3.
Les Iflanen habitaient Massina, un hameau proche de
Ihma. La maison abritait quatre générations, c’est-à-dire une
quarantaine de personnes : le patriarche et sa femme, leurs
neuf enfants, dont quatre fils mariés et leurs épouses ainsi
que leurs enfants, un associé avec sa femme et ses cinq
enfants, et enfin un berger. Les fils mariés avaient pour
épouses ma belle-mère, première bru du patriarche, Dahbia,
Dawya et Khoukha. En épousant Mokrane, je devins la première
petite-bru du patriarche. Celui-ci régnait en maître absolu
et occupait avec son épouse la pièce principale où se
déroulaient les activités communes de la journée puisque c’était là que se trouvait le foyer, cœur de l’habitation. En outre, chaque fils marié disposait d’une chambre où couchaient sa femme et ses propres enfants, toutes ces pièces encadrant la cour intérieure sous laquelle s’enfonçaient profondément quatre silos souterrains. En contrebas de la pièce principale vivaient les bêtes, lesquelles circulaient librement dans la cour parmi les hommes.
La maison, où bêtes et gens cohabitaient, ne comportait pas de plafond mais s’élevait sur un pilier central jusqu’aux poutres et tuiles du toit. Les murs de pierre et de terre blanchis à la chaux comportaient des fissures et des trous où se logeaient parfois serpents et scorpions, Le sol, lui, était en terre battue. Cette habitation où nous nous trouvions fort
58 L’honneur et l’amertume
bien à l’époque me paraît aujourd’hui d’une telle rusticité
que j’aurais du mal à y vivre de nouveau. D’ailleurs, les constructions actuelles présentent un aspect différent puisqu’elles sont souvent dallées et cimentées.
Tandis que les hommes travaillaient aux champs, les
femmes demeuraient dans la maison et préparaient les repas quotidiens pour toute la maisonnée.
Le matin, au lever, deux femmes se chargeaient de nettoyer
l’étable et la bergerie; une autre pétrissait quatre pains levés et ensuite quinze à vingt grandes galettes sèches
pendant que les premiers levaient; une autre encore l’aidait
à la cuisson des premières galettes pendant qu’elle
pétrissait les suivantes. Une autre s’occupait de traire la vache et de baratter le beurre; une autre de prélever la précieuse huile d’olive des jarres pour en verser de faibles quantités dans des petites boîtes destinées aux hommes travaillant aux champs.
Au moment du repas de la mi-journée, il fallait envoyer
de jeunes garçons porter le déjeuner des hommes à l’extérieur, qui aux champs, qui au moulin, faire ensuite déjeuner les garçons qui devaient emmener les bêtes au pâturage, vaches, veaux, brebis, chèvres, chevaux. Le déjeuner était composé
d’un morceau de galette non levée et d’un peu d’huile ou de babeurre. Dans les meilleurs jours, on y ajoutait des
poivrons cuits à la braise ou un ragoût de légumes. Nous les femmes, nous mangions les dernières, après que tous les
hommes avaient été servis et les garçons partis avec le
bétail.
Après notre frugal repas, nous disposions d’une heure à une heure et demie pour nos occupations personnelles.
Chacune se retirait alors dans sa chambre et faisait ce qu’elle voulait : la sieste si elle était fatiguée ou enceinte, le raccommodage de ses effets personnels ou ceux de son mari et de ses enfants, le cardage de la laine si elle en avait, etc. Souvent, à ce moment de la journée, j’allais nettoyer la pièce principale où dormaient mon grand-beau-père et sa femme aveugle. Je nettoyais leur couche, j’enlevais les trois pierres du foyer et balayais devant le kanoun.
L’honneur et l’amertume 59
La cécité de ma grand-belle-mère était venue avec la ménopause parce qu’elle avait trop pleuré dans sa vie : ce sont les larmes qui lui ont gâté la vue, la pauvre! Elle avait d’abord perdu ses parents, puis ses sept frères et sœurs les uns après les autres; chaque année un malheur s’abattait sur sa pauvre tête alors qu’elle était encore jeune. Elle se déplaçait par tâtonnements le long des murs. A cause de son état, personne ne la considérait comme la responsable de la maison alors qu’elle l’était puisque femme du patriarche. Été comme hiver, elle portait une vilaine robe de laine rappeuse. Son mari ne lui en a pas acheté une seule durant toute leur vie commune; ses fils mariés ne furent guère plus généreux. Il leur eût été pourtant facile de prendre les six coudées nécessaires lorsqu’ils achetaient du tissu pour leurs femmes, et six coudées auraient été suffisantes pour confectionner une robe simple à porter sous cette horrible couverture qui lui râpait la peau, la malheureuse! Elle disait souvent lorsqu’elle était encore dans la force de l’âge: «Je ne crains que deux choses dans la vie, ne plus pouvoir regarder notre belle montagne et mourir en robe de laine! » Ironie du sort, elle devint aveugle et mourut avec cette affreuse couverture sur le dos!
Lorsque je nettoyais sa paillasse, ma belle-mère ronchonnait contre moi :
- Au lieu de t’occuper d’elle, tu ferais mieux de carder
et de filer la laine, grosse bête, toutes les femmes
utilisent ce moment de répit de l’après-déjeuner pour
apprendre mille et une chose, qui ne seront que bénéfice pour
elles : création de nouveaux motifs de tissage, couture,
filage de la laine, etc., toi qui ne sais pas tenir une
quenouille, tu perds ton temps! C’est de moi que tu dois
t’occuper, c’est moi ta belle-mère directe, l’autre c’est la
mienne, et il serait de mon rôle et du rôle de mes belles-sœurs d’effectuer ce que tu fais! Tu ne sais pas, toi,
petite naïve, ce qui se dit dans cette maison, tu vas le savoir : on dit que nous consommons toi et moi une demi-galette au lieu d’un quart par jour! Chaque bru a droit à un quart de galette, ma petite; il se trouve que moi, qui suis la plus âgée,
60 L’honneur et l’amertume
j’ai marié mon fils avec toi, sache donc que si tu travailles pour moi uniquement nous aurons droit à un quart de galette pour toutes les deux, c’est-à-dire que c’est ma part que je partagerai avec toi. Si tu veux un quart pour toi personnellement, tu ne dois pas toucher à ma part et tu seras obligée de travailler comme les autres brus de la génération précédente. Elles ont rechigné, car tu as ton quart sans pour autant faire le travail qu’elles accomplissent elles-mêmes.
