Chapitre 2 – L’honneur et l’amertume – N. Plantade

2.

A la fin de l’automne 1945, la famille des Iflanen vint me demander en mariage. Ce fut le grand-père paternel de mon
futur mari qui fit officiellement la demande. Je connaissais
le petit-fils en question qui m’avait déjà tourmentée lorsque, plusieurs années auparavant, je ramassais les olives pour le compte de son grand-père. Je portais alors un de ces foulards achetés à Paris par mes beaux-frères travaillant en France. Installé dans l’olivier sous lequel je ramassais les fruits,
il avait bondi tout à coup près de moi et s’était emparé vivement de mon foulard qu’il attacha à sa ceinture.
Je m’étais mise à hurler de toutes mes forces:

  • Rends-moi mon foulard, rends-moi mon foulard!
    Puis je m’étais réfugiée dans les bras d’une veuve qui travaillait près de moi. Je sanglotais tout en la suppliant de sommer ce sale gosse de me le rendre; mais elle se jouait de mon chagrin et croyait me faire rire en me disant :
  • Tu sais, s’il ne veut pas te le rendre, toutes les filles sauront qu’il doit t’épouser!
    J’avais redoublé de sanglots mais rien n’y avait fait; il
    avait refusé de me le redonner. Rentrée à la maison j’avais expliqué à ma mère ce qui s’était passé. Elle était allée trouver Mbarka, cette veuve qui connaissait bien cette famille pour laquelle elle travaillait aussi.
  • Ma chère Mbarka, pourquoi cela? Cette pauvre petite
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ne fait que pleurer, n’as-tu pas pitié d’elle? Somme donc ce garçon de lui rendre son foulard et de cesser de l’ennuyer; autrement, dis au patriarche de lui payer son dû et elle ne reviendra plus travailler!

  • Oh, Nanna Taos, ce sont des gamins qui s’amusent …!
  • Non, non! Ce serait une fille comme elle, certes, mais c’est un garçon, cela ne se fait pas! Aujourd’hui, il a pris seulement son foulard, mais si une autre fois il en profitait pour la suivre en chemin et la prendre dans un coin, non, je ne puis accepter cela!
    Le lendemain, dès notre arrivée à l’oliveraie, Nanna
    Mbarka lui avait donné l’ordre de me rendre mon foulard tout
    en lui reprochant d’avoir obligé ma mère à se déplacer chez elle. Il me l’avait restitué enfin, mais toutes les filles s’étaient mises à chanter pour me railler :
  • Il la veut! C’est elle qu’il va épouser, la, la, la …
    Furieuse, j’avais maudit le monde entier pour m’avoir
    mise dans une telle situation! Les jours suivants, il avait continué de m’importuner chaque fois qu’il le pouvait, je me moquais de lui car il portait un pantalon bouffant qui
    me faisait rire (dans ma famille, les hommes ne portaient pas ces pantalons larges, mais ceux coupés à la française qu’ils se faisaient tailler au marché).
  • C’est une outre que tu as dans ton pantalon! Ha! Ha! Espèce d’Arabe, espèce de gland!
    Il se coiffait d’une calotte blanche qui ressemblait à la calotte du gland. Parmi les autres fillettes, certaines renchérissaient :
  • Ha, ha! Toi, épouser Louisa, tu t’es regardé, même une chienne ne voudrait pas de toi! Va donc trouver une fille ailleurs, Louisa n’est pas pour toi!
    Par la suite, les railleries avaient cessé mais j’avais remarqué qu’il me regardait souvent. Il est vrai que j’étais très blanche et tout le monde s’accordait à dire que j’avais hérité de la beauté de ma mère; mais j’avais un grand défaut, j’étais maigre, un vrai singe! Je sus par la suite qu’il avait
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refusé toutes les propositions de mariage qui lui avaient été faites, s’étant mis dans la tête qu’il m’épouserait tôt ou tard.
C’est incidemment que j’appris mon prochain mariage avec lui. J’avais attrapé un broc d’eau dans une des niches de la maison, mais il m’échappa et se fracassa sur le sol.

