messieurs d’abord, la belle-mère ensuite, jamais pour moi.
Je rentrais ma révolte et patientais.
Durant une courte période, un calme provisoire s’installa; mon beau-père fit rappeler son fils réfugié à Bougie. Il
avait par ailleurs préparé les fèves sèches sur l’aire à
battre ainsi que les bœufs en vue du dépiquage. C’étaient ses
trois dernières filles et ma grande· qui faisaient tant bien que mal le
130 L’honneur et l’amertume
travail de guidage des bêtes. Les hommes n’étaient pas là: mon mari en France, Abdelkader également, Amara à Izer-
man et Salem à Bougie.
Mon beau-père, boitant et suant à grosses gouttes, le bandeau dégoulinant sur le front, accueillit Salem à son retour de la ville : - Voyou! C’est seulement aujourd’hui que tu reviens, voilà plusieurs jours que j’ai chargé Bachir de te dire de rentrer! Dépêche-toi d’aller au dépiquage des fèves, espèce de Mozabite!
- Ah oui! je suis un Mozabite! Amara, lui, peut venir s’approvisionner sans rien avoir à faire!
Cette réplique me combla de joie, il avait dit tout haut ce que je pensais tout bas. Il poursuivit: - Je sais tout! il a emporté des pommes de terre, du piment doux, du lait caillé, tout en restant tranquillement planqué, tandis que nous devons nous contenter de cailloux!
En enfourchant sa bicyclette, il lança : - Je repars immédiatement là d’où je viens, plutôt mourir que de te dépiquer tes fèves!
Une grand-tante intervint auprès du beau-père : – Akli, tu as tort de le traiter ainsi … Salem poursuivit de plus belle : - Pourquoi n’as-tu pas retenu le Juif qui est venu dans la journée, ce Juif-là, tu ne lui as rien demandé de faire, tu l’as laissé repartir chargé de provisions! Les pommes de
terre, hein, les pommes de terre que vous gardez ici, nous, nous en rêvons la nuit, et vous, vous les offrez ã cette paresseuse qui se prélasse chez sa mère! Non, non! Je m’en vais!
J’eus un mal fou à le retenir par sa chemise.je l’embrassai, le câlinai, le suppliai de rester avec nous, lui expliquai
que lui seul pouvait veiller sur une maison de femmes où le
seul homme était son père handicapé … Il fallut un long moment pour le convaincre; il prit enfin une pelle et ramassa les fèves débarrassées de leur cosse.
Nous descendîmes sur l’aire à battre, qui avec une pelle, qui
L’honneur et l’amertume 131
avec un tamis; au total, nous récupérâmes seulement trois misérables guelbas de fèves. Dans sa colère, Salem refusa de dîner.
Le lendemain matin (nous dormions tous dans la même
pièce, de crainte que les soldats ne fassent irruption dans la maison en pleine nuit), lorsque ma belle-mère me dit d’aller traire la vache comme à l’accoutumée, il me souffla à l’oreille :
- Si j’étais à ta place, je ferais boire le veau jusqu’à n’en plus pouvoir et je ne rapporterais rien â la maison!
Sa mère avait tout entendu. - Oh! pourquoi cela? une petite goutte de lait dans le café est appréciée par tout le monde, pourquoi se la refuser par mauvais esprit? Un peu de beurre aussi est apprécié lorsque le lait a été baratté. C’est la guerre, nous ne pouvons rien garder, tout est consommé presque au jour le jour!
Je me levai, pris le seau que je nettoyai furieusement après l’avoir levé vers le ciel, m’adressant aux puissances célestes: - Oooooh! Portes du Levant, que ces animaux
disparaissent aussi vite que le vent, que je puisse dormir
comme toutes les femmes jusqu’au lever du jour! Oh, mon Dieu, je ne connais ni le ventre garni ni le repos, je me débats d’une souffrance à l’autre!
Puis je m’exécutai et fis lever mon fils pour conduire la vache au pré, comme d’habitude, alors que les mitraillages de l’armée française sifflaient au-dessus de nos têtes et autour de notre ferme. Combien de fois suis-je sortie, affolée, appelant mon fils dans toutes les directions, craignant de le retrouver mort dans les fourrés!