Je te conseille donc de te considérer sous ma coupe si tu ne veux pas à la fois me créer des histoires et t’en créer aussi!
Elle avait dû entendre le grand-beau-père dire devant tout le monde:
- Que celui qui mange son quart porte les sacs! Celui qui se contente d’un petit morceau peut ne travailler que pour lui!
Il avait proclamé cela un après-midi alors qu’il se tenait
au milieu de la cour et après s’être assuré que tout le monde
l’entendrait. Ma belle-mère comprit que cela s’adressait à
elle et m’envoya sur-le-champ moudre le grain, car c’était
l’hiver et le moulin à eau était hors d’usage, immergé dans
le fleuve en crue. Lorsqu’elle me réprimanda, sa belle-mère, m’entendant pleurer, me demanda mille et une excuses, s’accusant d’être la cause de mes larmes et, refusant mes services, me renvoya auprès de la mienne. - Laisse-moi, va auprès de ta belle-mère; si tu veux lui demander la permission de t’occuper de moi, je veux bien accepter tes gentils services, sinon je préfère moisir comme une pauvre aveugle que je suis, je ne veux pas te causer d’ennuis, je t’aime trop pour cela!
Elle décéda trois ans après mon arrivée. A peine quarante jours écoulés, le grand-beau-père alla quérir une femme divorcée pour stérilité à Ighil Ilouanen. On racontait qu’elle était très autoritaire, qu’elle se faisait habiller, peigner, laver les pieds. Tout le village nous mit en garde et nous prîmes peur de voir notre maison ruinée par ses exigences et ses caprices. Mais finalement elle s’avéra être une femme comme les autres, participant aux travaux, sans exigences particulières.
L’honneur et l’amertume 61
Plus tard, elle eut des ennuis car elle nous donna, à Dawya et à moi, toutes deux enceintes, un peu de viande. Dahbia, qui allaitait son fils, se plaignit à son mari, lequel cria à l’injustice. Quelques jours pour tard, la nouvelle grand-belle-mère fut chassée par le patriarche qui craignait les divisions dans la famille. Mais il l’avait fait sur le coup de la colère et le regretta rapidement. Il supplia alors des vieilles femmes d’aller quérir de nouveau la belle Titem dont il ne pouvait se passer; il faut dire qu’elle était magnifique : grande, de superbes cheveux aussi lisses et lumineux que la crinière d’un cheval. Après maints conciliabules, Titem revint.
La vie se déroulait ainsi, avec ses tracas quotidiens. Quelques mois après mon mariage, j’allai trouver une voisine de confiance et lui expliquai que je n’avais pas mes règles depuis trois mois. Elle me réprimanda et alerta les autres, ce que je ne voulais surtout pas. La première avertie fut Tafellust, qui ironisa :
- Tu attends d’avoir accouché pour prévenir tes belles-
sœurs de venir te porter ce qui est dû peut-être? Où
voudrais-tu qu’elles aillent le chercher alors, donne-le-leur temps! Jamais je n’aurais pensé que Louisa fut enceinte, aucun signe ne la trahit, pas même les yeux que je reconnais pourtant sans jamais me tromper! Cette fois, je n’ai rien
vu, pas un signe de nausée, d’envie, de malaise, comme nous en avons toutes connu, celle-ci est comme les ânes, elle ne sent ni ne se rend compte de rien!
En réalité, je ressentais bien des choses mais je les
contenais tant j’étais encore intimidée par cette nouvelle
famille. Les seules choses que j’osais demander étaient un
peu de café et de sucre que je faisais quérir chez une de mes sœurs à l’insu de tous; car, si le patriarche, par malheur, avait surpris qui que ce fût en train de boire du café, cela aurait tourné au scandale et à l’accusation de vol puisque lui seul avait droit au café dans la maison. Je le buvais donc en cachette dans ma chambre.
62 L’honneur et l’amertume
J’avais également envie de citron; Dadda m’en procurait, et je m’arrangeais bien sûr pour éviter d’éveiller tout soupçon : soit je mangeais tout, peau comprise, soit je m’arrangeais pour aller la jeter dans la décharge en m’assurant bien qu’on ne pouvait l’y déceler. J’y dissimulais aussi très soigneusement les pépins. J’étais bien obligée de me cacher, car si une seule personne, enfant ou adulte, s’était aperçue de l’existence de citrons dans la maison tous se seraient rués sur moi pour m’en demander, qui un quartier, qui un morceau de peau, et il ne me serait rien resté; et encore, nombreux auraient été ceux qui m’auraient reproché de ne pas les avoir servis d’abord! De vrais chiens enragés! Une prune ou une orange les faisait saliver comme des bêtes affamées, car leur terre ne donnait qu’oliviers, caroubiers, figuiers, et quantité de potirons dont nous étions lassés! Quotidiennement, ils accompagnaient tous nos mets. Enceinte ou pas, il fallait en manger ou mourir, tant pis pour celle qui avait des nausées ou des envies!
La femme enceinte travaillait normalement jusqu’au
moment de son accouchement; elle n’avait pas plus le droit de se reposer que les autres. Ainsi, telle accoucha dans l’étable alors qu’elle était en train de traire la vache, telle autre faisait cuire le pain ou le pétrissait. Je me souviens avoir eu les douleurs pour mon premier enfant pendant que j’étais en train de tamiser la semoule. J’avais un sac de huit guelbas, soit cent soixante kilos, à tamiser, il y en avait donc pour plusieurs heures de travail. A chaque douleur je me mordais les lèvres de plus en plus fort mais je tenais à terminer mon travail et tentais de ne rien laisser paraître.
La grand-belle-mère reconnut mon état et dit aux autres : - Voilà un bon moment que son visage change de couleur.
Lorsque la douleur l’envahit, il devient tout rouge puis pâlit comme si la force le quittait. Dis, ma fille, tu vas
accoucher aujourd’hui, toi! Je ne répondis pas. - Voyons, ne te cache pas, c’est naturel, tu es à ton terme!
L’honneur et l’amertume 63
Je dus abandonner mon tamis sur la peau de mouton où je travaillais; je n’étais pas satisfaite car le sac n’était pas terminé, j’avais tenu au maximum mais j’avais l’impression que malgré tous mes efforts il ne voulait pas se vider! Les femmes vinrent alors me soulever et me traîner dans la pièce principale à l’endroit précis où accouchent les femmes. J’avais les cils, le foulard et la robe couverts de farine d’orge et l’on n’eut pas le temps de me laver le visage ni de m’ôter ma robe sale. J’accouchai donc ainsi, dans un état inconvenant pour la circonstance.