  • Tu n’es pas dégourdie! Et dire que tu vas te retrouver dans une famille où tu devras l’être! me lança Dadda
    Slimane.
  • Comment? Qu’y a-t-il? Questionna une tante.
  • Aujourd’hui, je l’ai donné en mariage, les Iflanen viendront déposer timrizt*!
    Cela me fit un choc.
  • Comment? A qui en as-tu parlé? Sur les conseils de qui as-tu pu dire oui? C’est impensable! lui dit-elle en se frappant les joues.
  • C’est son destin! Une fille, il faut la donner à la terre (à la tombe) ou à celui qui possède la terre!
  • Ce sont les ennemis de ta mère, qui est aussi ma sœur,
    ennemis jusqu’à la fin des temps! Ton père a refusé de leur donner Halima lorsqu’ils l’ont demandée, il a juré de ne jamais leur céder une seule de ses filles; par la suite,
    après la mort de ton père, ils sont venus demander Tounes, ta mère a juré par tous les saints qu’elle ne leur accorderait aucune de ses filles, qu’elle suivrait le chemin tracé avant elle par son mari! Même sa fille divorcée deux fois n’a pas été accordée ã cette famille! Et toi, voilà que tu donnes la petite dernière tant chérie par sa mère défunte, paix ã son âme! La pauvre, elle doit se retourner dans sa tombe, tu aurais pu, par respect pour son souvenir, refuser définitivement …
  • Laissez-moi, laissez-moi, je ne sais plus où j’en suis! cria-t-il en ramassant ses affaires. Elle n’aura qu’à revenir deux mois plus tard si elle ne s’adapte pas. L’honneur des hommes dépend de leur langue, voilà un an qu’il attend une
  • Après la réponse positive à leur demande en mariage, les parents du futur marié se rendent chez ceux de ln jeune fille pour y sceller symboliquement le lien qui va unir les deux familles. C’est ce lien que désigne le terme timrizt.
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réponse, je ne peux pas lui dire non, c’est un homme de bien, il possède des silos, des jarres pleines, que désirer de plus!
Il ne cessait de justifier sa réponse tandis que ma tante se frappait la tête en déambulant d’un coin à l’autre de la pièce tout en répétant:

  • Je vais aller déterrer ma sœur ! Oh, si elle pouvait
    apparaître sur-le-champ, elle te mangerait sans prendre le temps de te faire cuire, tout fils que tu es pour elle! …
    Tout le monde était contre ce mariage et les discours
    allèrent bon train : « Comment est-ce possible, Louisa, la
    petite dernière d’une famille de douze, pourra-t-elle
    supporter cette famille lflanen dont la maison grouille comme
    une fourmilière! Il est impensable qu’elle cuise à la
    première lueur de l’aube une vingtaine de pains pour nourrir
    une telle nuée de sauterelles! Tu crois qu’elle pourra
    supporter de nettoyer l’étable, l’écurie, la bergerie, et le
    reste? Tu la vois, elle, au caractère si fragile, pleurant
    pour un rien, tu la vois se contenter de quelques figues
    sèches et de quelques gouttes· de marc d’huile pour toute la journée, et, qui plus est, offertes à contrecœur par sa belle-mère! »
    Quant à Dadda, il prit sa tête entre ses mains et ne souffla mot durant cette discussion enflammée. Enfin, lorsque Dadda Slimane s’en fut allé, il jeta d’un trait:
  • Va donc, Dadda Slimane, que Dieu t’ôte le pain
    quotidien qu’il t’a accordé jusqu’à ce jour comme tu viens
    d’ôter sa chance à Louisa!
    Mes sœurs Zina et Zineb pleurèrent toutes les larmes de
    leur corps et se rendirent le soir même chez nos autres sœurs pour leur dire :
  • Rendez-vous compte, Slimane a donné Louisa aux Iflanen, il l’a vendue aux lflanen!
    Les hommes de la famille trouvèrent anormal de n’avoir pas été consultés. De dépit, Dadda Slimane dit à tous :
  • Puisque c’est ainsi, puisque vous les femmes n’avez aucun sens de l’honneur, puisqu’il vous est égal de perdre la
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face, alors, portez le burnous et Je porterai la robe, allez au marché et je resterai à la maison, je vais rendre son bien à cet homme honorable!
Cependant, il se rendit en compagnie de ma sœur chez
Tafellust, une sage-femme alliée des Iflanen, pour lui demander son avis.