Quelques jours plus tard, on prévint ma belle-mère de l’approche de soldats afin que nous nous tenions sur nos gardes. Salem fut prié de partir de nouveau se cacher en ville mais il refusa et demeura avec nous. Effectivement, nous eûmes la « visite » le soir même. L’un des soldats interrogea mon beau-père sur le lieu où se trouvait chacun de nos époux respectifs. Mon beau-père sortit une lettre de mon mari, la
132 L’honneur et l’amertume
tendit au soldat qui la lut et la lui rendit. Il lui montra également une médaille attestant que son frère avait combattu pour la France lors de la dernière guerre ainsi qu’en Indochine. Il l’interrogea ensuite sur le mari de Malha .Le beau-père expliqua comme il put, dans un français tordu, qu’elle était sa fille encore célibataire. Les soldats étaient toujours accompagnés de harkis que nous haïssions car ils étaient pires que les Français; leur comportement sadique et trop zélé les rendait stupides et méprisables.
Cette « visite » se passa normalement mais, trois jours
plus tard, nous entendîmes des bombardements tout proches. Le
beau-père sortit constater où cela tombait : obus autour de la ferme et mitraille sur le toit. Je courus dehors appeler mon fils sous les hurlements de mon beau-père me sommant de
rester à la maison …
L’instant d’après, on entendit un cri effroyable et déchirant. Lorsque nous pûmes y aller voir nous trouvâmes l’âne mort, tué par le plomb qui sifflait des avions; si mon fils était resté un instant de plus, il aurait subi le même sort. Les quelques trois ou quatre moutons qui se trouvaient là avaient été tués aussi.
La nuit suivante, nous fûmes réveillés en sursaut par de grands coups de poing et de pied dans la porte. Nous pensâmes
immédiatement aux moudjahidines, mais derrière la porte on criait:
- Ouvrez, nous voulons dormir, ouvrez-nous, nous voulons seulement dormir!
On ouvrit et une armada de soldats fit irruption dans la pièce principale. Ils délogèrent femmes et enfants qu’ils refoulèrent dans la pièce adjacente, chez Kaci, le frère du patriarche. Nous passâmes la nuit assis, recroquevillés les uns sur les autres dans cette petite chambre où il était impossible de satisfaire un besoin urgent sans être vu.
Au petit matin, nous attendîmes longuement que les soldats se réveillent et s’en aillent mais ils ronflèrent jusque tard dans la matinée. Nous nous levâmes enfin, et, lorsque nous
L’honneur et l’amertume 133
pûmes de nouveau entrer dans la pièce principale pour
allumer le feu et préparer le pain quotidien, nous fûmes
horrifiés de voir excréments et vomissures joncher le sol. Avec des haut-le-cœur nous dûmes nettoyer avant de vaquer à nos occupations.
Les soldats ne semblaient guère pressés de partir, ils
allaient et venaient, leurs gamelles traînant par terre; ils
chièrent n’importe où, même sur l’aire à battre, quel
sacrilège! Ils ne nous quittèrent qu’en fin d’après-midi. Ça
n’était pas trop tôt car tout au long de la journée leurs façons d’agir nous avaient écœurés; bien sûr c’étaient des soldats et la vie de soldat n’a rien de drôle, mais ils auraient pu tout de même faire un effort pour ne pas déposer leurs déjections partout.
Avant de partir, ils expliquèrent au fils de Kaci qu’ils
venaient de Ighil Ali où ils s’étaient battus et allaient à Ifran; ils avaient voulu se reposer car le chemin était long.
- Les fellaghas, vous les hébergez bien, alors pourquoi pas nous? avaient-ils dit.
- Qu’en savez-vous? lui avait répondu le neveu du patriarche.
- Oh, toi, tu me sembles bien effronté, cela pourrait te coûter cher!
Combien de fois avons-nous cru mourir sous les bombardements? Un jour que ma belle-mère, sa fille et ma fille aînée se trouvaient aux champs à ramasser les fèves, des éclats d’obus volèrent au-dessus de nos têtes et de la maison. Je me trouvais dans la cour lorsque je reçus un éclat de plomb sur le bras, faisant gicler le sang. Je pris mon bébé et rassemblai les autres enfants pour fuir vers la rivière, car manifestement les avions s’en prenaient à la ferme. Sur le chemin, nous croisâmes ma belle-mère et les deux fillettes qui couraient en direction de la maison : une bombe venait d’exploser tout près d’elles dans le champ.
Je leur criai : - Mais la maison aussi est la cible des avions!