Quelques semaines auparavant, Dahbia avait, elle aussi, dû cesser son travail pour accoucher. Nous nous trouvions toutes les deux dans l’étable à ramasser la bouse de vache, lorsque je la vis s’accrocher à l’énorme panier contenant les déjections des bêtes et demeurer ainsi immobile quelques secondes. Elle me dit enfin :
- Oooooh, là, là! Je crois que je vais devoir te laisser terminer seule cette besogne!
Mais, courageuse, elle reprit son travail, la douleur
passée, jusqu’au moment où je vis une coulée de liquide jaunâtre qui partait sous ses pieds et se mélangeait à l’urine des bêtes. - Arrête, va te préparer, tu vas accoucher!
- Mais non, me dit-elle, je me sens tout à fait capable de continuer, allez, allez, nous allons peut-être terminer ensemble!
Je lui dis alors de ne pas se pencher, mais seulement de
porter le panier à la décharge. Elle resta donc debout
pendant que je la chargeais. Elle fit encore cinq ou six
voyages puis abandonna. L’étable était nettoyée, mais il
restait la bergerie et l’écurie. Je la laissai ainsi et
sortis dans la cour où se tenaient les autres femmes occupées
à diverses tâches tout en bavardant. Se trouvait avec elles la sœur du patriarche en visite pour quelques jours. Je dis à l’assemblée: - Je crois bien qu’aujourd’hui nous mangerons des galettes aux œufs!
- Bravo! Dit une sœur du patriarche, je vais hululer donc!
64 L’honneur et l’amertume
Elle raffolait des fêtes, et chaque occasion était pour elle une aubaine pour laisser échapper ses cris vigoureux.
Je pris un peu d’eau pour nettoyer les pieds bouseux de Dahbia et l’accompagnai dans la pièce principale. Une heure après, elle mettait au monde Omar. L’on consomma omelettes, galettes et semoule grillée, et l’on renonça à nettoyer la bergerie et l’écurie puisqu’il est interdit de le faire durant les trois premiers jours qui suivent un accouchement.
Les femmes, en ces temps, travaillaient sans se soucier de leur santé et, ne prenant pas de repos, faisaient beaucoup de fausses couches. On me raconta qu’une voisine faillit accoucher sur la décharge; elle avait eu à peine le temps de revenir à la maison, et le bébé naquit sur le seuil. Plus tard, l’enfant se révéla particulièrement difficile à élever et l’on mit cela sur le compte du fait qu’il était né entre deux portes : il se cognait contre l’une et n’avait pas le temps de se remettre qu’il se cognait déjà contre l’autre. Une autre aurait accouché dans le silo souterrain alors qu’elle était en train de remonter le grain. Quant à moi, j’accouchai très peu de temps après avoir quitté le tamisage. On eut juste le temps d’accrocher la corde aux poutres et je m’y suspendis par les bras. Ma grand-belle- mère fit office de sage-femme, bien qu’il soit interdit qu’une belle-mère accouche sa bru, mais les choses furent si rapides
qu’il n’y eut pas le temps de quérir la sage-femme à l’autre bout du village.
Lorsque mon fils naquit, on alla avertir les hommes
occupés à cueillir la caroube. Ils avaient déjà entendu les youyous des femmes; aussitôt Mohand tira en l’air, puisque
les cris signifient la naissance d’un garçon (en cas de naissance d’une fille il n’y a aucune manifestation de joie).
Huit jours plus tard, ma belle-mère me dit brutalement :
- Tu ne sais pas qu’il te faut offrir une galette d’œufs
de ceux apportés par ta famille à celui qui a tiré le baroud? - Je le sais bien, mais il me semble qu’il t’appartient de prélever ces œufs et de confectionner la galette!
J’accouchai un samedi, jour de marché. Lorsque le patriarche en revint en fin de journée, il dit :
L’honneur et l’amertume 65 - Ce matin, je l’ai laissée en train de balayer et maintenant l’enfant est né, voilà une bonne chose!
Il m’offrit un pot de miel sauvage comme il faisait pour chacune lorsqu’elle accouchait.
Notre plat quotidien, outre le potiron, était le couscous d’orge accompagné du potage aux fèves séchées, l’abisar. L’abisar est un bouillon très épais car les fèves séchées y fondent à la cuisson et l’épaississent sérieusement; on pourrait d’ailleurs le consommer tel quel tant il n’exige pas l’ajout de semoule! Tout écart était vécu comme une fête : le couscous à la semoule de blé, le pain levé, les boulettes de semoule cuites dans un bouillon délicieux, les pâtes, etc. Lorsqu’une voisine ou autre nous offrait quelque chose, nous nous précipitions pour le préparer et le consommer avant le retour des hommes et surtout du patriarche. Souvent, le soir, il interrogeait les enfants pour leur demander ce qu’ils avaient mangé dans la journée, moyen de vérifier ce qu’avaient consommé les femmes et de s’assurer ainsi que le menu était bien cet éternel couscous d’orge. Nous avions appris aux enfants à mentir en les menaçant de ne plus
les faire profiter de nos extras. Lors de la fatidique question de leur grand-père, ils savaient répondre: « Couscous d’orge, grand-père, arrosé de abisar ! »
Même les jours où nous avions la permission de préparer le bouillon plus léger, le vieux rouspétait:
- Pourquoi donc tenez-vous tant à ce bouillon, c’est de la flotte! L’abisar est bien plus efficace, il remplit vraiment les estomacs!
Le patriarche réclamait des préparations bien épaisses pour ses travailleurs saisonniers; parfois il substituait la purée de pois cassés arrosée d’huile d’olive à ce couscous à l’abisar. Quant aux enfants qui, eux aussi, avaient leur part de travail, essentiellement celui de faire paître les bêtes, un morceau de pain noir à tremper dans le marc d’huile devait leur suffire!
Les pauvres petits étaient sévèrement corrigés lorsqu’ils ne marchaient pas droit! Un jour, le vieux les trouva en train de
66 L’honneur et l’amertume
jouer aux osselets; il fit voltiger son fouet plusieurs fois sur eux et arracha la peau d’un de ses petits-fils qui en porte encore aujourd’hui la cicatrice, à cinquante ans! Dès qu’il en rencontrait un sur son chemin en train de jouer ou de marcher dans les sillons des champs, ou tout simplement « en train de paresser », comme il disait, il le frappait violemment avec son fouet s’il l’avait sur lui, sinon à coups de pied ou de gifles qui rougissaient vite les joues de nos bambins.