  • Comment, vous hésitez! Mais il n’y a pas à hésiter!
    Vous ne trouverez jamais pareille occasion ! Vous êtes pauvres, ils sont riches, et vous avez besoin de demander conseil! Bien sûr qu’il faut dire oui! Vous devriez vous estimer heureux qu’ils s’adressent à vous car il leur serait aisé de trouver meilleur parti; ils ont une maison pleine d’hommes et de prospérité! …
    Après cette entrevue, Dadda Slimane fut convaincu d’avoir
    bien agi et rentra satisfait. Quant à moi, il ne me restait
    que les larmes et j’en versai durant des jours entiers. L’idée de quitter Dadda et Nanna chez qui je me trouvais si bien pour une famille qui me paraissait redoutable me remplissait d’angoisse, mais je n’avais pas mon mot à dire, la décision appartenait à Dadda Slimane et à lui seul. Pourtant, je cherchai toutes les solutions possibles pour échapper à ce mariage. Dans mon désespoir, j’allai sur la tombe de ma mère et pleurai à en perdre la vue. Je la questionnai, lui demandai conseil, elle seule pouvait me sauver. Je voulus m’enfuir mais pour aller où? Les filles ne s’en vont pas n’importe où, seulement dans leur famille qui les renvoie peu après. J’avais pensé me noyer mais le courage me manqua. Je restai là, sur la tombe, confiant mon désespoir à ma mère chérie dont je n’avais jamais tant désiré la présence. Puis je rentrai à la maison et m’assis près du foyer éteint pour pleurer encore dans l’espoir d’être frappée par les mauvais génies des cendres, et me rendre ainsi indésirable à mes futurs beaux-parents. Ma belle-sœur Ourida me grondait lorsqu’elle me trouvait ainsi.
  • Veux-tu aller pleurer ailleurs, je t’ai déjà dit maintes fois qu’il est mauvais de pleurer devant les cendres!

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44 L’honneur et l’amertume

Elle ne voyait pas que c’était précisément pour cette raison que je le faisais. Malheureusement pour moi, aucun génie ne me frappa et je ne perdis pas la raison. Le sort en était donc jeté, mais je nourrissais encore l’espoir naïf formulé par Dadda Slimane de pouvoir revenir à la maison rapidement si je ne m’adaptais pas.

Nous étions en 1946, époque pénible où tout s’achetait par bons ou au marché noir à des prix exorbitants. Les Iflanen envoyèrent le voile qui devait me recouvrir lors de mon déplacement vers leur maison le jour de la noce. Lorsque nous le reçûmes, mes sœurs furent indignées : le morceau d’étoffe ne ressemblait ni vraiment à un voile ni vraiment à un drap, en outre il était bien trop court pour recouvrir une mariée, ce qui scandalisa ma tante.

  • Comment! Qu’est-ce que c’est que cela? Des gens qui possèdent des silos et qui ne sont même pas fichus d’acheter un voile au marché noir! Ou ils se moquent de nous, ou ce sont de faux riches! S’ils n’ont pas d’argent, ils peuvent fort bien payer avec du blé! Slimane, tu vas aller rendre ça à son propriétaire lorsqu’il passera près du cimetière! Dis-lui que nous ne l’avons ni coupé ni touché et qu’il est laid et trop court!
    Le jour venu, Dadda Slimane alla à sa rencontre près du cimetière et le salua. Le vieux était juché sur une jument brillante comme si elle avait été lustrée à l’huile, et sa crinière brune dansait au soleil. Comme à son accoutumée il était vêtu de l’honorable burnous blanc et avait la tête recouverte du turban d’un blanc impeccable. Il portait ainsi la réputation même de l’homme le plus honorable et le plus respecté.
  • Voici le voile que vous nous avez fait porter. A la maison, les femmes ne savent comment le couper ni le coudre, cela ne va pas …
  • Comment! Lui coupa-t-il la parole, voudriez-vous aussi que je coupe un pan de mon burnous? C’est ainsi, c’est tout
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ce qu’il y a, de toute façon elle le rapportera chez moi, alors! …