134 L’honneur et l’amertume
Où aller ? Que faire? Panique. Nous reprîmes finalement le chemin de la maison où nous nous entassâmes dans la partie basse, à l’endroit des bêtes, pensant que la partie supérieure s’écroulerait d’abord. Les uns sur les autres, nous attendîmes de mourir ou de survivre; les adultes récitaient la profession de foi, tandis que les enfants s’accrochaient à leur mère, cherchant en vain un regard apaisant. Notre perception était réduite et nous rendait incapables de déterminer d’où venaient les bombes et où elles tombaient; en quelque endroit où nous nous trouvions, nous avions l’impression qu’elles sifflaient au-dessus de nos têtes. L’une d’elles frôla le caroubier à côté de la maison qui garde encore aujourd’hui le mouvement
incliné qu’il prit alors.
Combien de temps durait ce genre d’épisode? Nous
n’avions pas les moyens de l’apprécier, sauf à dire que cela paraissait toujours trop long! Mais il faut croire que la mort ne voulait pas de nous puisque nous sommes là encore aujourd’hui, comme pour nous obliger à nous remémorer les mauvais souvenirs, par exemple celui de la spoliation de nos biens par les autorités algériennes au moment de l’Indépendance. C’est ainsi que le pauvre Kaci, qui vendait le lait de ses vaches, avait réussi à économiser treize mille francs anciens qu’il dissimula entre deux pierres de sa maison. Après tous ses efforts il se verra dépossédé par les nouvelles autorités, algériennes celles-là, qui raflèrent tous les biens de la population.
Au soir de cette journée d’enfer, il y eut une perquisition violente. J’étais en train de tamiser du couscous d’orge lorsqu’un soldat fit irruption dans la cour, se saisit du grand plat, le souleva et me versa son contenu sur la tête, puis on nous fit sortir dans la cour tous autant que nous étions, dans la précipitation et le désordre le plus total. Salem se trouvait derrière la maison; je le vis soudain, poussé par un soldat qui lui retenait les mains derrière le dos; on le soupçonna de tenir la comptabilité des maquisards à cause d’une machine à calculer trouvée tout près de notre ferme. Personne d’entre nous n’en savait rien; s’agissait-il d’un maquisard en danger qui
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aurait voulu s’en débarrasser précipitamment, ou qui l’aurait fait par inimitié contre la famille? On ne le sut jamais. Quoi qu’il en fût, Salem ayant le certificat d’études, il fut accusé de servir les moudjahidines.
Après qu’ils nous eurent tous rassemblés dans la cour, hommes, femmes et enfants, ils perquisitionnèrent comme
des vandales. Tout fut par terre : nos maigres vivres jonchaient le sol, les jarres à grain et à huile ouvertes laissaient échapper leur précieux contenu, les sacs de semoule renversés faisaient de même. Nous regardions horrifiés se répandre nos chères provisions. La nourriture est sacrée et ne doit pas toucher le sol; nos coutumes nous interdisent de gaspiller; lorsque, par accident, un morceau de pain nous tombait des mains, nous le ramassions et le baisions respectueusement en le portant à nos lèvres, puis à notre front, tout en nous excusant auprès de Dieu.
J’étais encore sous le choc de la scène scandaleuse quand un harki s’adressa à moi; je le reconnus car il était venu aussi la fois précédente :
- Toi, ton mari est en France, pourquoi n’es-tu pas partie avec lui, tu te trouverais bien mieux qu’ici!
Puis, désignant Malha du doigt, il continua sur le même ton agressif : - Celle-ci n’est pas encore mariée, n’est-ce pas?
Je me dis: « Mon Dieu, ça y est, ils l’ont repérée, que faire?» En effet, ce que nous craignions le plus à cette époque, ça n’était pas vraiment de mourir, c’était le viol des jeunes filles. Malha, magnifique, avait quinze ans. Le beau-père avait tremblé pour son honneur durant toute cette période tourmentée. Il disait qu’il aurait dû la marier plus tôt, ce qui lui aurait évité cette hantise qui l’empêchait de dormir. A l’idée qu’elle puisse être violée par des soldats ou, pis, par des harkis, il perdait toute force morale et physique.
Alors que je souffrais d’une terrible rage de dents qui me tenaillait depuis des semaines, je pris mon courage à deux mains et répondis au harki :
136 L’honneur et l’amertume - Et même qu’elle ne serait pas mariée, qu’en aurais-tu à faire? Peut-être que tu n’as jamais eu de fille, toi! C’est pour cela que celle-ci t’intéresse, tu ne sais sans doute pas ce que c’est que de se soucier pour une fille ou pour une femme!