Mon accouchement, donc, s’était déroulé en présence de ma Belle-mère, sa propre belle-mère et les brus de cette dernière, Dahhia, Dawya, Khoukha.
Ma famille devait bien sûr me porter ahenni, présent
obligé composé de viande, de poulets, d’œufs et de semoule
que se doivent de remettre les parents de l’accouchée à chaque naissance. Malheureusement, tous à Dernoub étaient malades, seule la femme de Dadda me fit parvenir un poulet et une soixantaine d’œufs.
Mais très vite vint la fête de l’Aïd Amezziane qui marque
la fin du mois de jeûne; certains disaient que la naissance
devait être fêtée en même temps, d’autres que ce n’était pas
possible à cause de ma famille qui ne m’avait presque rien
apporté, chacun chantait ce qu’il voulait. Les Iflanen
avaient un bélier malade qu’ils égorgèrent pour la
circonstance. En principe, on n’égorge pas pour l’Aïd
Amezziane, on se partage seulement la viande du sacrifice collectif du bœuf. Mais le bélier malade fut tué, et l’on eut de la viande en abondance pour ce jour, qui fut aussi celui de la fête de la naissance de mon premier fils, son septième jour, un samedi. .
Trois jours plus tard, voilà Nanna Ourida, Dadda Slimane et leurs enfants avec un mouton. Il y eut alors une véritable fête en l’honneur de mon fils et nombreux furent les invités. Le premier soir, plusieurs poulets furent égorgés en l’honneur de ma famille; le second, ce fut le mouton apporté par elle. Quant à moi, cette visite ne me fit qu’à demi -plaisir car je la souhaitais les tout premiers jours, non une dizaine après. Ils restèrent quatre jours puis repartirent avec des beignets.
L’honneur et l’amertume 67
Outre le mouton, Dadda Slimane avait offert aussi trois guelbas de semoule fine qui me firent vivre un moment douloureux. Tout à fait remise de mes couches, je devais récupérer les jours de jeûne que je n’avais pu accomplir à cause de l’interdiction pour l’accouchée de faire le Ramadan. J’allais donc quotidiennement dans la chambre de ma belle-mère prélever un peu de semoule offerte par Dadda Slimane, jusqu’au jour où elle m’arrêta net :
- Lorsque nous jeûnions, tu mangeais! Alors, laisse le
peu de semoule qui reste, moi aussi j’ai envie de manger un petit pain levé!
Je fus tellement choquée que je ne trouvai rien à dire.
Les autres femmes le furent autant que moi quand elles apprirent l’incident. - Comment est-ce possible? Elle t’empêche même de pré-lever sur ce qu’ont apporté les tiens, que serait-ce alors si elle devait te nourrir elle-même!
Un peu plus tard, elle décida de manger afțet, sorte de pâte fraîche cuite dans un bouillon, et m’ordonna de confectionner la pâte qu’elle ferait cuire elle-même. Je rapportai la chose à ma tante maternelle qui réagit aussitôt: - Que tous les saints la maudissent! C’est toi qui allaites, qui jeûnes et qui dois te contenter d’un morceau de galette d’orge! Ah t qu’elle soit oubliée de Dieu!
Je sus que mes oncles et tantes avaient eux aussi apporté des choses: pains de sucre, café, galettes aux œufs, mais ma belle-mère me les cacha. J’avais envie de café, mais elle me disait que le café était mauvais pour la santé des nouvelles accouchées. Pendant ce temps, elle buvait quotidiennement le mien!
La femme était en général bien malheureuse, surtout si son mari ne lui portait pas d’intérêt. Mariée très jeune, effarouchée par ce qui l’attendait à force d’avoir entendu durant toute son enfance sa mère et ses tantes lui répéter que la vie chez les belles-familles était dure, elle ne pouvait que s’attendre au pire. Elle quittait malgré elle ses parents pour se
68 L’honneur et l’amertume
retrouver sous la coupe d’une belle-mère peu encline à l’accepter, et qui souvent lui faisait subir tous les tourments. Ses seules joies étaient les occasions où elle revoyait les siens, soit lors des fêtes religieuses, soit lors des réjouissances familiales, soit encore lorsqu’elle partait « en congé » chez eux pour une période fixée à l’avance. Là, elle pouvait se confier à sa mère, sa grand-mère ou une tante affectueuse, et trouver ainsi un soulagement. Sinon, elle ne pouvait éventuellement s’accommoder de cette tyrannie que si elle trouvait en son mari un soutien moral. Mais, si celui-ci demeurait indifférent ou s’opposait à elle, alors elle était condamnée à mener une triste existence où ses enfants étaient sa raison de vivre. Elle ne pouvait même pas penser au divorce, car la suite risquait d’être plus pénible encore: revenir chez ses parents en abandonnant ses enfants et ne pas trouver à se remarier, sauf peut-être avec un homme taré ou un vieillard sénile!
La vie était difficile, tout était partagé parcimonieusement. Vers 1948, chaque bru avait droit à un remplissage hebdomadaire de sa lampe à huile par la grande-belle-mère .Nous nous rassemblions donc toutes les cinq dans la cour, notre lampe ã la main. Si l’huile venait à nous manquer avant que les sept jours ne se soient écoulés, nous demeurions sans lumière dans notre chambre et attendions le terme.
Après le déjeuner, n’appréciant pas la sieste, je me mis à la vannerie pour me faire un petit pécule : j’avais besoin de fil car j’avais une robe à coudre. Je confectionnai donc durant ces petits moments de repos deux superbes paniers. J’y avais passé plusieurs après-midi et quelques soirées durant lesquelles je travaillais comme une aveugle, n’ayant plus d’huile dans ma lampe. Une fois terminés, je les remis à mon mari pour les vendre au souk.
- Avec l’argent, tu m’achèteras du fil blanc et du ruban rose! Lui avais-je recommandé.
Je savais qu’il récupérerait entre quarante et soixante francs, le prix courant des paniers variant entre vingt et trente francs.
L’honneur et l’amertume 69
Mon grand-beau-père venait d’acquérir de nouvelles terres et s’était endetté pour cela; nous ne mangions pas à notre
faim et je donnais souvent ma part de pain à mon fils.