  • Mais il n’y en a que pour une manche …
  • C’est tout ce que j’ai pu acheter, il n’y a rien d’autre!
    Dadda Slimane rentra à la maison tout aussi furieuse qu’honteux.
  • Vous m’avez déshonoré, c’est comme si j’avais fait dans mon pantalon, bougre d’âne que je suis de prêter l’oreille
    aux femmes …
    L’affaire s’arrêta là et une femme réussit à couper et coudre tant bien que mal le fichu voile.
    Eut lieu ensuite le dépôt de timrizt. Ce fut la vieille
    Fatma, la grand-mère de mon futur époux, qui vint avec une
    autre femme des Iflanen. Elles se rendirent toutes deux chez
    Tafellust dont la maison mitoyenne communiquait avec la nôtre
    par une petite ouverture qui nous rendait bien service.
    J’étais seule à la maison lorsque je vis Nanna Fatma, le dos
    chargé d’un grand couffin et se dirigeant chez Tafellust. Je
    me précipitai pour fermer la porte et m’enfuir chez ma sœur Zineb. Depuis cet accord de mariage, je haïssais toute personne de ma future belle-famille. On m’expliqua par la suite que toutes les fiancées nourrissent un profond ressentiment pour les membres de leur future belle-famille qui viennent les arracher brutalement à la leur. Je crois que si j’en avais eu les moyens j’aurais été capable de les tuer tous. En m’enfuyant, j’entendis dans mon dos des paroles qui me glacèrent, c’étaient les deux femmes:
  • Hé! Où cours-tu comme cela? Tu peux toujours essayer de te sauver, c’est pour toi que nous venons!
    Elles allèrent chez Tafellust et la ramenèrent chez nous.
    Je ne voulais pas retourner à la maison tant qu’elles s’y
    trouvaient. Dans la précipitation, Nanna Zineb envoya sa fille chercher notre sœur Yamina sur-le-champ car nous n’avions pas été mises au courant par Dadda Slimane du jour du dépôt de timrizt.
  • Que se passe-t-il ? Tu me fais peur! demanda Nanna Yamina lorsqu’elle arriva chez Nanna Zineb.
    46 L’honneur et l’amertume
  • Allons avec Louisa chez nous, elle dit que Tafellust et la vieille Fatma sont en train de frapper à la porte, et elle ne veut pas y aller, surtout toute seule!
  • Allez, viens! me dirent-elles.
  • Non, je n’irai pas, je ne veux pas y aller!
    Elles me donnèrent une robe propre pour être
    présentable, et toutes se mirent à me tourner autour et à me flatter, à m’encourager pour que j’aille accueillir ces
    femmes. Nanna Zineb prit quatre œufs car, pensa-t-elle, si
    nous devions servir le café à ces dames, il fallait leur préparer la galette de semoule et d’œufs qui l’accompagne d’habitude. Je revins donc avec elles, la grosse clef de la maison à la main et marchant tête baissée. Lorsque nous arrivâmes, les deux femmes dirent d’un ton faussement enjoué :
  • Où pensais-tu donc te sauver ainsi? Nous t’avions vue! Évidemment, Nanna Zineh renchérit pour leur plaire :
  • Comment? Tu prends la fuite à la vue de ta future belle-famille, tu n’as pas honte!
    Je n’avais jamais tant désiré être engloutie par la terre. Nous entrâmes. Elles déposèrent le couffin contenant une demi-guelba de blé et un morceau d’étoffe destiné ã la confection d’une robe pour moi. Lorsque les produits furent déballés, elles hululèrent toutes les quatre puis les émissaires repartirent chez elles.
    Nanna Zineb se demanda comment contacter Dadda
    Slimane à Dernoub pour lui dire qu’il fallait leur rendre un couffin de beignets puisqu’ils avaient apporté du blé; c’est ainsi, lorsqu’on porte du blé, on doit recevoir en retour des beignets, on dit que c’est « pour la levure», c’est-à-dire pour la prospérité de l’alliance. Lorsqu’on avait célébré le mariage de Dadda, les lflanen avaient été invités. La vieille Fatma et son fils Mohand les avaient représentés. Ils avaient porté un grand couffin de blé, c’est ce qu’on appelle ahenni. Après les noces de Dadda, les femmes de la maison firent remarquer que les Iflanen avaient porté un couffin de
    timrizt et un autre d’ahenni sans que nous ne leur ayons rendu
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un seul beignet. Les responsables de cette attitude scandaleuse étaient bien sûr Dadda Slimane et sa femme, mais c’est encore Louisa qui devra en payer les conséquences lorsque, une fois installée dans sa belle-famille, ses belles-sœurs s’en donneront à cœur joie en répétant que sa famille a mangé timrizt! Mes tantes dirent leur tourment à Dadda Slimane qui leur répondit :