Il baissa les yeux sans dire un mot. La vieille Fatima, en visite chez nous, me dit à l’oreille: - Que Dieu bénisse ta mère, que Dieu bénisse ta mère, ma fille!
On nous mena brutalement hors de la maison et l’on nous parqua dans le fossé qui bordait la route, parmi les ronces que nos pieds nus ne sentaient même pas. Dans la boue jusqu’à la ceinture, nous nous tenions immobiles sous le regard des soldats aux mitraillettes pointées sur nous.
Le harki brandit triomphalement un large bracelet de cheville que je reconnus comme appartenant à ma belle-mère. - A qui appartient ceci? lança-t-il.
Il fit cela non dans le but de le restituer à sa propriétaire, mais pour la narguer puisqu’il le garda. Le pauvre beau-père au pied gangrené depuis qu’il avait reçu ce rocher trempait lui aussi dans la boue; pas de pitié pour les infirmes et les malades!
Nous attendîmes là longtemps, tandis qu’une partie des soldats mettait la maison sens dessus dessous et se servaient quand ils trouvaient quelque chose qui leur plaisait : couvertures, matelas de laine, bijoux d’argent, etc. Lorsqu’ils eurent terminé, ils ressortirent pour rejoindre ceux qui nous gardaient.
Le pauvre Salem fut torturé sous les yeux de ma mal-
heureuse belle-mère qui s’arrachait les joues en voyant son
fils subir le supplice de « la baignoire » dans le fossé. A chaque vision du visage défiguré sortant de la boue, les cailloux encore plantés dans la peau dégoulinante de sang, elle hurlait à fendre l’âme; à chaque immersion elle plantait ses ongles dans ses joues, se demandant si cette fois encore son fils garderait un souffle de vie. Oh, mon Dieu! Pourquoi avoir mis dans le cœur des mères cette douleur incommensurable à la vue de leur enfant souffrant?
L’honneur et l’amertume 137
Il faisait presque nuit, mais notre corps engourdi ne sentait plus le temps passer ni ne percevait la moindre chose; la mise à sac de notre. ferme nous avait anéantis, nous n’avions plus rien! On nous embarqua dans un camion ; ma
fille ne parvenant pas à y grimper fut poussée violemment par un harki, ce qui lui valut de se déchirer la cuisse sur une pointe métallique, mais le harki n’en voulut rien savoir.
Elle voyagea donc ainsi, le sang s’écoulant le long de sa jambe.
Le même harki s’adressa encore à moi à propos de Malha :
- Celle-ci va s’asseoir ici, tandis que toi, tu vas aller plus loin, au fond!
- Elle s’assiéra où je m’assiérai! J’ai besoin d’elle pour me tenir ma petite!
Ma petite Saadia, en effet, n’avait pas encore deux ans et était toujours malade.
J’avais trouvé ce prétexte pour que ce sale type ne
l’installât pas près de lui. Ayant compris que je souffrais des dents, il me tendit une boîte de chique. - Tiens, mets de la chique sur tes dents, ça te les soulagera!
- Garde ta chique! Même si mes dents devaient pourrir
sur place et me donner la gangrène qui m’emporterait, je n’utiliserais pas ta chique! Je ne me plie pas pour un bout de pain.
Furieux, il m’enfonça sa mitraillette dans la poitrine en grinçant des dents, tandis que mon beau-père me soufflait par derrière: - Tais-toi, Louisa., tais-toi, je t’en prie!
- On ne meurt qu’une fois! En tout cas, je ne me serais pas reniée pour une galette sèche et un oignon!
La galette et l’oignon étaient la nourriture cédée par les villageois aux harkis lorsqu’ils demandaient à manger. - Comment? Je me serais renié, moi! dit le harki en me
poussant de sa mitraillette. Toi, tu ne le sais pas, mais je vais te l’apprendre : les moudjahidines ont égorgé cinq personnes de ma famille, je suis le seul rescapé et je me suis réfugié où j’ai pu; j’ai sauvé ma peau et Dieu ne peut me condamner, lui qui sait combien la vie est précieuse!
138 L’honneur et l’amertume - S’ils ont été égorgés, c’est qu’il y avait des raisons! répartis-je sans crainte, tant il m’échauffait les oreilles.