Lorsque mon mari rentra du souk, il rapporta du vermicelle,
du sucre, du café et du pain français. Il déposa le tout dans la grande pièce puis me rejoignit dans notre chambre. Comme
il ne me donnait rien, je réclamai le fil et le ruban, mais
il répondit bizarrement :
- Je n’en ai pas trouvé!
- Alors, donne-moi l’argent!
- J’ai fait des achats pour la famille!
Je crus recevoir un coup de poignard au cœur et je le
maudis de toutes mes forces; je l’aurais plongé vif dans la friture que ma vengeance aurait été encore trop mince! Je m’étais donné tant de mal, dans la pénombre de la chambre,
avec une aiguille à matelas qui me blessait les doigts
lorsque je l’enfonçais dans le rafia serré que mes sœurs
m’avaient procuré pour me faire un peu d’argent, de quoi me coudre une robe; et toute cette peine qui s’envolait pour la panse de ma belle-famille qui me refusait la moindre facilité! Ma belle-mère n’était satisfaite que lorsqu’elle me faisait travailler comme une bête, sans répit! Les corvées les plus dures étaient pour moi; elle enfantait, je torchais ses enfants, et voilà que mon argent personnel était aussi pour eux, c’était trop injuste!
Encore en vigueur, les bons d’alimentation nous pro-
curaient sucre, savon, etc. Cette situation amena les grandes-brus et moi-même à prendre une décision dont les conséquences nous échappaient. Ce jour-là le patriarche
désigna son fils Aïssa pour aller récupérer la marchandise
qui comprenait, entre autres, plusieurs morceaux de savon, un
par foyer conjugal; il s’y trouvait donc un morceau pour mon mari, mon fils et moi rassemblés. Lorsqu’il rentra, Aïssa
nous appela toutes et nous dit : - Cette fois, nous devons décider de prendre chacun notre part, le savon ne doit plus être remis au vieux Chérif pour nous être distribué parcimonieusement par Madame Titem!
70 L’honneur et l’amertume
Titem était la seconde femme du patriarche, qui en eut neuf successives dont deux en même temps. C’était la première, la vieille Fatma, au funeste destin, qui dut supporter une coépouse avant de décéder dans l’indifférence générale. Cette femme résignée improvisait des poèmes et faisait des jeux de mots subtils sans se soucier de savoir si on l’écoutait. Avec sa cécité, elle s’était peu à peu effacée et préférait le dialogue avec les enfants qu’elle émerveillait en leur
contant admirablement nos vieilles légendes. Aux tout-petits, elle apprenait chansons et comptines, et libérait ainsi les mères, toujours trop occupées.
Aïssa poursuivit:
- Au moment des moissons et du battage, nous
transpirons à flots dans nos chemises sales après avoir
attendu vainement le bout de savon qui devait les laver, cela suffit! Le partage est clair : un morceau plus ou moins gros selon le nombre de têtes dans le foyer, qu’en pensez-vous? - Nous sommes d’accord, dirent les femmes, que le
patriarche et sa femme récupèrent seulement le morceau qui
leur est destiné ! Nous en avons assez de quémander auprès de Titem, qui nous coupe des morceaux aussi fins que du papier avec du fil de fer, alors qu’elle lave son linge et celui de son mari tous les jours!
D’une seule voix nous voulûmes changer les habitudes
injustes concernant le savon. Dahbia disposa le pain de sucre et un petit morceau de savon dans un tamis et le donna à sa fille pour le porter au patriarche. Lorsqu’elle pénétra dans
la pièce, elle le trouva en train de faire sa prière, tandis
que sa femme était allongée sur l’unique matelas de la maison.
Le vieux ayant jeté un coup d’œil sur le contenu du tamis ne prit pas la peine de terminer sa prière et l’envoya dans la direction de la malheureuse qui reçut le pain de sucre en pleine tête, ce qui lui valut immédiatement une bosse magnifique; le tamis roula dans la cour le long du mur pour s ‘arrêter à la porte de l’écurie, à l’endroit d’où sortait l’urine. Nous, les quatre femmes, prises de panique, nous urinâmes debout. Aïssa nous dit précipitamment :
L’honneur et l’amertume 71 - C’est bien entendu, hein, nous sommes tous d’accord, un seul son de cloche pour mon père !
Le patriarche parut sur le seuil et improvisa des vers, parmi lesquels ceux-ci:
Qui divise la maison?
Que ses vêtements soient dispersés. Qui divise la maison ?
Que Dieu lui partage la raison.
Qui divise la maison?
Qu’il ne soit pas rassasié de la vie!
Ses vers si bien construits nous figèrent sur place et notre chair se glaça pour prévenir l’éventuelle douleur qui allait peut-être s’abattre sur elle. D’ailleurs, à chaque fois que le patriarche s’adressait à nous, nous sentions qu’on pourrait nous couper en morceaux sans que notre chair versât de sang. D’une seule voix, nous dîmes :
- C’est nous qui avons dit de partager le savon selon les bons de chacun, c’est plus juste!
- Ah oui! Filles de vauriens, vous savez ce que c’est que la justice! Filles de démunis, regardez-moi bien, voyez ma barbe, cela ne se passera pas comme ça! Aujourd’hui, vous m’ôtez le partage du savon, demain vous m’empêcherez de vendre le blé, après-demain vous m’interdirez de monter ma jument, et bientôt vous m’empêcherez d’aller au souk de Oued-Amizour!
Il était hors de lui. Nous risquâmes le tout pour le tout, même la répudiation, toutes autant que nous étions : - C’est nous les femmes qui avons dit à Aïssa que le linge de nos époux accumulait la sueur, les langes de nos enfants sont durcis par les selles et nous continuons de les utiliser tels quels; nous avons donc décidé de répartir le savon dorénavant comme le répartissent les pouvoirs publics. Chacun se débrouillera avec sa part et personne ne te demandera plus
72 L’honneur et l’amertume
d’en acheter s’il vient ã en manquer avant la livraison sui-vante!
- Ah oui? Ainsi, vous prenez des décisions maintenant, en voilà une nouveauté …
Sa femme, Titem la magnifique, dont il était fou (il avait
dit une fois qu’il ne s’en séparerait à aucun prix, même si elle le dépouillait de sa paire de bœufs, c’est dire à quel point elle lui avait tourné la tête), se planta près de lui et lança d’un air pincé: - C’est parce que je suis là maintenant, je suis une dame moi, je suis issue d’une grande tribu aux biens abondants que je jetais par-dessus mon épaule. Je ne suis pas comme vous qui vous précipitez sur un vulgaire bout de savon, l’éducation que j’ai reçue est autre que la vôtre, pauvres malheureuses!