  • Je leur porterai un couffin d’ahenni pour le mariage
    qu’ils préparent comme ils m’ont porté un couffin d’ahenni pour celui de mon petit frère, un point c’est tout!
    Jusqu’à ce jour, timrizt ne fut pas rendue, et mon mari ne
    manque pas de me le reprocher dans ses mauvais moments; il a
    d’ailleurs entièrement raison car cela ne se fait pas. Ce fut Nanna Zineb qui prit quelques œufs de ses poules et les mit dans le couffin à rendre; on ne rend jamais un contenant vide, quelle que soit la circonstance: si l’on n’a vraiment rien, on y met un peu d’eau car, dans les échanges, un récipient vide ne peut présager que du malheur.
    Une semaine plus tard ils revinrent. C’était à l’époque des figues. Je me trouvais à Dernoub où je ramassais la caroube avec Dadda Slimane. Sur le chemin du retour, lorsque nous parvînmes sur la colline dominant le cimetière, nous aperçûmes un groupe d’hommes. Dadda Slimane me dit formellement:
  • Tu passeras derrière moi, ne te montre pas devant eux, ne les salue pas! Regarde le sol et passe rapidement sans t’arrêter, puis tu rentreras directement à la maison!
    Je fis ce qu’il me dit. Il dut, lui, s’arrêter pour les saluer.
    Parvenue à la maison, je trouvai un mouton suspendu,
    Tafellust, Fatma, plusieurs autres personnes, bref, la maison
    pleine! Moi qui rentrais toute sale de la cueillette de la
    caroube, j’avais honte de me montrer. On m’apprit que c’était le jour de l’asečči *. Pour l’asečči, tous les membres de la famille du fiancé sont présents, excepté lui-même. Il se
  • Asečči: étape qui suit la tlmrizt et précède la noce; c’est en quelque sorte le repas des fiançailles.
    48 L’honneur et l’amertume

déroule chez les parents de la fiancée qui, eux aussi, ras-semblent les membres de leur famille. Je passai donc la nuit à rouler le couscous jusqu’au matin, malgré le sommeil qui me fit tomber la tête dans le plat à plusieurs reprises. Le lendemain eut lieu le repas, le fameux asečči. A la fin de la journée, la famille du fiancé s’en retourna chez elle avec son couffin rempli de couscous et de viande.
Ils nous firent savoir ensuite qu’ils préparaient une triple circoncision pour la semaine suivante et exprimèrent leur désir de faire d’une pierre quatre coups en y associant le mariage. Il y eut donc quatre fêtes en une, mais les Iflanen n’avaient que quelques dizaines d’invités de leur côté. Évidemment, vu la façon dont le vieux Chérif procédait aux invitations, il n’était pas étonnant qu’ils n’aient pu en avoir davantage! Il n’invitait pas huit jours à l’avance, mais la veille! On disait de lui dans le village : « Chérif qui t’invite le samedi au marché pour le dimanche! » Lorsque certains le lui reprochaient en lui expliquant que les invités ont besoin de temps pour se préparer puisqu’il n’est pas question qu’ils viennent les mains vides, il répondait :

  • Mais pourquoi porteraient-ils ceci ou cela? Je leur
    demande seulement de venir déjeuner ou dîner! Que
    pourraient-ils me porter que je ne possède déjà : de la semoule? J’ai des champs de blé! De la viande? Je possède du bétail, alors!
    Il savait bien pourtant que toute présence à la célébration d’une union était accompagnée, au minimum, d’un bien alimentaire. Cela faisait partie de l’échange social en impliquant une promesse de retour, mais le vieux Chérif se moquait parfois des convenances.
    Je me mariai un dimanche. A l’époque, les fêtes se déroulaient le dimanche. Le jour de mon départ, les femmes de ma famille me préparèrent, me coiffèrent de trois foulards
    de tailles et de couleurs différentes, et me couvrirent du voile. On me fit monter sur une mule caparaçonnée, et le
    L’honneur et l’amertume 49

cortège nuptial se dirigea vers la maison de la future belle-famille tant redoutée. On m’accueillit avec force youyous
ainsi qu’un tamis plein de légumes et de fruits secs avec, en
son centre, un œuf et une bougie. Une des femmes enfouit sa
main sous mon voile, prit la mienne, la sortit, y mit l’œuf
que je dus lancer sur la tête de la mule pour le casser. La coutume veut que le beau-père ou le plus âgé de ses fils
fasse descendre la mariée de la mule. Ce fut mon grand-beau-frère Mohand qui exécuta cette tâche et me fit franchir le seuil. J’entendais qu’on disait autour de moi :