Mon beau-père, n’y tenant plus, me saisit par le bras et m’intima désespérément de me taire : - Tais-toi, tu es folle, tu vas tous nous perdre, tais-toi donc, au nom du Ciel!
De son côté, la belle-mère me tint un autre langage : - Tu es courageuse, ma fille, mais, tandis que tu parles, tes paroles me transpercent le cœur à l’idée que tu pourrais laisser sur-le-champ quatre orphelins!
- Il leur restera peut-être leur père!
- Et pourquoi n’as-tu pas la lettre de ton mari? m’accusa le harki.
- Tu l’as déjà vue l’autre jour à la maison lorsque le soldat l’a lue!
Il était comme un chien enragé, allant d’un bout à l’autre du camion, la mitraillette toujours pointée en avant, très excité. Il brandit de nouveau le bracelet de cheville. Ma belle-mère me souffla de lui dire qu’il m’appartenait, mais je ne pus m’empêcher de répondre: - Il ne m’appartient pas! Les miens? Même si ta femme ou
ta mère dansait au clair de lune, elle ne les porterait pas! Si toi tu es malin et que tu te déplaces sans frôler le sol, moi je le suis encore davantage et je me déplace sur terre et sous terre! Je peux te dire que la noble propriétaire de ce bracelet, se trouve actuellement en France où elle peut avoir bracelet sur bracelet si elle en a envie!
Il mit le bracelet dans sa sacoche sans mot dire. Ma belle-mère me reprocha : · - Pourquoi ne lui as-tu pas dit qu’il était à toi, il te l’aurait peut-être rendu!
- Penses-tu! Il a fait semblant pour nous narguer!
Quant à moi, j’avais enterré mes bijoux près de la maison afin qu’aucun de ces affreux ne mette la main dessus. Bracelets, bracelets de cheville, colliers et boucles d’oreilles, tout était en terre! Je pouvais être tranquille. Les harkis ne se
L’honneur et l’amertume 139
contentaient d’ailleurs pas des bijoux, ils raflaient tout : foulards, étoffes neuves, matelas de laine, couvertures tissées à la maison; les Français, eux, ne demandaient que poulets et œufs, et en plus ils payaient quand ils pouvaient, sinon ils s’excusaient de n’avoir pas d’argent.
Le camion nous emmena au bourg de Aghilan. Au moment
de descendre, je tirai précautionneusement un petit drap. Je
l’avais presque entièrement tiré lorsqu’un harki se mit à crier :
- Regardez, elle est en train de voler, elle vole!
Il courut vers moi pour saisir le morceau d’étoffe, mais un soldat français se plaça entre nous et l’arrêta dans son mouvement en lui frappant les mains de sa mitraillette. Je compris qu’il lui disait de me laisser le drap pour mon bébé. Ainsi le soldat français se révéla plus humain que le Kabyle!
Je dis au harki: - Mohand dévore Mohand! Comme on dit, tu ne vaux pas plus qu’un chien qu’on chasse du pied!
- Nous serons tous exterminés à cause de la langue de celle-ci, il s’en souviendra, et un jour ou l’autre ils reviendront nous massacrer tous autant que nous sommes! mur-mura mon beau-père.
Personnellement, je me considérais comme devant mourir, ce qui me faisait dire au moins ce que je pensais.
On nous débarqua donc au bourg de Aghilan où l’on nous installa dans une sorte de pièce entourée de trois murs et recouverte de tôle ondulée, le quatrième côté s’ouvrant sur une cour. On nous fit asseoir sur le sol, les uns serrés contre les autres. Nous passâmes trois jours dans ce lieu sans savoir ce qu’il serait fait de nous. Les enfants pleuraient de faim et de fatigue avant de s’endormir dans le giron de leur mère.
Au premier matin, je demandai au harki qui s’était approché de nous: - Qu’avez-vous fait du jeune homme que vous avez ligoté hier?
- Pourquoi t’intéresses-tu à lui? Qu’est-il pour toi? Ton frère, ton oncle? me dit-il agressivement.
140 L’honneur et l’amertume - C’est le frère de mon mari, mon beau-frère! Saurais-tu ce qu’est un beau-frère? Aurais-tu de la famille, toi?
Dès que je lui parlais de famille, il se taisait et manifestait une gêne certaine. Au bout d’un instant, il reprit: - Je ne sais pas où il est, moi! D’ailleurs, je ne suis pour rien dans tout cela !