Titem était effectivement issue d’une puissante famille d’artisans commerçants qui fabriquaient coffres, armoires, matelas et fournissaient les mariées.
Tant de prétention nous fit réagir au quart de tour : - Si tu étais aussi bien que tu le dis, ta famille ne se serait pas débarrassée de toi aussi vite qu’elle l’a fait!
· Que n’avions-nous pas dit là! Le soir, elle refusa de dormir avec son mari et passa la nuit dans la réserve.
Le lendemain matin, j’allai la première dans la cour pour prélever de l’eau. Je vis Mouloud, l’associé, sortir la
jument et la caparaçonner. J’en fus étonnée car, pour aller
au souk, la selle suffisait; j’observai donc ce qui allait se passer et vis Titem recouverte du voile de voyage, qui me dit: - Tiens, toi comme les autres, je vous laisse la clef des réserves, servez-vous vous-mêmes désormais!
Le grand-beau-père s’approcha de moi et ramassa un grand bâton. Je ne me sentis plus de peur et pissai sur mes jambes, mais il me menaça sans me frapper; il brandit le bâton et cria: - Regardez-moi bien toutes.je suis Chérif, souvenez-vous-en: à partir de ce jour, qu’aucune d’entre vous ne s’avise de venir me demander ne serait-ce qu’une goutte d’huile ou
L’honneur et l’amertume 73
une cuillère de piment doux, qu’elle sache que je lui ferai tomber son iris dans la paume de ma main!
Il fit monter sa femme sur la magnifique jument dont le poil lisse luisait au soleil comme le plumage du pigeon, ferma la réserve et partit avec sa femme. Nous mesurâmes combien l’incident de la veille avait été une grave offense pour Titem qui avait dû exiger de son mari qu’il la ramenât dans sa famille. On se retrouva comme de pauvres enfants abandonnés, sans possibilité de préparer le moindre repas : ni piment doux pour la marmite, ni sucre, ni café, ni huile, ni sel, tout cela pour un bout de savon.
Le grand-beau-père passa la nuit chez ses beaux-parents et alla au souk le lendemain avant de rentrer. Il y rencontra Dadda Slimane et les pères respectifs de Dahbia et Dawya. Il leur annonça que leurs filles étaient coupables et qu’ils pouvaient venir les reprendre. Il revint donc le samedi sans avoir fait le moindre achat, pas même les bonbons qu’il rapportait d’habitude pour les enfants. Il pénétra immédiatement chez lui et referma violemment sa porte.
Le lendemain, Dadda Slimane arriva, portant un couffin de raisin coiffé d’un pain français. Il demanda où se trouvait le chef; nous lui indiquâmes la porte sans oser y aller. Il frappa lui-même; le vieux demanda qui était là et ouvrit. Peu après, ce fut le père de Dahbia qui arriva avec sa grande barbe d’homme respectable et respecté. Tout en nous saluant, il demanda, inquiet :
- Qu’est-ce que ce scandale, que s’est-il passé?
Nous ne répondîmes pas et il entra dans la pièce
rejoindre les deux hommes. Pour Dawya, personne ne se présenta, car son père était le propre neveu du patriarche et se trouvait donc sous son autorité. Le vieux vint dans la cuisine portant un peu de sucre, du café et la minuscule boîte de conserve qui servait de cafetière. Il les déposa en bougonnant: - Faites un peu de café pour les hôtes!
Il sortit aussitôt. Dawya pleurait de ne pas voir son père venir la défendre. Dahbia notre aînée prépara le café et le leur porta. Au bout d’un instant, le vieux m’appela :
74 L’honneur et l’amertume - Louisa, viens ici!
J’entrai. - Vide le couffin de ton frère dans un panier!
Je fis ce qu’il me dit et me dirigeai vers la sortie quand Dadda Slimane me dit : - Viens t’asseoir ici!
- Oh! Il n’y a pas de place ici parmi toutes ces jarres! – Reste un peu debout, j’ai à te parler!
Je restai debout. - Qui a pris l’initiative de cette affaire?
Je ne répondis pas. - C’est à toi que je parle, réponds, je suis ton frère, tu es ma sœur, tu dois me répondre!
- Nous recevons du savon avec les bons publics et nous
n’en avons pas pour laver notre linge, cela devient insupportable. Accepterais-tu de voir tes belles-filles et tes petits-enfants crasseux comme nous le sommes? - Ici, c’est une ferme, c’est normal que vous soyez sales, les fermes sont des maisons sales mais riches!
« Que la richesse ne se présente jamais sur ton chemin! », pensai-je en moi-même. - Écoute, fille de mon père, je ne te dirai rien de plus aujourd’hui, mais gare à l’avenir. Si toi tu as dîné hier soir, sache que j’ai passé la nuit sans manger ni dormir après avoir rencontré ton honorable beau-père hier! Tu es la bru la plus jeune dans cette maison, tu es une bru de bru, tu n’as pas à réclamer quoi que ce soit de plus que ce que l’on te donne. Tu dois dire « oui » en baissant les yeux lorsqu’on te parle ou qu’on te demande de faire tel ou tel travail. Tu as bien sûr droit à tes repas, mais c’est tout; je ne veux pas ã l’avenir avoir à entendre que tu as dérogé aux prescriptions d’obéissance et d’humilité!
Puis, désignant le patriarche : - Cette honorable personne, considère-la non pas seule-
ment comme ton père, mais comme ton grand-père, ose-
rais-tu contredire ton grand-père?
L’honneur et l’amertume 75 - Je n’ai contredit personne, le savon, c’est l’État qui nous le donne, pourquoi ne nous le distribue-t-il pas au
moment où il le reçoit en respectant la quantité par foyer?
Le vieux s’écria: - Vois, vois, mon fils Slimane, quelle génération! Ils sont comme les serpents qui dressent la tête quand on les frappe!
- Sors d’ici! me dit sèchement Dadda Slimane.
Je m’éclipsai sans demander mon reste. Je courus
retrouver les autres. Dahbia, nerveusement, me demanda : - Alors, que t’ont-ils dit, qu’as-tu répondu? Oh, là, là, ça va être mon tour, comment pourrais-je faire face à mon
père?
Elle tremblait de tous ses membres et se figea lorsqu’elle entendit la voix de son père l’appeler. Elle
entra dans la pièce et ressortit peu après, elle y passa beaucoup moins de temps que moi. Elle nous raconta son
audition :
Son père: « Que s’est-il passé?»