  • Baisse-toi, baisse-toi encore!
    Moi qui ne voyais rien sous mon voile, ne sachant quel chemin on m’avait fait prendre pour arriver là, je me
    demandai si on me portait dans une véritable maison. Je me baissai donc tant que je pus sur les épaules de mon porteur, Mais continuai de recevoir l’ordre de me baisser encore.
    « Le linteau serait-il si bas, pensai-je, moi qui étais habituée au haut linteau de notre maison, voici qu’il faut
    être nain pour pénétrer ici! »
    On me déposa enfin dans la grande pièce où l’on m’
    installa sur une natte ã l’endroit où se dresse d’habitude le métier à tisser, face à la porte d’entrée. On disposa sur la natte du blé, des fèves, de l’orge. Les femmes et les enfants de ma famille qui m’avaient accompagnée furent installés à
    mes côtés. Ma mère absente fut remplacée par mes sœurs. Je me
    sentis très malheureuse sans sa présence en ce jour mais ravalai mes larmes car une mariée digne de ce nom doit
    trôner toute la journée sans ciller, droite comme un piquet, aucune émotion ne doit pouvoir être décelée sur son visage, c’est le contrôle de soi absolu.
    Les chants d’accueil louant la mariée m’avaient beaucoup émue; ils sont si beaux que la mariée la plus effarouchée se sentirait rassurée et en sécurité. Lorsque le cortège fut installé, on nous présenta le café accompagné des douceurs
    que nous avions apportées (beignets et autres gâteaux, dattes, noix, œufs), c’est la lâada dont chaque homme du
    50 L’honneur et l’amertume

cortège nuptial reçoit une part, cortège composé d’hommes envoyés par la famille du mari.
Pour m’alimenter le soir de mon arrivée, ce fut une fille du patriarche, Ouardia, qui s’occupa de moi. Elle pénétra dans la pièce, accompagnée de deux autres femmes qui se tinrent à mes côtés. Elle passa sa main sous mon voile, chercha la mienne, la sortit, y mit une cuillère de bois, la dirigea vers le centre de l’assiette de couscous. Le centre de l’assiette représente le centre de la famille; me faire manger par le centre allait m’éviter d’y être marginalisée. Puis elle mit dans ma main un morceau de viande bouillie et me recommanda de le faire passer sous mon pied avant de le placer dans le creux laissé au centre de l’assiette. Le geste de passer la viande sous le pied de la mariée signifie qu’elle sera à la hauteur de ses fonctions. Je demeurai ainsi toute la nuit, enfouie sous mes étoffes, ligotée de tous côtés et transpirant jusqu’à n’en plus pouvoir. Je ne trouvai pas le sommeil, n’attendant que le lever du jour pour qu’enfin on me débarrasse de ce poids.
Le lendemain lundi, on étendit sur le mur la grande couverture de laine que j’avais apportée comme toute mariée doit le faire. Les femmes de ma famille me baignèrent, m’ôtèrent le henné que j’avais gardé toute la nuit aux mains et aux pieds, et m’habillèrent. Le moment solennel d’être vue, la tiẓri, vint; je dus embrasser le front de toutes les femmes de ma famille d’adoption. Juste avant mon
apparition dans de beaux atours, les femmes envoyèrent une messagère auprès du chef de famille afin qu’il délègue un membre masculin auprès de la mariée.
Il envoya Amara, mon beau-frère encore jeune garçon. Il entra très timidement chez les femmes et me remit, tête baissée, un douro (pièce de cinq francs), somme symbolisant la tiẓri, la « vision de la mariée ». Son rôle était aussi de ger abaggus, d’ « entamer mon ceinturage ». Il le fit très rapidement et s’enfuit, les joues rouges de honte et de fierté, pressé de rejoindre les hommes et surtout de quitter les femmes
L’honneur et l’amertume 51

parmi lesquelles il se sentait bien mal ã l’aise. Les femmes achevèrent de me ceindre et me firent asseoir sur le petit
banc de bois placé au pied du mur sur lequel s’étendait la belle couverture. Les femmes et les fillettes qui m’avaient accompagnée s’installèrent ã mes côtés. Quel soulagement de pouvoir voir la lumière et reconnaître les personnes autour
de moi!
Je remis à chacun un œuf et une noix; chaque âme doit
recevoir ce minimum, serait-il au berceau. Tout cela doit
être apporté par la mariée avec le coffre contenant son trousseau.
La nuit de noces fut d’une extrême banalité. Dans la nuit
du lundi au mardi, une fois que les hommes furent partis dormir, mon mari pénétra dans la chambre nuptiale, car le
marié ne rejoint sa femme qu’en catimini et à l’abri des regards. Il se présenta à moi, un flacon d’eau de Cologne à
la main en guise de cadeau personnel.
Au petit matin, Ouardia entra la première dans la chambre pour constater à la fois la consommation du mariage et pour m’habiller car je devais paraître encore dans de beaux atours dès le matin.
Le mardi, comme il se doit, je dus rouler le gros
couscous, le berkukes. Devant l’irrégularité du grain que je venais de confectionner, les brus de la génération précédente, déjà à l’affût de mes éventuelles lacunes et défaillances eurent quelques réflexions. Nanna Fatma, ma grand-belle-mère, prit ma défense :