- Tout ce qui arrive est la faute de traîtres comme toi : maintenant celui qui marche droit est puni, mais comment peut-il y avoir une justice lorsqu’on se dévore les uns les autres!
- Reviens, Louisa, ne reste pas à l’entrée, reviens t’asseoir ici avec tout le monde! me dit mon beau-père.
- Pourquoi viendrais-je m’asseoir sous cette tôle brûlante, il fait meilleur ã l’extérieur!
Je demeurai là, près de l’entrée de cette pièce où nous étions entassés et où la chaleur étouffante nous faisait transpirer à grosses gouttes.
Nous comprîmes bientôt qu’au-delà de la cour se trouvait la salle redoutable d’interrogatoire de laquelle des cris nous parvenaient. Un harki vint chercher la voisine Aïcha. Nous ne tardâmes pas à l’entendre hurler, et ses cris nous glaçaient le sang. Cette femme était comme une mère pour moi et ses cris m’étaient insupportables. Je la savais très courageuse et pensais que si elle hurlait ainsi c’était que sa souffrance dépassait son courage. J’eus envie de pleurer, mais tout s’était figé en nous, le sang comme les larmes. Nous savions que nous y passerions tous, chacun à notre tour, et nous avions peur, peur de l’électricité, celle qui empêchait d’uriner le mari de la valeureuse Aïcha, celle qui lui avait brûlé la verge.
Interrogée sur ma belle-famille elle n’avoua pas qu’elle approvisionnait les maquisards et qu’elle versait une cotisation d’un minimum de deux cents francs à l’armée algérienne. Nous ne fîmes qu’attendre, une attente interminable.
Les enfants étaient pour la plupart malades : diarrhées et vomissures dégageaient une odeur irrespirable dans la pièce.
Mon beau-père fut tabassé gratuitement sans être vraiment
L’honneur et l’amertume 141
interrogé. Nous le vîmes courir en boitant dans la cour pour tenter d’échapper aux coups de bâton qu’un harki lui infligeait sauvagement, seulement pour s’amuser! A plusieurs reprises, le pauvre Akli tomba, reçut du bâton, eut toutes les peines du monde à se relever pour reprendre sa course bancale. On lui fit faire plusieurs tours de cour sous les rires des harkis et des soldats, tandis que les enfants nous questionnaient sur le sens de ce jeu absurde. Je ne sais combien de temps dura le manège mais, lorsque le pauvre homme nous fut restitué, il s’effondra sur le sol.
Un long moment plus tard, un homme kabyle s’adressa à
nous tout en continuant de balayer la cour. Nous comprîmes qu’il était prisonnier et que nous nous trouvions dans un camp. Discrètement, il dit :
- Si seulement je pouvais vous apporter quelque chose à manger, ne serait-ce que pour les petits!
Il disparut après avoir chuchoté ces mots. Je ne sais comment il se débrouilla mais il réussit, à l’heure du déjeuner, moment où les sentinelles avaient déserté la cour, à nous remettre, en allant aux toilettes, quelques galettes de pain. Jamais je n’avais trouvé le pain si bon; il nous sembla à tous aussi doux que le miel et nous remerciâmes le Ciel pour ses bontés.
Le soir, Aïcha revint parmi nous sans mot dire. Plus
tard seulement, nous sûmes que l’électricité lui avait brûlé
le lobe des oreilles et les orteils. Le lendemain, elle
alpagua un soldat avec des galons qui passait â proximité et
l’amena par le bras à l’entrée de la pièce. Elle lui expliqua
comme elle put que nous nous trouvions dans des conditions
intenables, entre les excréments, les vomissures, la chaleur,
la faim, etc. L’adjudant semblait connaître un peu l’arabe, langue que connaissait très peu Aïcha, et lui demanda si nous avions à boire et à manger. Lorsqu’il comprit, il frappa dans ses mains en signe de réprobation. Quelques instants plus tard, on nous porta une dizaine de pains, du chocolat (qui fut pour nous .une découverte), un seau d’eau, une douzaine de timbales métalliques. Nous n’avions jamais eu autant de biens si subitement.
142 L’honneur et l’amertume
A la tombée du jour, un harki se planta à l’entrée et nous observa un long moment. Je lui dis :
- Par pitié, laisse entrer un peu de fraîcheur, nous cuisons ici depuis deux jours!
- Je vous compte pour vous apporter le dîner!
- De grâce, c’est d’un peu d’air dont nous avons besoin, répondit mon beau-père.