Elle: « Nous avions besoin de savon et l’avons pris.
Nous sommes pourris de poux, il ne serait pas étonnant que
nous les ayons mangés dans le pain! »
Son père : « O Chérif, nous avons le même âge. Selon moi, si j’étais à ta place, je me jurerais de ne plus jamais commander qui que ce soit pour ces petites choses de la vie courante. Je ne garderais que le partage de la nourriture et laisserais tout ce qui concerne les vêtements et autres
effets personnels à chacun, qui se débrouillerait comme il peut. Que chacun de tes fils fasse comme il l’entend avec son épouse, qu’il la gâte ou qu’il la néglige! »
Le vieux, courroucé : « Ah! tu me dis cela, cher Mhemmed! Je devrais alors ouvrir toutes ces jarres et laisser l’huile
se répandre jusqu’au fleuve, je devrais ouvrir les silos et qu’en quelques jours elles les vident en nourrissant les poules, qu’en un jour je sois dépouillé de tout et qu’il ne
me reste que mon burnous sur le dos! Tu voudrais peut-être
que de l’homme respectable qu’on salue de loin il ne reste qu’un homme démuni qu’on écrase à ses pieds. Ah, je te
remercie pour tes bonnes paroles, Si Mhemmed! »
76 L’honneur et l’amertume
Dépité, il sortit et laissa les deux autres seuls dans
la pièce. Puis les choses rentrèrent dans l’ordre et tout reprit comme auparavant. Toute cette histoire, qui faillit
nous coûter la répudiation, n’aboutit à rien et les bons de
savon atterrirent de nouveau chez le vieux qui nous offrait
ce qu’il voulait quand nous quémandions. D’ailleurs, toutes
les réserves se trouvaient chez lui, et chaque jour l’une d’entre nous se dévouait pour aller quérir auprès de lui les ingrédients nécessaires à la préparation des repas. Le vieux
et sa femme avaient leur nourriture à part. Elle faisait leur propre cuisine dans leur pièce où se trouvait le foyer. Seule une galette levée destinée à tous les deux était cuite par
nos soins avant nos galettes non levées: du beau blé pour lui et sa femme, de l’orge ou du blé pourri dans l’humidité du
silo pour nous; nous appelions allaƔen ce blé moisi qui
sentait fort.
Saleté, travail et faim, tel était notre lot. En 1950, j’eus un sérieux abcès à l’aisselle qui me faisait garder le bras levé de jour comme de nuit. Je restais couchée à
longueur de temps. Ne pouvant me lever, je me déplaçais sur
une fesse, une vraie handicapée! Dadda, venu me faire une
visite, prit peur lorsqu’il me vit ainsi. Il demanda au vieux de me laisser partir pour quelque temps avec lui, mais celui-
ci refusa, prétextant a période des travaux. Dadda insista
cependant et obtint de revenir le lendemain pour lui laisser le temps de réfléchir. Dadda repartit. Le grand-beau-père s’entretint avec sa femme, et Nouara, la fille de Dawya, écouta leur conversation qu’elle me rapporta en ces termes :
Le vieux:« On ne peut pas la laisser partir dans cet état de saleté extrême, ce serait la honte pour nous, il faudrait lui laver son linge avant! «
Sa femme : « Nos brus sont de jeunes mères, elles ont
beaucoup de travail. Elle se fera laver ses affaires par sa belle-sœur quand elle sera chez elle. Sa belle-sœur n’a encore qu’un enfant et elle ne vit pas dans une ferme, elle aura tout le temps de s’en occuper ! »
L’honneur et l’amertume 77
Le soir, Dahbia vint me dire :
- Il faudrait peut-être nettoyer ton linge si tu dois aller te reposer chez ton frère.
Sachant ce qui s’était dit à ce sujet, je répondis : - Non, non, non, faites-moi un baluchon, ma belle-sœur le lavera.
- Oh! mais non, c’est une honte d’emporter du linge dans un tel état, il faudrait tout nettoyer! fit-elle semblant d’insister.
Je refusai net, ce qui la soulagea visiblement, car elle n’insista pas davantage. Il était vrai que l’abcès surinfecté laissait échapper des coulées de pus sur mes vêtements et sur ma couche en dégageant une odeur nauséabonde.
Le lendemain, Dadda revint avec une mule, bien décidé à ne pas repartir sans moi. Il me fut impossible de m’agripper pour me hisser sur la monture; les femmes me soulevèrent
pour m’y installer. Le grand-beau-père voulait que je laisse mon fils âgé d’à peine quatre ans, mais Dadda le souleva et l’installa aussi sur la mule. Nous partîmes. Je gardai le bras levé que je cachai avec un voile tout au long du chemin.
Parvenus chez Dadda ã Ihma, sa femme m’accueillit immédiatement mais s’effraya de mon état; l’abcès s’était dédoublé et le gros atteignait la taille d’une poire. Les voisines affluaient pour me voir : - Ma pauvre fille, dans quel état es-tu! Et ils t’ont laissée ainsi, sans soins, sans rien. Si Dieu te rend l’usage de ton bras, il faudra faire l’aumône!
Dadda me rapportait une pommade que lui donnait son
patron, M. Ferrer, mais elle n’y fit rien. Après plusieurs
jours, il voulut m’emmener chez le médecin à Bougie, mais une de mes sœurs et Tafellust s’y opposèrent: - Non, non, non, reste ici, à la maison, que crois-tu que le docteur y fera? Il le coupera, voilà tout, et elle restera peut-être handicapée à vie!
- Que faire alors? Dites-moi que faire, je ne peux plus supporter de la voir dans cet état! dit Dadda, désespéré.
78 L’honneur et l’amertume - Laisse-la ici, mon fils, nous la soignerons avec la médecine kabyle, et Dieu nous aidera si c’est sa volonté. Si rien n’y fait, alors en dernier recours tu l’emmèneras chez le médecin.
Nanna Zineb se mit alors à parcourir le maquis et rapporta
toutes les plantes médicinales que prescrivaient guérisseuses
et guérisseurs. Puis ma belle-sœur les faisait bouillir et les enveloppait dans du tissu qu’elle me posait dessus, bien chauds, dans l’espoir de crever l’abcès. Combien de journées avait-elle passé à me faire des cataplasmes! Trois semaines à attendre que le fichu abcès crève, en vain. Les plantes l’avaient bruni et lui donnaient un aspect plus inquiétant encore.