  • De quoi vous moquez-vous? Ce grain est très beau, et
    j’affirme qu’aucune d’entre vous ne l’avait roulé aussi
    régulièrement au lendemain de son mariage. Je vous ai toutes vues à l’œuvre et je déclare que Louisa est celle qui a le mieux rempli ses fonctions!
    Elle m’encourageait ainsi sur le ton de la plaisanterie; elle savait que j’avais honte, comme toute jeune mariée dans
    la même circonstance. Toutes les femmes partirent alors du
    même rire éclatant et tout se passa bien. Il fallut ensuite
    52 L’honneur et l’amertume

faire cuire à la vapeur le plat des mariés composé de pois chiches et de petits pois afin, dit-on, que la jeune femme soit prospère en enfants, qu’elle gonfle comme gonflent les légumes secs avec l’eau.
La natte sur laquelle j’étais installée était jonchée de grains de blé. Deux femmes de confiance veillèrent à ce qu’aucun grain ne fût touché par personne. Ce blé
représente l’espoir de prospérité et d’abondance placé dans la nouvelle venue. Ces femmes vigilantes sont là pour éviter que des grains ne soient dérobés par une femme
malveillante désirant nuire à l’union en cours. A la fin de la première journée, ces femmes récupèrent le blé pour le ranger en un lieu connu d’elles seules. Le troisième jour, elles le reprennent pour le moudre afin que la jeune mariée roule le gros couscous. La préparation de ce berkukes est la première épreuve de la jeune femme sur le chemin de son intégration dans sa nouvelle famille. Comme la cuisson est interdite à la mariée, ce fut ma belle-mère qui l’effectua; je n’eus pas le droit de toucher aux ustensiles allant sur le feu avant le septième jour à cause des effets néfastes de la suie.
Je me retrouvai donc dans ma belle-famille et commençai d’endurer ce qui allait être mon destin pendant des années: des ordres tels que : « Va peigner les filles, va préparer le Repas des garçons, va laver leur linge, va traire la vache, va rassembler les agneaux, prépare la litière des bêtes, va traire les chèvres, va baratter le beurre, va chercher des fagots, va chercher la paille de l’aire à battre pour le bétail, va remonter l’orge du silo souterrain, va tamiser la farine, mets-la à la marmite … » Gens de la maison et travailleurs saisonniers ou journaliers aussi nombreux que des sauterelles! Une aussi grande maisonnée gouvernée par une seule tête, celle du patriarche! Une ferme dont le nombre d’occupants m’impressionnait au plus haut point, moi qui venais d’une petite famille composée seulement de deux garçons, c’est-à-dire pauvre, puisque les dix filles ne sont pas une force pour une famille.
L’honneur et l’amertume 53

Quelques jours après la noce, vint la fin de l’automne, la saison des dernières figues. Les hommes coupèrent les feuilles des figuiers comme chaque année pour les donner
aux bœufs. En accomplissant cette tâche, ils trouvaient ces
fameuses dernières figues dont tout le monde était friand, précisément parce que ce sont les dernières de l’année.
Mon mari en rapporta un chapeau plein et en offrit une à chacune des femmes qu’il trouva dans la cour, dont
j’étais. Malheureusement, il faillit à son rôle de mari car, parvenu à moi, il n’en avait plus. C’est Ouardia qui
réagit :

  • Ooooh! Il n’a pas gardé la part de la jeune mariée! Puis, se tournant vers moi:
  • J’espère au moins que tu ne te fâcheras pas!
    Elle coupa sa figue en deux et me tendit une moitié. Je la refusai net. Elle s’adressa à mon mari :
  • Maudit soit ton sort, tu aurais dû commencer par ta femme!
    Cet incident imprima dans mon esprit et pour toujours
    une image de mon mari peu digne d’estime. L’attitude d’un mari digne de ce nom eût été d’aller d’abord dans sa
    chambre pour y déposer trois ou quatre fruits destinés à son épouse avant de venir en offrir aux autres. Il est vrai qu’en ces temps il était peu courant de trouver une femme ou un homme vraiment habité par son conjoint : mari et femme vivaient ensemble comme chacal et chacale dans leur
    tanière, toujours à se chamailler dans leur trou, une vie de couple inexistante. Les parents commettaient beaucoup d’injustices envers leurs enfants, les mariant et les maintenant mariés même s’ils s’avéraient être les pires ennemis.
    Par la suite, mon mari, comme les autres, parvenait parfois à dérober quelques sous à son grand-père pour s’acheter un pantalon ou autre vêtement. Bien sûr, il n’y avait pas grand-chose à acheter en 1946. Dadda qui travaillait chez le colon me faisait porter quand il pouvait des petits blocs de
    54 L’honneur et l’amertume