- Je vous compte car ma femme prépare du berkukes pour
ce soir et j’ai pensé que je pourrais vous en porter un peu! - Que le ventre qui le mangera soit emporté par lui! Garde ton berkukes et écarte-toi pour laisser passer un peu de fraîcheur.
La vieille Fatima lui avait dit cela sur un ton si neutre qu’il comprit qu’il n’y avait rien à faire avec nous, et il se retira comme un chien penaud.
Le soir et durant la nuit, dès que l’un d’entre nous ouvrait un œil et faisait un geste, les sentinelles redressaient vivement la tête comme des serpents. Nous étions dans une gêne extrême, car le beau-père et l’oncle Kaci se trouvaient avec nous, et il était difficile de se cacher pour faire ses besoins. Nos coutumes nous obligent à nous cacher pour cela : chez les Kabyles, il existe un petit chemin discret, situé derrière la maison, qui mène à la décharge, et la personne qui s’y rend doit s’arranger pour ne pas être vue y allant ou s’en retournant. Un jour, mon beau-père m’avait vue en revenir, et je suis restée deux semaines honteuse, incapable de soutenir sa présence.
Aïcha alla trouver une des sentinelles. - Qu’es-tu, toi? Kabyle ou Mozabite? Si tu es kabyle, tu dois savoir que les femmes urinent! Alors, laisse-nous nous soulager, par pitié!
- Nous sommes des sentinelles et nous devons veiller à ce que vous vous teniez tranquilles et en dehors de tout contact avec les moudjahidines!
- Nous ne connaissons pas de moudjahidines, tu peux dormir tranquille!
L’honneur et l’amertume 143 - Ah oui! vous ne les connaissez pas! Tu te paies ma tête, qui ne les connaît pas?
Le lendemain matin, on nous porta du pain et du lait, et l’on nous demanda s’il y avait des malades. Nanna Aïcha emmena sa fille qui gisait sur le sol parmi les vomissures. Le médecin lui fit une piqûre, après quoi elle put enfin relever la tête.
Lorsqu’elle revint, je pris ma fille Saadia et suivis le médecin jusqu’à son cabinet. Je tentai de lui expliquer avec des gestes que la maladie permanente de mon bébé depuis sa naissance venait de mon lait puisque je ne mangeais pas. Il voulut me faire une prise de sang mais je pris la fuite et y échappai .Nanna Aïcha vint à mon secours et expliqua que le prélèvement ne ferait que m’affaiblir davantage. Ce fut elle qui assista à la consultation de ma fille tandis que j’observais par la fenêtre. Je vis le médecin allonger mon bébé sur une table et l’ausculter avec divers appareils étranges. Enfin, il lui donna à ingérer un liquide à diluer dans l’eau pour la réhydrater. Mais, n’y croyant pas, nous jetâmes aussitôt le remède aux ordures.
On nous relâcha le lendemain. Le camion nous ramena à notre ferme sous la garde quasi exclusive des harkis. Ayant cru comprendre qu’ils nous déposeraient à Ihma, dans une maison qui nous était destinée, nous refusâmes de descendre. Mais, devant la brutalité des harkis, nous dûmes avancer les premiers dans ce qui restait de la ferme incendiée, eux demeurant prudemment en arrière et nous tenant en respect, craignant que l’endroit fût occupé par des maquisards.
Nous constatâmes l’ampleur des dégâts : tout ce qui se trouvait accroché au mur ou placé dans les niches avait été arraché; le sol jonché d’objets domestiques et de nourriture, d’éclats de verre, d’huile, de blé, de fèves répandus. La nappe d’huile luisante s’échappant des jarres éventrées nous offrait un miroir pitoyable; tant d’efforts et de travail si vite détruits, quelle absurdité! La treille, au-dessus de la porte d’entrée, offrait de belles grappes au regard affamé des
144 L’honneur et l’amertume
enfants qui sautaient pour essayer de les attraper. Le choc
le plus dur fut celui produit par la vision de nos bêtes : beaucoup gisaient, mortes, la tête contre le flanc d’une
autre; les bœufs, les moutons étaient envahis par les mouches.
La vieille Fatima éclata en sanglots tout en répétant une litanie!
- Mes bêtes, mes pauvres bêtes!
- Tu pleures pour des vaches alors que nous ne savons rien du sort de Salem! lui dis-je dans mon désespoir.