Angoissé, Dadda en parla de nouveau à son patron, qui lui
conseilla de faire porter à ébullition dans du lait de chèvre
fraîchement trait de la mie de pain et de m’en faire des
compresses. Il lui donna un gros rouleau de gaze. Ma belle-
sœur, aidée de Nanna Zineb et de ma nièce, me fit les
bandages nécessaires. La nuit, ma belle-sœur se réveillait pour me demander, pleine d’espoir: - A-t-il crevé?
- Non, répondais-je, mais dors, je t’en prie, tu dois être exténuée!
- Mon Dieu, mon Dieu, entendez-nous, faites que ce monstrueux abcès crève!
Sur la fin, elle allait voir les devineresses et les devins dès qu’elle avait un peu d’argent. L’un d’eux lui recommanda de sacrifier un poulet rouge, de continuer la mie de pain au lait de chèvre conseillée par le Français, et de revenir le lendemain s’il n’y avait pas de résultat.
Ma belle-sœur partit à la recherche d’un poulet rouge, mais
n’en trouva pas. Elle dut se rendre à Boukhalfa à pied où elle acheta un poulet de couleur fauve. Elle le paya quatre douros, une fortune! D’après le devin, j’étais atteinte par le mauvais œil sur lequel s’étaient greffés les mauvais génies. Lorsque les génies se greffent sur le mauvais œil, le mal est très grand et il faut de nombreux remèdes.
L’honneur et l’amertume 79
Ma belle-sœur me fit des girations avec le poulet, puis l’égorgea au-dessus de l’abcès; le sang coula à flots sur moi. Elle partit immédiatement à la rivière où elle jeta l’animal afin que l’eau courante emporte le mal. Elle continua aussi avec les pansements de mie de pain.
Une des nuits suivantes, je me sentis trempée sur ma
couche. Aussitôt, j’essayai de bouger mon bras et sentis une nette amélioration. Je réveillai ma belle-sœur couchée près
de moi pour lui demander d’allumer la lumière. Elle réagit aussi joyeusement qu’une enfant :
- Il est crevé? Il est crevé? Je vais réveiller ton frère!
- Attends au moins de voir s’il l’est vraiment, allume d’abord la lumière!
Elle alluma et regarda : l’abcès était crevé, la peau plissée formait une poche molle. Ma couche trempée jusqu’au sol d’un liquide noirâtre dégageait une odeur insoutenable, c’était la vingt-deuxième nuit de mon séjour chez Dadda.
Durant ces trois semaines, ma belle-famille ne s’était pas préoccupée de ma santé ; seul mon mari était venu prendre des nouvelles deux ou trois fois; Dadda lui répondait qu’il n’y avait pas d’amélioration et il repartait aussitôt. Quand ils apprirent l’événement, ils demandèrent à Dadda de me ramener chez eux, mais Dadda fit venir mon mari et lui dit : - Elle a passé vingt-deux jours chez moi en état de maladie, elle en passera vingt-deux autres pour nettoyer ses affaires, et encore vingt-deux autres qui compteront comme
un vrai séjour!
Mon mari, croyant à une plaisanterie, répondit : - Allons, allons, sérieusement, quand va-t-elle rentrer à la maison?
- Sérieusement, je te dis qu’elle n’est pas près de revenir!
En réalité, Dadda cherchait à provoquer ma belle-famille pour qu’elle me répudiât. Il me disait toujours qu’il valait mieux maintenant que plus tard. - Tu n’as qu’un enfant, ce n’est pas grave, quant tu en auras deux ou trois il sera trop tard!
80 L’honneur et l’amertume
Mais sa femme le raisonnait quelquefois :
- Si tu crois qu’il est facile pour une mère de se séparer
de son enfant! Que dirais-tu, toi qui n’es qu’un père, si on
te prenait ta fille? Non, pense à ce que sera la douleur de ta sœur lorsqu’elle sera privée de son fils!
Je restai encore une bonne vingtaine de jours avant de regagner à contrecœur mon foyer.
Au début des années cinquante, le patriarche acquit une ferme et des terres cédées par un exploitant français sur la rive ouest de l’oued Sahel, à Aghilan. Située au pied de la montagne du même nom, au bord de la route, parmi quelques maisons dispersées, elle se composait de deux pièces dont la principale, très spacieuse, était carrelée. Le bourg d’Aghilan proprement dit se trouvait à plusieurs kilomètres de là. Les terres, elles, donnaient du raisin et s’étendaient jusque loin dans le maquis, de part et d’autre de la route.
Pour s’occuper de tout cela, le patriarche y installa mon beau-père, le seul de ses fils dont les enfants étaient en âge de travailler sérieusement la terre. Celui-ci partit donc avec sa propre famille, laissant les autres à Massina où mon mari et moi demeurâmes encore quelques années pour continuer d’accomplir nos nombreuses tâches. C’est là que j’eus encore deux filles venues après un deuxième garçon qui n’avait pas survécu plus de trois jours et qu’on avait inhumé avant de l’avoir nommé, car à cette époque on nommait l’enfant le septième Jour.
A Massina, la vie suivait donc son cours; je partageais les travaux variés avec les brus de la première génération. Peu après le déménagement de mes beaux-parents, un véritable déluge s’était abattu sur la région, mettant hors d’usage le moulin à eau où le patriarche avait l’habitude de faire moudre son grain.
Pour nous, les femmes, cela avait été un véritable calvaire, car le grain ne pouvait attendre; le patriarche exigea que le moulin domestique fasse le travail! A longueur de journée,
L’honneur et l’amertume 81
chacune de nous faisait tourner la meule de pierre jusqu’à ce que ses forces l’abandonnent et que les ampoules lui dévorent les paumes. Nous nous relayions ainsi durant des semaines, accompagnant notre effort de nos chants sans lesquels rien n’eût été possible.
Heureusement que nous avions nos chants! Ils étaient si beaux qu’on en oubliait sa main dans les braises, si magnifiques qu’ils nous élevaient au-dessus de nos misères. Devant le moulin à bras ou pliées en deux sous les fagots, berçant nos enfants ou pleurant l ‘absent, nous chantions nos joies et nos peines pour pouvoir durer, supporter, accepter, mais aussi remercier notre montagne, fidèle à chaque aurore et à chaque crépuscule.
Il était devenu impossible d’aller à la fontaine, nous
consommions l’eau de pluie. Après la pluie, vint la neige, et
il fallut se contenter de boire la neige fondue, ce qui me soulevait le cœur à cause des fientes d’oiseaux déposées dessus.