savon à raser que j’écrasais et utilisais pour laver le linge, ce qui suscitait la jalousie des autres femmes qui n’avaient que la cendre pour leur lessive. Elles pensaient que c’était mon mari qui me procurait le savon et se sentaient victimes d’une injustice, même si la réalité était tout autre.
La réalité était en effet bien différente : un jour que je retournais chez Dadda pour un séjour, c’est ce que l’on
appelle arzaf, je portais une sous-robe de coton blanc cousue de fil noir et si sale et rapiécée que le chacal n’eût pas voulu la porter! Le soir venu, la femme de Dadda me demanda
de l’enlever pour la laver; j’en avais si honte que je
refusai, mais elle insista, la lava et l’étendit sur un fil dans la cour. Je ne voulais pas que Dadda en rentrant de son travail la vît et j’allai la ramasser; elle m’arrêta en me priant de l’y laisser. Le soir, Dadda rentra et, fatigué, s’assit dans la cour en s’adossant au mur. Sa femme lui présenta la robe en lui disant:

  • Regarde, vois donc ce que l’on porte dans les maisons pleines, celles aux excréments secs *!
    Dadda contempla un moment le vêtement puis dit, comme s’il s’adressait à une puissance supérieure :
  • Va donc, Dadda Slimane, que tu sois comme le crapaud
    du silo souterrain qui cherche à voir la lumière mais que
    Dieu refoule toujours vers le fond! Va, Dadda Slimane, que
    tu portes autant de malheur que tu en fais porter à notre sœur! Va, va, Dadda Slimane, que notre bien-aimée mère se lève et te tire la barbe!
    De grosses larmes lui roulèrent sur les joues et il se tut. Je tirai la robe des mains de sa femme, la priant de cesser de remuer le couteau dans la plaie à un moment où Dadda était très fatigué. Dès qu’il put, il partit à Bougie d’où il rapporta un coupon de tissu rayé comme celui des chemises d’homme. Il m’expliqua qu’il n’était pas beau mais qu’il n’y avait rien d’autre. J’en fis une robe et un large corsage. Quant à l’ancienne sous-robe, la femme de Dadda la garda
  • A yixxamen iččuren / A yiẓẓan iqquren!
    L’honneur et l’amertume 55

en guise de chiffon pour nettoyer le dessous de son plat à cuire le pain.
Même si j’avais été disposée à aimer ma belle-mère, ce qui n’est le cas d’aucune bru, je n’aurais pas pu car, durant les tout premiers jours suivant la noce, elle ne m’adressa pas la parole, même pas pour me demander si je me trouvais bien chez elle. Seule Ouardia me parlait, m’encourageait, me réconfortait dans cette maison hostile. Il y avait aussi une autre femme qui s’était prise d’estime pour moi et me défendait en cas de litige, la belle-mère de la mienne, la vieille Fatma. Lorsqu’il se trouvait le moindre défaut dans le pain que je préparais, ma belle-mère bougonnait toute la journée de méchantes paroles contre moi, un vrai bourdon! Au lieu de me faire les reproches une bonne fois et de clore l’affaire, elle ruminait tout haut; moi je pensais : « Il tonne un orage de neige mais la neige refuse de tomber! » Puis je me mettais à pleurer. Les femmes ne peuvent que pleurer pour se soulager, elles n’ont pas le droit de parler! Alors sa belle-mère, aveugle, et tenant toujours plusieurs enfants dans son giron, recroquevillée au coin du feu, sans bouger, improvisait un chant satirique qui débutait ainsi :
Ô mon sort fleuri
Et la maison aux deux belles-mères Quand l’une abandonne les querelles L’autre les ranime*…
Finalement, elle me disait :

  • Oh, ma fille! Je chante tant que je peux et tu
    ne ris pas! Mais tu sais, moi qui suis pourtant sa belle-mère, elle m’a frappée, quoi d’étonnant alors qu’à toi, sa bru,
    elle fasse pire!

*

A lbext-iw bu tnewwaṛin D uxxam bu snat temƔarin Tin ar ibrun i lexsum Ad-tidâekr-ṭṭ tayṭnin


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