Le soir, nous rassemblâmes tristement ce qui pouvait être encore utilisable: un semblant de matelas, quelques nattes. Les harkis s’emparèrent de tout et rentrèrent tranquillement chez eux, nous abandonnant là, misérables. La vieille Fatima me dit: - Tu vois! Ils prennent nos matelas pour mieux dormir avec leur femme, et nous n’y pouvons rien, c’est Dieu qui leur donne! Telle femme couchera sur le matelas d’une autre, telle autre portera un axelxal * qui ne lui appartient pas. Ainsi va l’époque de chaos où nous vivons!
Sans la présence de quelques soldats français, les harkis dans leur haïssable comportement auraient sans doute profité d’avoir le champ libre pour nous violer et commettre sur nous toutes sortes d’actions abominables.
Le lendemain soir, on nous ramena au camp où nous étions encore détenus la veille. Nanna Aïcha s’exclama, comme se parlant à elle-même : - Par Dieu, il faut qu’ils nous disent ce qu’ils comptent faire de nous : ou ils nous gardent et ils nous donnent de quoi nous loger, ou ils veulent nous tuer et alors qu’ils nous tuent une bonne fois pour toutes! Allez, Nanna Djida, viens avec moi, nous allons le leur demander!
- Comment pourrais-je, ma pauvre Aïcha, moi qui suis incapable de me renseigner sur le sort de mon pauvre fils, répondit ma belle-mère dans sa résignation.
Aïcha demanda alors à mon beau-père, qu’elle appelait - Large bracelet de cheville.
L’honneur et l’amertume 145
« oncle Akli », de l’accompagner. Il refusa à cause de sa jambe. Je me proposai donc, mais il refusa tout aussi net pour moi :
- Fais un seul pas dans cette direction, et je te ferai goûter de ma canne!
- Pourquoi donc Aïcha devrait-elle seule s’occuper de tout le monde!
Il me laissa partir. Aïcha prit sa fille dans ses bras, moi la mienne. Parvenues à l’autre bout du camp, un harki nous barra le passage avec sa mitraillette. - Où allez-vous comme ça?
- Laisse-moi passer, laisse-nous passer te dis-je, si tu
ne veux pas avoir d’ennuis! dit Nanna Aïcha. - Ce chemin est contrôlé et tu ne peux passer que si tu as une autorisation!
- Je veux voir l’adjudant, ma fille a eu une piqûre et le docteur m’a dit de la lui ramener aujourd’hui pour lui en faire une autre, laisse-moi donc passer!
Croyant à ce mensonge, il s’écarta, nous libérant le passage. Parvenues au poste, nous trouvâmes un soldat en train de construire un mur de briques tout en sifflotant, la truelle à la main. Il était torse nu et nous fûmes gênées de le voir ainsi, uniquement couvert d’un short. Nanna Aïcha s’adressa à lui mais ne put se faire comprendre. Elle eut recours aux gestes, se touchant les épaules et se gonflant le torse pour signifier qu’elle voulait voir un supérieur hiérarchique. L’homme sembla avoir saisi et disparut à l’intérieur. Après un moment, sortit un soldat plus gradé qui nous demanda ce que nous voulions. De nouveau, Nanna Aïcha lui expliqua comme elle put. Au nom de« Iflanen », il la coupa net, alla chercher du papier et y inscrivit tout ce qui nous avait été pris. Satisfaites, nous reprîmes le chemin inverse.
A notre arrivée, mon beau-père me reprocha d’avoir été trop longtemps absente: - Ah! Bravo! Continue ainsi, Dieu nous inflige les pires épreuves et vous les femmes vous trouvez le moyen d’en rajouter!
146 L’honneur et l’amertume
Nous rassurâmes tant bien que mal les uns et les autres, puis nous repartîmes tous au poste comme nous l’avait
demandé le soldat gradé. Il nous avait semblé sincère et nous nous sentions plus confiants.
Parvenus sur place, on nous fit asseoir sur le sol pour attendre je ne sais quel être encore qui daignerait s’occuper de notre cas, peut-être Azraël lui-même!
Nous sûmes par la suite que nous avions été épargnés grâce au caïd Zahir. Sans son concours, on nous aurait sans doute liquidés. Le caïd était un très bon ami du grand-beau-père qui le fournissait en blé et autres denrées; il était donc intervenu en notre faveur auprès de l’armée française avec laquelle il entretenait d’excellents rapports.